06/10/2011 à 17h25

Sérieux, c'est quoi le problème avec les questions de genre en France ?

Renée Greusard | Journaliste Rue89


Une ancienne pub disant « Ce robot fait tout sauf la cuisine - c’est à ça que servent les épouses ! » (Kenwood)

C’est une sorte de mystère français. Si les études de genre vont de soi aux Etats-Unis, dans les pays nordiques et bien d’autres contrées, en France, hors du domaine universitaire, ces recherches scientifiques sur les représentations du féminin et du masculin sont marginalisées. Voire déconsidérées.

Avec la polémique autour des manuels scolaires de SVT, toute une ignorance s’est complètement assumée. Ignorance ? Pour le sociologue Eric Fassin, le rejet des études de genre est aussi complètement politique :

« On ne sait pas ce qu’on ne veut pas savoir. Il y a une ignorance volontaire : c’est délibérément qu’est rejeté un prisme qui remet en cause l’ordre supposé naturel du monde – autrement dit, qui interroge la norme masculine et la norme hétérosexuelle. »

« Hein ? »

Personnellement, je me suis toujours demandé pourquoi en France, quand on parlait d’études de genre ou de questions de genre dans une discussion privée, on s’entendait répondre « hein ? ».

Rappelons de quoi il s’agit : analyser systématiquement les représentations du féminin et du masculin, avec le fameux principe introduit pour par Simone de Beauvoir en 1949 dans « Le Deuxième Sexe » : « On ne naît pas femme, on le devient. »

Les études de genre déconstruisent les identités sexuelles qui ne sont plus seulement naturelles, mais aussi culturelles. De fait, elles dénaturalisent aussi les rôles assignés aux hommes et aux femmes.

En Suède, ces réflexions sont banalisées dans l’opinion et des écoles maternelles antisexistes naissent même. A Dakar, depuis 1983, il existe un Institut du genre.

Que se passe-t-il donc en France ?

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Genre, mais genre de quoi ?

C’est un peu bête à dire, mais beaucoup de chercheurs se demandent comme Elisabeth Elgàn, historienne suédoise, si ce n’est tout simplement pas le mot « genre » en lui même qui pose problème :

« Le mot “genre” n’a déjà pas de sens en soi pour une grande majorité de personnes. Les études du monde marin, tout le monde comprend. Alors que si on entend parler d’études du genre, cela ne fait pas forcément tilt, si on ne connaît pas déjà. »

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Mépris des sciences humaines

C’est un aspect qui a frappé les chercheurs spécialistes : leur travail n’est pas considéré comme scientifique. En tout cas, pas par les députés de droite qui, comme Christine Boutin, s’offusquaient :

« Comment ce qui n’est qu’une théorie, qu’un courant de pensée, peut-il faire partie d’un programme de sciences ? »

Réponse de l’Institut Emilie du Châtelet (IEC) dans une tribune publiée dans Le Monde :

« Il n’appartient nullement aux politiques de juger de la scientificité des objets, des méthodes ou des théories. Seule la communauté savante peut évaluer les travaux de ses pairs : le champ scientifique, par ses contrôles, en garantit la rigueur. [...]

Interroger les “préjugés” et les “stéréotypes” pour les remettre en cause, c’est précisément le point de départ de la démarche scientifique. »

Pour beaucoup de chercheurs, cette controverse a démontré combien en France, les sciences humaines ne sont toujours pour certaines personnes pas aussi nobles que les science dites « dures ».

« Il y a eu un vrai mépris de nos disciplines », dit par exemple Cyril Barde, l’un de nos riverains étudiant en lettres à Normale sup à Lyon.

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Les études de genre, trop américaines

Elisabeth Elgàn tient à préciser ne pas vouloir critiquer ses homologues français car ceux qu’elle connaît « sont parfaitement au courant des ces études, la plupart du temps ». Elle avance cependant :

« Dans les pays nordiques, nous sommes plus proches des Etats-Unis en tout.

L’anglais est souvent la seule langue étrangère que nous connaissons et les universités sont dominées par des références aux universités américaines et aux recherches qui se font là-bas. Un petit pays s’oriente toujours vers le pouvoir dominant du moment. »

Les études de genre, originellement « gender studies », ont en effet émergé aux Etats-Unis, notamment sous l’égide de Judith Butler. C’est un aspect important pour Elisabeth Elgàn :

« Le concept et l’appellation font penser aux Etats-Unis et ce n’est généralement pas une qualité dans les milieux éduqués en France. Le féminisme américain l’est encore moins. Alors l’association des deux... »

4

Trop féministes, trop homosexuelles

Ah ! le défaut qui tue. Les études de genre sont associées au féminisme. Leurs détracteurs ont donc tendance à invoquer l’argument de la partialité. Cyril Barde, étudiant à Normale sup, raconte :

« Il y a toujours soit un soupçon sur notre engagement féministe, soit sur notre orientation sexuelle. C’est étrange comme la dissociation entre l’objet d’études et son chercheur ne s’opère pas. »

5

Pas touche à l’universalité à la française

Cyril Barde, comme d’autres chercheurs, pense aussi qu’il y a un problème de fond avec les études de genre : elles iraient à l’encontre de « la tradition universaliste française ».

« Quand les gender studies ne sont pas perçues comme le pré carré d’une minorité revendicative (gays, lesbiennes), elles sont tout de même vues comme la menace d’un éparpillement, d’une dispersion des savoirs au service d’identités particulières, une “balkanisation” ou une “communautarisation” de l’université. »

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  • thierry reboud
    • Posté à 13h30 le 10/10/2011
    • Internaute 20923

    Je crois que le problème vient de la confusion qui existe, dans un très large public, entre les deux notions de « genre » et de « sexe ». Pour faire très (voire trop) simple, et si j’ai bien compris, le genre serait la projection et la représentation sociales des sexes, ce qui devrait logiquement amener à considérer des hommes et des femmes au sens biologique, et des hommes et des femmes au sens social.

    De ce point de vue, et de ce point de vue seulement, je dois dire que je suis assez compréhensif avec l’attitude des députés UMP (eh oui, tout arrive...) quant à la pertinence au minimum problématique de la mention d’une théorie issue des sciences humaines dans des manuels de SVT (Sciences de la Vie et de la Terre). Certains d’entre eux suggéraient d’ailleurs que la place d’une telle théorie serait sans doute plutôt dans des manuels de philosophie, ce qui ne me paraît pas complètement aberrant.

  • Pi.K
    Pi.K
    Vilain Parisien
    • Posté à 13h46 le 10/10/2011
    • Internaute 105016
      Vilain Parisien

    Deux points : (1) On oublie un peu facilement que les études de genre puisent beaucoup dans la philosophie française. Butler a été une lectrice assidue de Michel Foucault (lui aussi très dénigré sous nos latitudes) et que, à l’époque où les « gender studies » ont émergé aux États-Unis, tous les universitaires américains bien en vue bouffaient de la « French Theory » (amalgame un brin confus, mais fécond, de Deleuze, Foucault, Derrida et Lacan) jusqu’à plus soif.

    (2) Il serait bon de fournir quelques références plus précises dans la littérature (surtout américaine, en l’occurrence), pour montrer l’importance des débats suscités aux États-Unis par les « gender studies ». Bon, je ne travaille là-dessus qu’à la marge, mais on peut citer, par exemple : Un monde vulnérable de Joan Tronto (Paris : La Découverte, 2009), qui critique, et fait suite à Une voix différente de Carol Gilligan (Paris : Flammarion/Champs, 2008). Martha Nussbaum a aussi contribué à ces débats, en particulier dans Femmes et développement humain (Paris : Des Femmes, 2008) et continué dans Frontiers of Justice (Cambridge, MA : Harvard UP, 2007).

    En France, Elsa Dorlin a contribué à croiser les questions de genre et les questions de race, avec notamment La Matrice de la race (Paris : La Découverte, 2009) et un certain nombre d’articles, notamment dans Actuel Marx.

  • Renée Greusard
    Renée Greusard répond à Nemed
    Auteur(e) de l'article Journaliste Rue89
    • Posté à 13h57 le 10/10/2011
      éditeur
    • Journaliste 69283
      Journaliste

    Cher-Chère Nemed,
    Ce n’est pas tellement une généralisation, il y a une vraie exception française. Il suffit encore une fois de parler d’études de genre en privé autour d’une bière ou d’un café pour se rendre compte que même des gens cultivés ne savent pas ce que c’est. Elles ne sont tout simplement pas démocratisées. La chance des les découvrir est hyper aléatoire.

    Dans mon propre entourage, des amies ont du aller faire leurs recherches au Canada car elles ne trouvaient tout simplement pas de cursus qui correspondaient à leurs domaines de recherche ici. Enfin les chercheurs parlent eux-mêmes d’une difficulté à trouver parfois des directeurs de recherches...

  • Srgvlt
    Srgvlt
    Twitter @srgvlt
    • Posté à 14h57 le 10/10/2011
    • Internaute 23660
      Twitter @srgvlt

    Pour comprendre ce déficit de représentation et de reconnaissance des études sur les genres en France, il faut à mon avis comprendre la constitution des champs scientifiques dans notre pays, qui est différente de celle aux USA.

    Les études sur le genre aux USA se sont développées, si je ne me trompe pas, depuis les cultural studies. Le principe consiste grosso modo à prendre un objet d’étude et à en faire une partie du champ. Vous pouvez avoir ainsi tout un champ consacré à l’obésité, aux handicapés, aux pauvres ou au genre. Je ne sais pas si ces champs sont transdisciplinaires, mais il serait intéressant qu’ils le soient.

    En France on reste plutôt dans sa discipline (c’est en train de changer au profit d’une transdisciplinarité accrue) et les champs sont découpés suivant des grands thèmes. Par exemple sociologie de la culture, du sexe, sociologie politique ou économique, histoire médiévale, etc.

    Du coup où placer là-dedans les études sur le genre, qui touchent à plusieurs domaines. Les placera-t-on dans la sociologie du sexe ? de la culture ? des représentations sociales (oui mais maintenant tout le monde touche à elles, alors bon) ? Et pourquoi n’y aurait-il pas de l’anthropologie, de l’histoire, de la philosophie, de l’économie et de la psychologie, aussi ?

    Autre chose : l’inscription du chercheur par rapport à son objet d’étude se fait souvent sur des bases personnelles. On nous encourage, à ça : à faire ce qui nous plaît, ce qui nous parle, ce qui nous travaille. Dans les cas les plus limites la recherche devient un travail sur soi-même. Cyril Barde dit des chercheurs qu’« Il y a toujours soit un soupçon sur notre engagement féministe, soit sur notre orientation sexuelle. C’est étrange comme la dissociation entre l’objet d’études et son chercheur ne s’opère pas. » Cela vient de là.

    Et quand vous ajoutez à cela l’inscription de votre objet d’étude dans un domaine existant, par exemple la sociologie du sexe pour des études sur le genre, les stigmates seront d’autant plus marqué.

    Sinon je tiens à signaler que les études sur le genre ont fait leur apparition il y a deux ans dans un rayon dédié à la bibliothèque municipal de Part-Dieu, à Lyon (la plus grande BM de France, accessoirement), situé à côté du rayon philo mais non aligné sur les autres rayons. Cela s’appelle le « centre de ressources sur le genre », autrement appelé... « le point g », sous-titré « identités, sexualités, mémoire gay et lesbienne ». Lien
    Une telle initiative est intéressante, mais comment percevoir ceci autrement que comme une initiative communautaire et militante ? Je me le demande. A mon sens, les meilleures intentions ne desservent pas les intérêts sur l’étude des genres...

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