Sérieux, c'est quoi le problème avec les questions de genre en France ?

Une ancienne pub disant « Ce robot fait tout sauf la cuisine - c’est à ça que servent les épouses ! » (Kenwood)
C’est une sorte de mystère français. Si les études de genre vont de soi aux Etats-Unis, dans les pays nordiques et bien d’autres contrées, en France, hors du domaine universitaire, ces recherches scientifiques sur les représentations du féminin et du masculin sont marginalisées. Voire déconsidérées.
Avec la polémique autour des manuels scolaires de SVT, toute une ignorance s’est complètement assumée. Ignorance ? Pour le sociologue Eric Fassin, le rejet des études de genre est aussi complètement politique :
« On ne sait pas ce qu’on ne veut pas savoir. Il y a une ignorance volontaire : c’est délibérément qu’est rejeté un prisme qui remet en cause l’ordre supposé naturel du monde – autrement dit, qui interroge la norme masculine et la norme hétérosexuelle. »
« Hein ? »
Personnellement, je me suis toujours demandé pourquoi en France, quand on parlait d’études de genre ou de questions de genre dans une discussion privée, on s’entendait répondre « hein ? ».
Rappelons de quoi il s’agit : analyser systématiquement les représentations du féminin et du masculin, avec le fameux principe introduit pour par Simone de Beauvoir en 1949 dans « Le Deuxième Sexe » : « On ne naît pas femme, on le devient. »
Les études de genre déconstruisent les identités sexuelles qui ne sont plus seulement naturelles, mais aussi culturelles. De fait, elles dénaturalisent aussi les rôles assignés aux hommes et aux femmes.
En Suède, ces réflexions sont banalisées dans l’opinion et des écoles maternelles antisexistes naissent même. A Dakar, depuis 1983, il existe un Institut du genre.
Que se passe-t-il donc en France ?
Genre, mais genre de quoi ?
C’est un peu bête à dire, mais beaucoup de chercheurs se demandent comme Elisabeth Elgàn, historienne suédoise, si ce n’est tout simplement pas le mot « genre » en lui même qui pose problème :
« Le mot “genre” n’a déjà pas de sens en soi pour une grande majorité de personnes. Les études du monde marin, tout le monde comprend. Alors que si on entend parler d’études du genre, cela ne fait pas forcément tilt, si on ne connaît pas déjà. »
Mépris des sciences humaines
C’est un aspect qui a frappé les chercheurs spécialistes : leur travail n’est pas considéré comme scientifique. En tout cas, pas par les députés de droite qui, comme Christine Boutin, s’offusquaient :
« Comment ce qui n’est qu’une théorie, qu’un courant de pensée, peut-il faire partie d’un programme de sciences ? »
Réponse de l’Institut Emilie du Châtelet (IEC) dans une tribune publiée dans Le Monde :
« Il n’appartient nullement aux politiques de juger de la scientificité des objets, des méthodes ou des théories. Seule la communauté savante peut évaluer les travaux de ses pairs : le champ scientifique, par ses contrôles, en garantit la rigueur. [...]
Interroger les “préjugés” et les “stéréotypes” pour les remettre en cause, c’est précisément le point de départ de la démarche scientifique. »
Pour beaucoup de chercheurs, cette controverse a démontré combien en France, les sciences humaines ne sont toujours pour certaines personnes pas aussi nobles que les science dites « dures ».
« Il y a eu un vrai mépris de nos disciplines », dit par exemple Cyril Barde, l’un de nos riverains étudiant en lettres à Normale sup à Lyon.
Les études de genre, trop américaines
Elisabeth Elgàn tient à préciser ne pas vouloir critiquer ses homologues français car ceux qu’elle connaît « sont parfaitement au courant des ces études, la plupart du temps ». Elle avance cependant :
« Dans les pays nordiques, nous sommes plus proches des Etats-Unis en tout.
L’anglais est souvent la seule langue étrangère que nous connaissons et les universités sont dominées par des références aux universités américaines et aux recherches qui se font là-bas. Un petit pays s’oriente toujours vers le pouvoir dominant du moment. »
Les études de genre, originellement « gender studies », ont en effet émergé aux Etats-Unis, notamment sous l’égide de Judith Butler. C’est un aspect important pour Elisabeth Elgàn :
« Le concept et l’appellation font penser aux Etats-Unis et ce n’est généralement pas une qualité dans les milieux éduqués en France. Le féminisme américain l’est encore moins. Alors l’association des deux... »
Trop féministes, trop homosexuelles
Ah ! le défaut qui tue. Les études de genre sont associées au féminisme. Leurs détracteurs ont donc tendance à invoquer l’argument de la partialité. Cyril Barde, étudiant à Normale sup, raconte :
« Il y a toujours soit un soupçon sur notre engagement féministe, soit sur notre orientation sexuelle. C’est étrange comme la dissociation entre l’objet d’études et son chercheur ne s’opère pas. »
Pas touche à l’universalité à la française
Cyril Barde, comme d’autres chercheurs, pense aussi qu’il y a un problème de fond avec les études de genre : elles iraient à l’encontre de « la tradition universaliste française ».
« Quand les gender studies ne sont pas perçues comme le pré carré d’une minorité revendicative (gays, lesbiennes), elles sont tout de même vues comme la menace d’un éparpillement, d’une dispersion des savoirs au service d’identités particulières, une “balkanisation” ou une “communautarisation” de l’université. »
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Je crois que le problème vient de la confusion qui existe, dans un très large public, entre les deux notions de « genre » et de « sexe ». Pour faire très (voire trop) simple, et si j’ai bien compris, le genre serait la projection et la représentation sociales des sexes, ce qui devrait logiquement amener à considérer des hommes et des femmes au sens biologique, et des hommes et des femmes au sens social.
De ce point de vue, et de ce point de vue seulement, je dois dire que je suis assez compréhensif avec l’attitude des députés UMP (eh oui, tout arrive...) quant à la pertinence au minimum problématique de la mention d’une théorie issue des sciences humaines dans des manuels de SVT (Sciences de la Vie et de la Terre). Certains d’entre eux suggéraient d’ailleurs que la place d’une telle théorie serait sans doute plutôt dans des manuels de philosophie, ce qui ne me paraît pas complètement aberrant.




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