Réussite 23/06/2012 à 20h05

Les femmes peuvent-elles tout avoir ? Le débat reprend aux Etats-Unis

Blandine Grosjean | Rédactrice en chef Rue89

Qu’une des femmes les plus puissantes de l’administration Obama, une femme ayant un mari l’encourageant dans sa carrière et s’occupant seul, toute la semaine, de leurs enfants, une femme qui conseillait Hillary Clinton, abandonne son job pour se consacrer à sa famille... et voilà la question féministe qui agite à nouveau le cercle des femmes de l’élite américaine.

Dans un article-témoignage publié dans la nuit de mercredi par le magazine The Atlantic, « Why women still can’t have it all » (« Pourquoi les femmes ne peuvent toujours pas à tout avoir »), Anne-Marie Slaughter raconte pourquoi et comment elle a échoué à concilier sa carrière et ses enfants.

L’article a généré un des plus importants trafics de l’histoire du magazine, selon une information recueillie par Jordi Kantor du New York Times, et un nombre incalculable de tribunes, commentaires, réactions de blogueuses.

Très loin du plaidoyer pour un retour des femmes à la maison, il décortique les contradictions qui agitent ces femmes ayant lutté pour intégrer les sphères du pouvoir.

« Il est temps de parler franchement »

Slaughter, directrice de la planification politique de Hillary Clinton, a été de celles qui ont incité les femmes à cesser de se plaindre et à se battre.

Mais elle constate qu’elles sont plusieurs dans l’administration Obama – une des plus paritaires – à avoir abandonné la partie. Et qu’elles ont été remplacées par des hommes. « Il est temps de parler franchement », et de cesser de répéter que si on veut vraiment, on peut tout avoir.

Elle a donc écrit, explique-t-elle, pour que l’on n’abreuve plus de semi-vérités les jeunes femmes qui demandent aux « wonder women » de son espèce comment elles ont fait pour tout avoir dans la vie : un super job, un bon mari et des enfants.

L’article démarre, à l’anglosaxonne, par le récit d’une soirée presque comme un autre :

« J’étais à New York, au plein milieu d’une réception donnée par le président Obama et sa femme pour le sommet de l’ONU réunissant tous les ministres des Affaires étrangères et chefs d’Etat du monde. Je sirotais mon champagne, prenais soin des leaders étrangers, j’allais des uns aux autres.

Mais je ne parvenais pas à ne pas penser à mon fils de 14 ans, qui venait juste de rentrer en quatrième et avait déjà mis en œuvre ce qui était devenu son modèle de vie : oublier de faire ses devoirs, sécher les cours, perturber la classe, et rejeter tout adulte essayant de l’approcher.

Durant l’été nous avions à peine échangé quelques mots, ou plus précisément, il avait à peine échangé quelques mots avec moi. Et le printemps d’avant, nous avions reçu plusieurs appels téléphoniques – immanquablement le jour où j’avais des rendez-vous importants – qui m’avaient obligée à prendre le premier train de Washington (où je travaillais) pour Princeton (où nous vivons).

Mon mari, qui a toujours fait tout son possible pour encourager ma carrière, prenait soin de lui et de son frère de 12 ans pendant la semaine. Et en dehors de ces appels d’urgence, je ne rentrais que le week-end. »

« Tu ne peux pas écrire ça, pas toi ! »

Ce soir-là, elle confie à une amie – qui a un poste important à la Maison Blanche et deux enfants du même âge – combien elle trouve difficile d’être si loin de son fils alors qu’il a objectivement besoin d’elle :

« Quand tout ça sera fini, j’écrirai un article pour dire que les femmes ne peuvent pas tout avoir. »

L’amie, horrifiée, s’est exclamée : « Tu ne PEUX PAS écrire ça. Pas toi ! »

« Ce qu’elle voulait dire, c’est qu’elle trouvait qu’une telle prise de position, de ma part, moi le modèle, serait un signal terrible pour les jeunes générations de femmes. »

Anne-Marie Slaughter parle des conflits intérieurs de la mère qui travaille (en anglais)

En janvier 2011, après deux ans de service, Anne-Marie Slaughter présente sa démission à Hillary Clinton, une patronne qu’elle estime et qui l’a beaucoup encouragée.

Elle ne s’attendait pas à la violence des réactions de son entourage. Déception, tristesse, colère : elle avait trahi la cause des femmes.

Sheryl Sandberg, celle qui a tout réussi

Son long témoignage a été perçu comme une critique des positions publiques prises par Sheryl Sandberg, la directrice de Facebook.

Celle-ci est devenue l’incarnation médiatique de la femme « ayant tout réussi » en distribuant ses conseils sur Internet à celles qui voulaient suivre son chemin. La recette tient en trois conseils :

  • exiger de son partenaire qu’il prenne en charge la moitié des tâches ménagères et familiales ;
  • ne pas sous-estimer ses talents ;
  • ne pas en rabattre sur ses ambitions par peur ne pas parvenir à concilier la famille et le travail.
Sheryl Sandberg : « Pourquoi nous avons si peu de femmes dirigeantes » (en anglais)

« Même si elles sont formulées sous forme d’encouragement, les exhortations de Sheryl Sandberg contiennent leur dose de reproche », écrit l’ex-conseillère de Hillary Clinton.

En d’autres mots, si elles n’y arrivent pas, c’est un peu de leur faute.

« Jeune maman pas organisée pour devenir ministre »

Slaughter pense au contraire que ce sont les institutions ou les entreprises qui ne tiennent pas assez compte des enjeux différents auxquels les hommes et les femmes – ayant des enfants à élever – sont confrontés.

Elle préconise de laisser plus de possibilités de travailler depuis la maison, des pauses dans la carrière, d’adapter les horaires de travail à ceux des écoles.

Comme en écho lointain à ce débat, la jeune députée PS Axelle Lemaire (37 ans), élue dans la circonscription d’Europe du Nord, a décliné la proposition de Jean-Marc Ayrault qui voulait en faire sa ministre déléguée aux Français de l’étranger. Elle a expliqué que « jeune maman et habitant Londres, elle n’était pas organisée pour devenir ministre ».

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  • sobriquet
    sobriquet
    Courageux anonyme
    • Posté à 22h11 le 23/06/2012
    • Internaute 26884
      Courageux anonyme

    Les questions soulevées par Anne-Marie Slaughter sont importantes, et d’autant plus significatives qu’elles viennent d’une personne de pouvoir. Mais pourquoi limite-t-elle la problématique à celle de la condition féminine ? Un homme est-il davantage capable d’assurer de telles responsabilités politiques et d’être suffisamment présent auprès de sa famille ? J’en doute.

    Elle semble comme bloquée à un schéma familial des années 60-70 : c’est dommage. Je comprend que les féministes héritent d’une histoire de luttes difficiles et qui ont apporté des progrès considérables. Mais aujourd’hui, les problématiques évoquées dans cet article ne devraient pas relever du droit des femmes, mais du droit des travailleurs.

  • Pili pili
    Pili pili
    Piment d'oisif
    • Posté à 22h16 le 23/06/2012
    • Internaute 188535
      Piment d'oisif

    Les hommes non plus ne peuvent pas tout avoir.
    Et avec vos singeries, je sens qu’ils ont de moins en moins envie. Et c’est tant mieux.

    Personne n’est obligé de faire des gosses. Mais quand on en fait et qu’on les fait passer après le reste, alors vraiment on ne mérite aucun poste à responsabilité.

    Perso (je suis un mec), j’ai tout largué de ma carrière parisienne quand le premier a eu 2 ans. Pas question de passer leur enfance dans des bouchons ou les priver d’un minimum de réflexes et d’expériences en milieu naturel.
    J’ai perdu un super job, je me suis retrouvé en province 30 ans en arrière avec des chefs neuneus qui n’avaient pas le quart de mon expérience de responsabilité, j’ai connu le chômage et l’ennui. Mais justement, le chômage et l’ennui, j’ai pu les gérer parce que j’étais assis sur un truc solide.

    Je suis hyper attentif à ce que des collègues aient la possibilité de vivre leur maternité / paternité, et les relations au boulot sont bien meilleures.
    Notamment, on évite de se retrouver occupé à faire des trucs totalement inutiles (environ 40% de l’activité en entreprise), ce qui améliore l’organisation.
    Après, que des patron(ne)s ne l’aient pas compris, c’est un problème en effet.
    Mais la féminisation de ces postes par l’entremise de toutes ces opportunistes qui distillent leurs frustrations en ambition mal réfléchie, ça ne va pas améliorer quoi que ce soit...

  • stephanie9
    stephanie9
    Enseignante
    • Posté à 12h09 le 24/06/2012
    • Expert 118475
      Enseignante

    Quand on lira ça, l’égalité des sexes sera acquise :
    « Qu’un des hommes les plus puissants de l’administration Obama, un homme ayant une femme l’encourageant dans sa carrière et s’occupant seule, toute la semaine, de leurs enfants, un homme qui conseillait Hillary Clinton, abandonne son job pour se consacrer à sa famille... et voilà la question qui agite à nouveau le cercle des hommes de l’élite américaine. »

  • AvaGardner
    AvaGardner
    enseignante
    • Posté à 12h54 le 24/06/2012
    • Expert 154767
      enseignante

    Je me demande si la question de Slaughter (du moins telle que vous la présentez dans cet article) n’est pas mal posée. La question n’est peut-être pas de savoir si les femmes peuvent, ou non, tout avoir, mais de savoir si la construction de certains métiers à responsabilité est compatible avec une vie de famille, que l’on soit homme ou femme. Dans la série « A la Maison-Blanche », on voit que les conseillers du président des Etats-Unis n’ont pas de vie privée : cela doit correspondre à une certaine réalité.
    Partant de là, les seules personnes qui peuvent exercer ce type de fonction sont soit des célibataires, soit des gens qui peuvent sous-traiter l’intégralité de la vie de famille à leur conjoint, c’est-à-dire, très majoritairement, des hommes (en effet, il ne suffit pas que le conjoint fasse 50%, ni même 60 ou 70% du boulot ; or il est très rare qu’un homme, même très dévoué, assume toutes les tâches familiales, alors que cela arrive pour les femmes).
    Au passage, et pour répondre à certains commentaires, on ne parle pas ici des tâches ménagères (évidemment que des gens de ce niveau social ont des femmes de ménage), ni même de garder les enfants et de leur changer les couches, mais d’être présent, de suivre leur scolarité, leurs activités, de pouvoir parler avec eux, les aider à grandir, leur manifester de l’amour : tout cela est bien difficile à sous-traiter à des employés.
    Donc il faudrait accepter de repenser ces métiers à haute responsabilité : ne pas attendre de ceux qui les exercent, hommes ou femmes, d’être disponibles 24h/24 7 jours/7 ; peut-être, tout simplement, augmenter leur nombre de façon à diminuer le poids des responsabilités de chacun. Ce n’est pas impossible : dans les pays scandinaves, par exemple, tout cela est beaucoup mieux admis.

  • XavierB
    • Posté à 13h02 le 24/06/2012
    • Internaute 27788

    Le biais introduit dans cet article, c’est qu’il existe BEAUCOUP de postes intéressants qui ne sont pas « top 10 de la haute administration de la première puissance mondiale ». Idem pour ministre en France.

    Ce sont des postes qui ne sont pas accessibles à tout le monde, homme ou femme, qui impliquent beaucoup de sacrifices, même avec des capacités de travail et d’organisation personnelle hors du commun. Les hommes non plus ne peuvent pas tout avoir et sacrifient beaucoup pour ce genre de postes. Beaucoup ont échoué, et beaucoup s’en sont sortis avec leur femmes pour rattraper le coup. Les hauts fonctionnaires mâle « nolife », ça existe. Les cadres dévorés par leur métier aussi.

    Bref, là où elle estime avoir échoué (c’est relatif...), beaucoup d’hommes se serait rétamés, d’autres femmes aussi, et peut-être qu’une autre femme réussira.

    Bref, le message féministe devrait plus s’interpréter comme « ne vous donnez pas de limites à l’avance parce que vous êtes une femme, mais acceptez d’avoir vos propres limites, comme tout le monde » plutôt que « vous pouvez tout avoir, et si vous ne l’avez pas, c’est que vous ne faites pas assez d’effort ».

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