16/04/2010 à 12h05

Les prostituées de plus de 60 ans, ça existe

Lucie Crisa | Etudiante en journalisme


Des prostituées parisiennes manifestent devant le Sénat le 5 novembre 2002 (Mal Langsdon/Reuters).

A Paris, environ 200 travailleuses du sexe ont entre 60 et 80 ans. On en parle peu parce que la chose « n’est pas très glamour », explique Marie Elisabeth Handman, sociologue spécialiste de la prostitution.

Elles travaillent dans les bois ou porte des Poissonniers, généralement en plein jour. « Elles ont la trouille », précise Gabrielle Partenza, ancienne prostituée devenue présidente de l’association Avec nos aînées (ANA) qui vient en aide aux femmes (re)devenues péripatéticiennes après 60 ans.

Frédérique, 58 ans, est redevenue une travailleuse du sexe il y a un an et en est heureuse. Pascale, 62 ans, membre de l’ANA, est prostituée depuis quarante-cinq ans et ne s’est jamais arrêtée.

« J’y vais de temps en temps. Je fais ça en dilettante. Mais je veux rester sur le terrain, ça met du beurre dans les épinards. »

Toutes ne le vivent pas aussi bien. A écouter Gabrielle Partenza, présidente de l’ANA, la plupart de ces femmes, seules et démunies, qui ignorent les aides auxquelles elles peuvent prétendre, retourne dans la rue pour des questions de survie.

« Là, ce n’est plus un choix, c’est une obligation. »

Sous le joug d’un fils devenu leur maquereau

L’ancienne prostituée évoque le cas de Madame Suzie :

« Elle était toujours bien mise. Elle travaillait tous les soirs tandis que son ami était en prison. Elle élevait toute seule ses enfants. Lorsque monsieur est sorti de prison, elle a quitté le trottoir pour s’acheter un commerce dans le Sud, qu’elle a mis au nom de son ami.

Six mois plus tard, elle revenait sur le trottoir. Monsieur avait raflé l’argent et s’était marié avec une jeune femme. »

La sociologue Marie-Elisabeth Handman évoque aussi la dureté de certaines relations familiales.

« Ce sont des femmes qui ont souvent partagé leur gains avec leur famille quand elles étaient jeunes et quand les gains sont devenus riquiqui, elles ont été abandonnées. »

Parfois, elles tombent sous le joug d’un fils abusif qui, souvent violent, devient leur maquereau. « Un cas classique », d’après Gabrielle Partenza.

« J’ai un pied dans la tombe, qu’est-ce que j’en ai à foutre ? »

Manque d’hygiène et de nourriture, pauvreté, et rareté du client conduisent aussi ces prostituées à accepter des pratiques sans protection. D’autres maladies, comme la syphilis, s’ajoutent à celles liées à l’âge.

« Ces femmes sont dans une précarité extraordinaire », déplore Gabrielle Partenza qui cite l’argument courant de celles qui ne se protègent pas : « J’ai un pied dans la tombe, qu’est-ce que j’en ai à foutre ? »

Ces « aînées » ne sont pas non plus exemptes des violences habituelles comme le viol. Gabrielle Partenza s’offusque : les plaintes « finissent dans le panier ».

« C’est inadmissible de la part des associations et de l’Etat de ne pas s’occuper de ces femmes-là ».

L’ANA est la seule association qui s’occupe des prostituées de plus de 60 ans et intéresse déjà des pays comme la Belgique ou la Suisse.

  • 61268 visites
  • 92 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • benieming
    benieming
    aspirant journaliste
    • Posté à 12h26 le 16/04/2010
    • Journaliste 84284
      aspirant journaliste

    Pour ceux qui veulent en savoir plus sur le sujet, la-bas si j’y suis (France Inter) avait consacré une émission à Michelle, prostituée soixantenaire qui était à l’époque toujours en activité. Un super beau témoignage... A écouter ici : Lien

  • Tita
    Tita
    oiseau
    • Posté à 14h04 le 16/04/2010
    • Internaute 7659
      oiseau

    C’est là, la triste conséquence du refus de l’état de considérer le plus vieux métier du monde comme une activité économique réelle (donc à encadrer, protégeant ainsi les travailleurs, leur donnant des droits, etc.).

    Bien sûr, ce n’est peut-être pas un métier comme les autres, mais ce sont bien des êtres humains comme les autres.

  • LeLapin
    LeLapin
    Infopigiste
    • Posté à 19h06 le 16/04/2010
    • Internaute 31149
      Infopigiste

    Dans les 80s, je vivais à Bouloigne et bossais à Neuilly. Déjà écolo, je faisais le trajet à toutes heures via le Bois de Boulogne, Allée de la Reine Marguerite, en vélo.
    Sur le trajet aller, vers le dernier tiers, sur la droite, il y avait une dame d’un âge certain (j’étais encore assez jeune) qui tapinait devant son « logis », qui se résumait à une tente et quelques accessoires.
    Déjà journaliste, donc curieux, je m’étais arrêté pour discuter avec elle et essayer de comprendre ce qui l’avait amenée là, comment elle vivait, quelle était sa clientèle (essentiellement des habitués, généralement immigrés), et des tas d’autres choses.
    Elle m’avait beaucoup ému, et je ne manquais jamais, quand je passais devant son spot et qu’elle n’était pas « en conférence », de lui faire un signe gentil ou de m’arrêter prendre des nouvelles.
    Un jour, les flics ont razzié tout le coin, détruit les tentes, viré les putes, et je n’ai plus jamais eu de nouvelles d’elle.
    Elle allait sur ses 70 ans. Peut-être a-t-elle été prise en charge par des services sociaux efficaces (après tout, c’était sous Mitterrand), peut-être est-elle morte, ou clocharde.