14/02/2011 à 15h35

L'homme est-il l'avenir du féminisme ?

Camille | Mauvais genre

« Mieux vaut baiser de belles filles qu’être pédé », dit en gros Berlusconi. Voilà un exemple de ce pour quoi 100 000 femmes ont manifesté dimanche en Italie : dénoncer le machisme ambiant et la condition des femmes. On voit dans cette citation que l’homme n’est pas seulement exhorté à être : il est aussi encouragé à ne pas être (un pédé en l’occurrence).

C’est en substance ce que dit Cyril Barde, jeune chercheur de l’ENS Lyon qui a travaillé sur la masculinité dans la littérature du XIXe siècle. Un propos qui va à la fois à l’encontre de ceux (comme Eric Zemmour) qui pensent
que l’émancipation des femmes a dévirilisé les hommes et de celles
(certaines féministes) qui pensent que la crise de la masculinité est un concept inventé contre le féminisme.

Rue69 : Vous pensez qu’il y a une crise de la masculinité ?

Cyril Barde : Dans un sens, oui. Comment en effet expliquer l’échec scolaire masculin tendanciellement plus important que celui des filles ? Comment expliquer que la majorité des comportements à risque soit le fait de garçons et de jeunes hommes, sinon en y décelant les grippages, les accrocs d’un processus de construction si violent qu’il peut aller jusqu’à l’autodestruction ?

Nous ne voyons souvent que de l’agressivité, de la violence, le déferlement « naturel » de la testostérone là où se manifestent les symptômes de constructions contradictoires que les plus fragiles (socialement, économiquement, culturellement) ne peuvent résoudre que dans la cassure, la destruction, la déflagration.

Pères divorcés, chômage et précarité masculine, violences et replis virilistes dans certains quartiers... Autant d’enjeux politiques et sociaux que l’on s’empêchera de comprendre dans la multiplicité de leurs dimensions tant que l’on ne les lira pas aussi sous l’angle d’une construction conflictuelle et erratique de la masculinité.

Mais cette crise de la masculinité serait soluble dans le féminisme et non créée par la libération de la femme ?

L’individu masculin est moins exhorté à être qu’à ne pas être (une fille, une femme, une mauviette, un homosexuel...). En fait, les hommes sont autant sujets qu’objets de la domination dont ils sont les relais.

Trop souvent on continue de concevoir la masculinité comme un système stable et lisse, un point fixe qui se définirait et se recomposerait en fonction des évolutions de la condition féminine. De cette conception découlent tous les discours de la crise d’une masculinité déstabilisée par son autre féminin. Et dans cette brèche s’engouffrent ceux qui se font fort de déplorer la perte de substance d’une masculinité menacée dans son être par la libération des femmes.

La fameuse « crise du masculin » est en réalité le moment du dévoilement des injonctions contradictoires à l’œuvre dans le processus de construction de l’identité masculine.

En quoi cette conception d’un « masculin empêché » change le débat sur le féminisme ?

Pour libérer les femmes de la domination masculine, il faut libérer les hommes de ces mêmes structures qu’ils s’imposent également à eux-mêmes. Le féminisme n’est pas une lutte contre le masculin ou une guerre de position dont l’enjeu consisterait à gagner du terrain sur les territoires occupés par les hommes, mais bien un changement d’ensemble.

A la conception d’une crise issue de la collision avec une altérité dangereuse, j’oppose l’idée d’une crise interne, consubstantielle à la construction sociale, culturelle et psychique de la masculinité.

L’hégémonie sociale dont les hommes sont bénéficiaires constitue l’envers de toute une série d’opérations de coupures, de mutilations et d’arrachements symboliques visant à différencier l’individu masculin d’un féminin interdit. Plus qu’une identité définitivement construite et stabilisée, le masculin est toujours en-jeu, pris dans une tension, un renoncement à soi problématiques. Ainsi le pouvoir masculin s’érige-t-il toujours sur une crise qu’il se doit de masquer et de conjurer.

Libérer les hommes, ça pourrait ressembler à quoi ?

Plus que jamais, les jeunes garçons et les jeunes hommes sont confrontés à des prescriptions de genre contradictoires promouvant un modèle de masculinité moderne fait de sensibilité, d’attention et de douceur en même temps qu’un modèle hérité des conceptions traditionnelles d’une virilité conquérante.

Ces tensions, parfois violentes, informent les rapports aux filles, à l’autorité, au corps, et aux garçons jugés « déviants ». Libérer les hommes, c’est donc d’abord ouvrir l’espace au sein duquel ils pourront verbaliser, exprimer les tensions et les transactions douloureuses auxquelles ils sont confrontés dans leur vie quotidienne.

Il n’y a qu’une supposée « dévirilisation du monde occidental ». De nouvelles questions se posent à nos sociétés : comment enrayer la marginalisation scolaire d’un nombre croissant de garçons, préludes à l’exclusion sociale ? Comment penser l’égalité du père et de la mère dans les arbitrages juridiques des divorces ? Comment libérer la sexualité masculine paradoxalement dissimulée par l’évidence de la domination ?

Le féminisme traditionnel a atteint là un point de blocage, un effet de seuil qu’il ne pourra dépasser sans s’engager dans cette compréhension d’une masculinité complexe, prise au piège invisible de sa propre puissance.

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  • Sowinski
    • Posté à 15h52 le 14/02/2011
    • Internaute 45555

    Il y a beaucoup d’écrits sur la masculinité, c’est bien de faire du bruit autour. Je crains pas mal de contre sens chez les riverains par contre, parce que souvent le concept d’éliminer la dictature du viril est compris comme éliminer les hommes (logique pour ceux qui ne savent pas encore qu’il n’y a rien de « naturel » dans ce jeu de rôle).

    Rassurez vous lecteurs, il s’agit simplement de faire en sorte que les hommes ne passent plus la moitié de leur vie à s’inquiéter de leur virilité, s’interdisant et s’imposant un nombre invraisemblable de choses de peur d’être relégué au statut désastreux de « femmelette ». La liberté est bonne à prendre pour les hommes aussi.

  • Lictor
    Lictor répond à Sowinski
    informaticien
    • Posté à 16h55 le 14/02/2011
    • Internaute 68450
      informaticien

    Le problème, c’est que le discours autours de la virilité n’est jamais très clair, que ça soit chez le macho de base ou chez les féministes. Du coup, la confusion règne effectivement un peu partout.

    Le problème n’est pas vraiment la virilité en soit - être viril de temps en temps, c’est rigolo et ça détend. Et dans une dynamique de couple, il est parfois bon que le garçon soit viril. Le problème, c’est de lier ça de manière statique au concept de genre et de perdre la fluidité entre virilité et féminité. C’est de perdre la souplesse naturel qu’on les individus des deux gens à osciller entre ces pôles.
    On retrouve d’ailleurs la stigmatisation dans les deux sens. Certes, un homme qui développe sa sensibilité, qui favorise le dialogue, qui aime le ballet plutôt que le football ou qui apprécie de se mettre des trucs dans le cul va se faire traiter de femmelette ou de pédé.
    Mais une femme sera victime exactement du même stigmate si elle adopte un comportement « viril ». Par exemple, les filles qui pratiquent la boxe ou le rugby vont se faire traiter de gouine.

  • bigvanish
    bigvanish
    Développeur web
    • Posté à 17h35 le 14/02/2011
    • Internaute 106118
      Développeur web

    On parle d’auto enfermement de l’homme mais n’oublions pas que de nombreuses femmes, convaincues elles aussi du bien fondé de ces « rôles » participent à celui-ci.

    (et de mon expérience personnelle, les femmes les plus vindicatives vis à vis de leurs droits et de leurs rôles sont souvent les premières à fustiger l’ « homme sensible »)

    Donc pour libérer les femmes il faut libérer les hommes, mais pour libérer les hommes il faut libérer les femmes... c’est mal barré s’t’affaire B-)

  • Papayuf
    • Posté à 18h35 le 14/02/2011
    • Internaute 50618

    C’est étrange, cette histoire de masculinité n’est jamais mise dans un contexte économique. Pourtant il me semble que s’il existe une « démasculinisation » des sociétés occidentales, c’est avant tout un résultat du haut niveau technologique et socio-économique qui rend tout simplement obsolète l’usage de la force physique dans la lutte pour une position sociale. En revanche, quand vous vivez dans un pays pauvre, l’insécurité physique face à la faim, le climat, les autres, n’est pas un vain mot, et dans ce contexte, la force physique masculine prend une valeur tout autre, synonyme de sécurité, et prends naturellement une place à cette mesure dans la morale et les moeurs.
    L’abolition de la valeur « force » dans une société qui a atteint un haut niveau de sécurité physique rend de fait les femmes indépendantes des hommes. Une fois l’éducation et les institutions ouvertes aux femmes, celles-ci ont la possibilité de parvenir à l’égalité sociale.
    Libération de la femme et crise de virilité ne sont pas liées par un lien de cause à effet. Ils sont 2 conséquences parallèles du développement économique.
    Finalement, il ne faut pas non plus oublier que la virilité n’a plus de valeur pratique mais demeure un critère biologique d’attraction sexuelle.
    Il ne serait pas inutile que les littéraires ouvrent un peu leur champ intellectuel lorsqu’ils abordent un problème.

  • Troll errant
    Troll errant répond à huile végétale hydrogénée
    vieux con, comme vous plus tard
    • Posté à 20h02 le 14/02/2011
    • Internaute 118213
      vieux con, comme vous plus tard

    C’est ce qui se passe dans toutes les sociétés animales, humaines comprises, la femelle a pour rôle de pourvoir à tout ce qui permet d’assurer la cohésion du groupe, le mâle ayant un rôle de fécondation et accessoirement la défense du groupe contre les agressions. Les jeunes mâles étant chassés à la puberté, stratégie d’évitement de la consanguinité, se doivent de se préparer a la survie et à l’affrontement d’un Caid d’un autre groupe pour prendre sa place.
    L’introduction de l’agriculture n’a rien changé aux gènes, mais a fait passer la femme de principale richesse du clan (grossesses tardives, impossibilité d’avoir plus d’un enfant tous les 4 ans ; difficile d’imaginer cette dernière suivre le clan avec un enfant dans le ventre, un autre à la mamelle et un dernier sur son dos), au statu peu enviable de simple machine de reproduction.
    Tant que la sociétés ne tiendra pas compte de ces réalités génétiques, l’homme possède une grande aptitude à aller à l’encontre de ses instincts encore faut-il qu’il y soit préparé, on se heurtera toujours à ce genre de problème.

  • Bellule
    • Posté à 20h15 le 14/02/2011
    • Internaute 109398

    « Pour libérer les femmes de la domination masculine, il faut libérer les hommes de ces mêmes structures qu’ils s’imposent également à eux-mêmes. »
    Ouais alors ce coup là on nous la déjà fait, on libérera la femme en libérant le prolétaire ! Mon œil ouais ! ! ! Au final c’est toujours les mêmes qui se font entuber. Parce que la masculinité elle a l’air de plutôt bien se porter, l’égalité on l’a toujours pas obtenue et y’a encore du boulot pour y arriver. Par contre, féministe c’est devenu un gros mot, plus ou moins synonyme d’hystérique repoussante y compris pour une grande majorité de femmes qui ne veulent en aucun cas y être associées de peur d’être mal considérées par l’homme dominant. De ce point de vue, le masculin en mal de reconnaissance, il a plutôt bien su renverser la vapeur !
    Allez-y lapidez-moi :)

  • vinz26
    vinz26
    Artiste du dimanche
    • Posté à 20h28 le 14/02/2011
    • Internaute 115286
      Artiste du dimanche

    Pour avoir travaillé aussi sur le sujet, je me permet d’intervenir longuement.

    Premièrement, il faut arrêter de croire que tout est nouveau sur terre, il faut savoir regarder l’histoire. Nous basculons bon an mal an vers une société de type matriarcale. C’est à dire une société ou la forme sociale de la famille n’est plus la même, la structure maitresse et l’affiliation mère fille. Les femmes vont travailler et font garder leurs enfants, qu’elles élèvent seules, par leur mère. Le mâle dans cette histoire participe à la famille en tant que frère de cette fameuse femme et non en tant qu’époux d’une autre. Les liens conjuguaux disparaissent petit à petit pour laisser place à une sexualité et une relation de couple par à coup qui avantage les mâles dominant. La dépaternalisation et l’inégalité sexuelle entre les hommes est par exemple un symptôme flagrant de ce processus.

    Si notre société est encore loin de ce schéma, elle en prend en partie la direction. Hors, du fait que les femmes via le féminisme par la similarité reprennent un idéal masculin (patriarcale) et qu’une partie des hommes n’ont pas envie du rôle qui leur ai donné dans la société matriarcale, on rentre dans une logique d’affrontement de ces deux systèmes qui dépasse complètement la notion de genre.

    Les hommes comme les femmes sont perdus entre les choix de ces deux systèmes, si bien qu’il y a des choix hybrides. Les hommes et les femmes doivent choisir au sein duquel système ils doivent se construire. Cela fait naître des tensions au sein de notre société, entre un côté dit progressiste et l’autre dit conservateur.

    Nous pouvons espérer qu’il naîtra de cette confrontation, une troisième voie mais laquelle...

  • lilite
    lilite répond à Sowinski
    travaille
    • Posté à 20h58 le 14/02/2011
    • Internaute 130498
      travaille

    D’accord avec votre premier point. C’est la théorie du sociologue Bourdieu qui explique très bien comment, la violence symbolique des dominants est intégrée et retranscrite par les dominés.

    Pour votre deuxième point, je suis également d’accord quand vous dites que le sexisme n’est pas la seule forme de discrimination au sein d’une société (origine, pauvreté...).

    Historiquement, le féminisme, comme pratiquement tout les mouvement humanistes s’est retrouvé au côté des luttes politiques de gauche (communisme, socialisme) . Les partis ont su utiliser les forces féministes, avec un double discours : ok votre combat est légitime mais intéressons nous a la lutte des classes d’abord et vous verrez après votre situation s’améliorera et on s’occupera du féminisme. Sauf que, ça c’est pas vraiment passé comme ça (et on a du attendre longtemps avant de mettre des avancées féministes à l’ordre du jour sur le calendrier politique).

    Je ne pense pas qu’il faille traiter toutes les discriminations au même niveau. En tout cas, vouloir abolir en même temps toutes les discriminations me semble utopique : peut être que le changement de mentalité serait trop important pour une société dans un laps de temps trop court.
    Je ne pense pas que les discriminations aient les mêmes origines sociales ni les mêmes moyens de lutte, du coup, ça me semble difficile de vouloir tout rattacher en même temps.

    Par contre, je trouve légitime de priorétiser la lutte contre les discriminations à l’encontre des femmes, ne serait-ce parce qu’elles concerne la plus grande minorité de personnes discriminées (1 homme sur deux est une femme), et que les hommes aussi, quelque part, subissent cette discrimination et qu’elle pénalise l’ensemble de la société.
    Sans compter qu’elle touche également toutes les femmes quelque soit leur milieux, de la femme politique qui souhaitera être candidate à l’élection présidentielle ou députée ou la femme avocate qui ne pourra accéder au CA des grandes entreprises à la femme immigrée ou pauvre qui aura plus de mal à trouver un travail qu’un homme.

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