27/08/2011 à 13h04

« La Petite Maison dans la prairie », féministe et subversive

Fanny André | Rue89

Les petites filles qui courent les couettes au vent dans la prairie américaine, quelle niaiserie ! Tournée en dérision pour sa naïveté et la scène mythique de la gamine s’effondrant dans l’herbe à chaque générique, la série télé « La Petite Maison dans la prairie » est tirée de huit ouvrages autobiographiques féministes. (Voir le générique de la série télé)


Michael Landon dans le rôle de Charles Ingalls dans la série télé.

Certes, l’œuvre originale fut dévoyée par Hollywood, et son féminisme masqué par l’omniprésence du viril Michael Landon, désespérément occupé à fendre son bois.

Laura Ingalls, la vraie, n’aurait pas aimé tout que l’on retienne de son œuvre l’image d’un musclé en bretelles. Elle a œuvré toute sa vie à s’extraire du destin de fille, mère et épouse qui lui était destiné, et finalement réussi à devenir une écrivaine reconnue et acclamée.

Car le quotidien du XIXe siècle est bien loin de la version édulcorée que nous donne la série télé. A côté de la lutte pour la survie qu’elle partage avec ses contemporains, Laura entreprend un combat pour faire accepter son goût pour l’indépendance dans la société puritaine où elle voit le jour en 1867.

La tête au vent, débarrassée de la « capeline »


Laura Ingalls Wilder (Wikimedia Commons/CC).

La petite fille, que l’on suit à travers l’enfance et l’adolescence, aime aller pieds nus, chevaucher sans selle et voyager toujours plus à l’ouest vers les territoires inhabités.

Le plus important étant de pouvoir jouir de tous ces plaisirs la tête au vent, débarrassée de la capeline, le chapeau traditionnel des femmes américaines dont les larges bords obstruent sa vision. Tant pis pour le teint clair et la chevelure bien rangée que devait lui conférer le couvre-chef.

Même chose pour la silhouette fine et élancée, Laura lui préfère le qualificatif de « robuste comme un cheval » décerné par son père.

La reconnaissance exprimée par le chef de famille lorsqu’elle effectue des « travaux d’homme » constitue pour elle un plaisir absolu.

Satisfaction décuplée par l’autorisation de se débarrasser, le temps des tâches agricoles, de l’oppressant corset, ancêtre de notre libérateur soutien-gorge.

L’Ouest américain à travers un regard féminin


Melissa Gilbert dans le rôle de Laura Ingalls dans la série télé.

Ces petites victoires peuvent paraître insignifiantes, mais la vraie originalité de ces romans pour enfants est d’avoir raconté l’Ouest américain à travers un regard féminin.

De la potiche de saloon à l’image peu flatteuse de la cow-girl, les femmes ne sont généralement qu’un pâle décor dans notre imaginaire collectif du Far West.

Avec « La Petite Maison dans la prairie », on découvre qu’elles ont surtout cloué, biné, fauché et ensemencé, assumant souvent seules ces tâches en l’absence des époux partis chercher un complément de revenus. Et, il faut bien se résoudre à l’évidence, lorsque l’on passe d’hiver sans un voisin à 100 km à la ronde, une main féminine est toujours la bienvenue pour chauffer et rafistoler la maison.

Aucune femme en revanche n’a le loisir de participer à la vie publique, mais l’auteur se fait progressivement une place, gagnant la réputation de fille « pas mijaurée » parmi la population masculine locale.

En devenant couturière puis institutrice, elle acquiert une indépendance intellectuelle et peut se targuer de ramener elle aussi un salaire à la maison.

Arrivée au mariage, dans le dernier tome du roman, elle poursuit son désir d’autonomie, critiquant la formule « obéir à son mari » imposée par le serment religieux ; Lady Di et Kate Middleton, qui se sont indignées devant la même réplique, n’ont donc rien inventé.

« La petite garce dans la prairie »

De Taïwan à Los Angeles, le succès planétaire qu’ont connu les ouvrages tient probablement à la complexité des personnages, beaucoup trop polis par l’adaptation télévisée. Laura excelle dans l’art de distiller mauvaises pensées et petits actes de rébellion.


Les couvertures du tome 1 des éditions taïwanaise (à gauche) et américaine (à droite) de « La Petite Maison dans la prairie ».

Un hippie californien rencontré sur un sentier écossais m’a ainsi raconté qu’en dépit des idéaux authentiquement acquis à Woodstock, il s’était fait un devoir de lire chaque soir à ses deux enfants un chapitre de « La Petite Maison » et continuait de suivre cette philosophie sur son chemin initiatique devant le mener à pied jusqu’en Inde.


Alison Arngrim dans le rôle de Nellie Oleson.

Saddam Hussein lui-même aurait été un « fan assidu » de la série télévisée. C’est Alison Arngrim, l’actrice qui incarne la vilaine Nellie Oleson à l’écran, qui nous révèle cette information de choix dans son autobiographie sortie en 2011 sous le titre français « La Petite Garce dans la prairie ».

On apprend aussi dans ce livre que Michael Landon ne portait jamais de sous-vêtements sous son costume et passait le plus clair de son temps hors caméra à picoler dans la « camionnette des accessoires ». Sa figure de père de famille modèle en prend un sacré coup, au même titre que l’ensemble de la série télévisée.


Le livre d’Alison Arngrim « La Petite Garce dans la prairie ».

Alison Arngrim, méprisée pour son rôle de peste, a elle vécu son enfance dans le secret des violences sexuelles qu’elle subissait, une réalité bien éloignée de l’image lisse que l’on garde souvent du feuilleton.

Une héroïne littéraire

Alors que sa mère s’évertuait à lui répéter qu’une « femme bien élevée n’attire jamais l’attention sur elle », Laura Ingalls Wilder a finalement captivé l’attention de milliers de lecteurs, et de nombreux critiques la placent en tête des héroïnes littéraires aux côtés de Jane Austen, Charlotte Brontë et Colette.

Les similitudes avec cette dernière, qui fut sa contemporaine française, sont d’ailleurs surprenantes dans leurs descriptions émues des plaisirs de l’enfance et de la nature sauvage.

Téléspectateur moqueur, il serait trop dommage de t’arrêter au moralisme nunuche du feuilleton. Tu sais maintenant que la série n’a pas grand-chose à voir avec le contenu des livres qui recèlent eux, un tas d’idées féministes et décomplexées. Il s’agit d’un manifeste des femmes maniant la hache et le lasso.

Photos et illustrations : Michael Landon dans le rôle de Charles Ingalls dans la série télé ; Laura Ingalls Wilder (Wikimedia Commons/CC) ; Melissa Gilbert dans le rôle de Laura Ingalls dans la série télé ; les couvertures du tome 1 des éditions taïwanaise (à gauche) et américaine (à droite) de « La Petite Maison dans la prairie » ; Alison Arngrim dans le rôle de Nellie Oleson ; le livre d’Alison Arngrim « La Petite Garce dans la prairie ».

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  • Alice112
    Alice112
    Constructrice
    • Posté à 13h57 le 27/08/2011
    • Internaute 168204
      Constructrice

    Cet article me fait extrêmement plaisir. Fan depuis mon plus jeune âge de l’autobiographie de Laura Ingalls, j’ai toujours défendu son oeuvre avec véhémence. Outre le côté féministe, c’est un beau témoignage historique sur la conquête de l’Ouest par les pionniers américains. Malheureusement, les réactions des personnes à qui j’en parle sont à la hauteur des commentaires actuels : incompréhension et dérision. Merci la télévision !

  • Dave Feng
    • Posté à 15h36 le 27/08/2011
    • Internaute 27954

    Chère Renée Greusard,

    J’apprécie votre chronique, mais je crois que vous faîtes un grave contresens sur l’oeuvre de Laura Wilder. Certes, son récit met en avant des personnages féminins, mais cela ne suffit nullement à en faire un texte féministe.

    Bien au contraire, historiquement, les deux périodes où le texte a connu du succès (les années 30 lors de sa publication et les années 70-80 lors de la diffusion de la série) sont des périodes de crises économiques graves, où le texte est venu nourrir l’imaginaire de courants réactionnaires, nostalgiques de l’Amérique des campagnes, et favorable au retour des femmes à des rôles domestiques.

    Une très bonne étude a été publiée sur ce point en anglais - il montre bien, à la fois comment le texte a été reçu - et les intentions de Laura Wilder.

    Je cite un extrait du New Yorker, commentant l’étude :

    « Anita Clair Fellman, a professor emerita of history at Old Dominion University, in Norfolk, Virginia, published “Little House, Long Shadow,” a survey of the Wilders’ “core” beliefs, and of their influence on American political culture. Two streams of conservatism, she argues—not in themselves inherently compatible—converge in the series. One is Lane’s libertarianism, and the other is Wilder’s image of a poster family for Republican “value voters” : a devoted couple of Christian patriots and their unspoiled children ; the father a heroic provider and benign disciplinarian, the mother a pious homemaker and an example of feminine self-sacrifice. (In that respect, Rose considered herself an abject failure. “My life has been arid and sterile,” she wrote, “because I have been a human being instead of a woman.”)

    Lien

    En revanche, si vous voulez un récit familial féministe, prolétarien et pas réactionnaire, je suggère “To Make My Bread” de Grace Lumpkin, sorti la même année (1932) qui connut le même succès - mais ne revint pas à la mode dans les années 70. Une traduction en français de “To Make my Bread” est annoncée pour octobre 2011 sous le titre de “Notre règne arrivera”.

  • lauraingalls
    lauraingalls
    Elfe bretonne
    • Posté à 15h45 le 27/08/2011
    • Internaute 28986
      Elfe bretonne

    Je confirme que les ouvrages autobiographiques de Laura Ingalls-Wilder sont un régal à lire... Et quand j’en parlais j’ai souvent subi les remarques narquoises de mon entourage, notamment professionnel, qui ne connaissait que la série télévisé !

  • Babarcéleste
    • Posté à 15h45 le 27/08/2011
    • Internaute 151269
      quoi

    Désolée pour certaines réactions, ces gens n’ont visiblement pas pris le temps de lire votre article...
    La petite maison dans la prairie est effectivement bien plus que la série mièvre et empreinte de religion que l’on connait.
    La série s’est tournée vers le mélo, notamment avec le personnage de Mary (qui n’a jamais été mariée et n’a jamais eu d’enfants), et tous les personnages inventés (les gamins adoptés par la famille). pas non plus de drame de mari paralysé, etc...
    Les passages parmi les plus intéressants dans le livre concernent la création de la ville de De Smet dans le Dakota (Laura Ingalls ne parle que peut du Minnesota, contrairement à la série qui se base quasi-uniquement sur cette ville). Un beau témoignage d’une époque qu’on peine à imaginer...
    Et aussi un beau témoignage sur les femmes de l’époque : la mère de Laura, aux multiples talents, et d’autres femme se libérant, comme sa petite soeur, la soeur d’Almonzo...
    Merci pour l’article !

  • Jean-Paul Rouzé
    Jean-Paul Rouzé
    Fonctionnaire Territorial au (...)
    • Posté à 16h40 le 27/08/2011
    • Internaute 66468
      Fonctionnaire Territorial au (...)

    Féministe je ne sais pas, en tout cas à l’opposé du machisme John Waynien.
    Bon la série est cucul, c’était un peu le fond de commerce de MIchael Landon (les routes du paradis par ex) je dirais même cucuré.

    J’ai acheté la série de bouquins pour ma fille quand elle était petite (qui ne l’a pas lu) et donc par principe, j’ai lu (ma femme aussi) et par habitude je me suis documenté sur l’auteur. C’est pas mal foutu, on y voit un pays où les pauvres en bavaient déjà, les femmes pauvres encore plus (dommage que les livres ne parlent pas des femmes pauvres noires). Un pays où le capitalisme était déjà bien présent. Mais un pays où une petite paysanne au fin fond d’un trou perdu pouvait parvenir à devenir institutrice puis écrivain.

    De plus même si la série est mièvre, un peu de mièvrerie ne fait pas de mal. Ceux qui ne sont pas content peuvent toujours regarder Derrick le mort pas vivant ou la 160 saison de prison break ou 24...

  • A340AMIRI
    A340AMIRI
    funcionario viaçao aerea
    • Posté à 17h32 le 27/08/2011
    • Internaute 132679
      funcionario viaçao aerea

    The little house in the prairie était extrêmement en avance et visionnaire : aujourd’hui toutes les ados sont des Nellie Oleson auto-centrées qui pètent un cable si elles n’ ont pas le dernier iphone ou truc de chez claire (pour faire bien pouffe).

    Nellie Oleson révait d’une robe de St Louis et d’attirer l’ attention du fermier stagiaire (saldamo ou un truc comme ça)
    Cyndie Actuelle rêve d’ aller a Chatelet les halles samedi pour faire la conasse et s’acheter le dernier gloss qui la soumettra aux males ; au passage elle fera bien chier tt le monde dans le RER et parlera fort pour que le banlieusard en rut la remarque, elle et ses seins dans une tenue HM.....bref une Nellie Oleson moderne

  • TheophileGeny
    TheophileGeny
    Là où j'admire Sarko, c'est qu (...)
    • Posté à 18h33 le 27/08/2011
    • Internaute 88590
      Là où j'admire Sarko, c'est qu (...)

    Comme vous l’avez dit la série a vraiment beaucoup poli cette historie.
    Bon, il se trouve que j’ai les 8 ou 9 tomes chez moi, je vais donc les lire... Si j’avais su j’aurais commencé plus tôt.
    Pour moi, cette série racontait l’histoire des pionniers américains... rien de plus ! !

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