27/01/2010 à 12h07

Prostitution masculine, ce qu'en disent les clients



Un homme nu de dos (Ahunter/Flickr)

Hervé Latapie, patron du Tango, le dancing « boîte à frissons » du Marais parisien, partage dans son ouvrage « Doubles vies » son analyse et ses observations sur le monde de la prostitution masculine homosexuelle, et notamment des témoignages de clients, les grands absents des débats sur la prostitution. Interview.

Comment avez-vous pu obtenir les témoignages qui illustrent « Doubles Vies » ?

J'ai d'abord eu l'occasion d'être moi-même client, à cette occasion j'ai été très surpris de constater que ces garçons ne correspondaient pas du tout aux images habituelles véhiculées dans les médias.

Partant du constat qu'on n'entend jamais la voix des clients, j'ai commencé à réfléchir à mon propre statut de client : dans quelles circonstances on le devient ? Qu'est ce que l'on ressent ? Pourquoi n'en parlons-nous jamais autour de nous ? Je me suis alors décidé à chercher à en rencontrer.

On entend parfois des voix de prostitué(e)s, notamment via le Strass, mais les clients semblent ne pas exister... Que sait-on des clients de la prostitution ?

Le client est le grand planqué dans le débat sur la prostitution. Plus que le travailleur sexuel, il est stigmatisé. On ne sait pas grand-chose des clients, et je pense être un des premiers à en parler autant. J'en ai rencontré une bonne cinquantaine, et interviewé longuement une vingtaine.

J'ai cherché à en présenter un échantillon représentatif dans mon livre, mais avec une énorme limite : tous les escorts le disent, la majorité de leurs clients sont des hommes mariés, en couple avec une femme. Or aucun de ceux là n'a accepté de me rencontrer. J'ai dû me limiter à des clients ouvertement homosexuels.

C'est ce qui m'a le plus frappé : escorts et clients partagent cette espèce de clandestinité. On ne se vante pas d'être « pute », mais annoncer que l'on est « client » c'est presque pire. Le prostitué se fait payer parce qu'il a des atouts, il est sexy. Mais le client ? Non seulement il fait un peu pitié, mais c'est lui le responsable, c'est le pervers qui détourne la jeunesse.

Les partisans de l'interdiction de la prostitution considèrent les prostitués comme de pauvres victimes contraintes d'en arriver là, et réclament une pénalisation du client, qui à leurs yeux est le vrai coupable. Dans ce contexte, rien ne peut inciter les clients à sortir du placard ! Le seul coming-out public que je connaisse est celui de Frédéric Mitterrand, très joliment écrit dans son livre La mauvaise vie.

Les prostitués hommes plus « en indépendants », pourquoi sont-ils moins exposés à l'exploitation par des macs ?

Oui, de fait les hommes prostitués travaillent en indépendants, à l'abri des formes de domination qui existent parfois pour les femmes prostituées. Premièrement ils ne sont pas dans une situation où un sexe domine l'autre.

Et parce que ce sont des hommes, ils ne pourraient pas faire de l'abattage à longueur de journée, et ne seraient donc pas assez rentables.

Peut être aussi que le monde homosexuel est moins macho que le monde hétérosexuel… La question mériterait un développement : les clients homos sont-ils plus « haut de gamme » ? Tout simplement parce que les homos, plus que les hétéros, ont plus facilement accès aux rapports sexuels (drague dans les lieux publics et sex clubs très accessibles).

On vous reprochera d'avoir présenté un tableau favorable de la prostitution...

Dans l'idéal, payer pour avoir du sexe ne devrait pas exister, mais comme je le dis dans ma conclusion : en attendant la révolution sexuelle qui nous permettra à tous d'avoir une sexualité libre et épanouie, que faisons-nous ? Interdire et réprimer la prostitution ? Pour quel résultat ? Donc oui, je suis persuadé que n'importe quel individu qui se donne la peine d'examiner la réalité de la prostitution évoluera vers une attitude plus tolérante.

Vous dites attendre la révolution sexuelle... Elle n'a donc pas eu lieu ? Qu'est-ce qu'on a raté en route ?

Le mouvement de libération homosexuel nous mène à un modèle hétéro-normé : le gay doit se marier, adopter des enfants, fonder une famille classique, être fidèle. Or dans la réalité le gay aime draguer et multiplier les aventures sexuelles.

Imaginez les conflits intérieurs que cela va engendrer. On a raté la remise en question du modèle traditionnel de l'amour. C'est dans ce contexte que la prostitution ne va pas manquer de se développer : elle va être la soupape, un bon moyen hypocrite de se détourner des nouvelles normes trop contraignantes.

« Doubles vies » est disponible dans quelques librairies parisiennes (Les mots à la bouche, Fnac Forum) et sur le site internet du Gueuloir, la structure d'auto-édition montée par Hervé Latapie.

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  • Tita
    Tita
    oiseau
    • Posté à 12h36 le 27/01/2010
    • Internaute
      oiseau

    Hervé Latapie n'a pas tort de dire que la révolution sexuelle n'a pas vraiment eu lieu. On en parle toujours à mi-mots et encore de manière très stéréotypée.

    Mais justement, n'est-ce pas déjà un peu stéréotypé de dire que « dans la réalité le gay aime draguer et multiplier les aventures sexuelles. » Cela suppose que les homosexuels et les hétérosexuels sont différents et le stéréotype donné par Hervé Latapie nous expliquerait la différence.

    Pourtant, faire ce distingo entre homosexuels et hétérosexuels ne me parait pas de bon aloi. En effet le vrai distingo porte sur le respect d'une morale (et c'est un choix) ou à sa libération libertine (qui est un autre choix ou une autre morale). De fait, il y a sans doute des homosexuels fidèles qui aimeraient se marier et des hétérosexuels qui aiment draguer et multiplier les aventures sexuelles. En Bref, trop vite caractériser les uns comme différents des autres me parait un peu le contraire de la révolution sexuelle.

  • kebra
    • Posté à 13h11 le 27/01/2010

    Enfin du nouveau, l'angle des clients, j'avais reproché ce manque au travail de Venturelli au Tessin, il avait fait le tour des tapins et rien sur les michés et les michetons.

    Mais je regrette vraiment le refus de témoigner des hommes mariés. D'après l'enquête tessinoise, les femmes prostitués surtout passée la trentaine, pratiquent beaucoup le massage de la prostate et le strap, encore une fois avec des hommes mariés. La bisexualité est un phénomène de masse très ignoré, même de la communauté. Cela fait zarma je ne sais pas choisir ou alors gros gourmand, un truc sans communauté, sans revendication donc sans visibilité.

  • HERVE-LATAPIE
    • Posté à 18h04 le 27/01/2010

    Le monde homosexuel, c'est peut être un grand mot, parlons alors du « monde gay »... Le gay existe ! Ce n'est pas tous les homos, mais ceux qui s'assument, font leur coming out, se revendique homo, fréquentent les établissements gays... Ils ne sont pas que cela, je suis bien d'accord, et il y a plein d'autres homos, des en couple fidèle, des planqués, des hétéros mêmes !

  • HERVE-LATAPIE
    • Posté à 11h00 le 28/01/2010

    Je suis tout à fait d'accord pour ne pas banaliser la relation commerciale client-prostitué. Je ne suis pas de ceux qui disent « c'est un commerce comme un autre ». Au contraire, c'est une relation humaine complexe, stigmatisée, qui pose un tas de questions (sinon pourquoi un livre ! ). Il doit y avoir une « exception » sexuelle, comme il y a des discussions sur l'éthique médicale, un prix unique du livre, des subventions publiques pour certaines activités.

    Dans mon livre j'essaye de montrer que la relation client-prostitué n'est pas non plus la caricature oppresseur-opprimé. Le client n'est pas toujours celui qui domine la situation ! Loin de là ! Le pouvoir de l'argent a ses limites : le client veut souvent faire bifurquer la relation commerciale vers une relation affective, que le prostitué ne veut pas : lui il travaille.