La reconnaissance des intersexes passe-t-elle par la judiciarisation ?

Vincent Guillot, fondatRICE du mouvement intersexe en Europe francophone, revient sur les derniers développements de l'affaire du Distilbène, hormone de synthèse que l'on donnait aux femmes qui avaient des grossesses difficiles et qui s'est révélée très dangereuse pour les enfants, engendrant entre autres des enfants intersexes.

De nombreux journaux français ont titré récemment sur la « victoire » sur le Distilbène, médicament utilisé en France de 1950 à 1977 pour empêcher les fausses couches. Mais celui-ci a provoqué un grand nombre de malformations congénitales (et en provoquera encore en sautant les générations) essentiellement au niveau des organes génitaux, fabriquant entre autres des enfants intersexes.

Se reconcilier avec son genre atypique

Je m'interroge sur cette présumée victoire et surtout sur les modalités jurisprudentielles pour que les personnes victimes de la molécule diéthylstilbestrol fassent valoir leurs droit.

Si je réagis à cette annonce, ce n'est pas parce que je suis un probable enfant du Distilbène, mais bien suite au mail que j'ai reçu de la part d'une personne qui se vit comme une erreur médicale due au Distilbène.

Pour ma part je ne le vis pas du tout comme cela ; la (ou les) cause(s) de mon hermaphrodisme m'importent peu et pour rien au monde je ne souhaiterais être différentE de ce que je suis, j'aime mon corps et mon genre atypique.

Cependant, peu d'articles parlent de la difficulté pour les victimes à faire valoir leurs droits à réparation.

La Cour de cassation a eu beau inverser la charge de la preuve, il revient maintenant aux laboratoires de prouver que leur spécialité n'était pas en cause et non aux femmes de déterminer le nom de celui qui avait produit la molécule ; il n'en reste pas moins qu'il faut prouver au moyen d'une ordonnance ou d'un dossier médical que le Distilbène est en cause.

Certaines ont pu le faire mais parmi les nombreuses personnes atteintes que j'ai rencontrées, je n'en ai jamais vu une seule ayant conservé les originaux des ordonnances. Et quand nous réclamons nos dossiers médicaux, neuf fois sur dix on nous répond que notre dossier a brûlé ou qu'il y a eu des inondations dans les archives… Quand on obtient notre dossier (comme moi), il est plus que sybilin et des pièces manquent, ce qui le rend inutilisable en justice.

Le Distilbène est aussi une affaire d'hommes

Une autre chose est frappante dans ces articles : très peu, et de façon très éludée, abordent la question autrement que sous l'angle des effets sur les femmes (certain parlent en effet de filles du distilbène), alors qu'au moins autant d'hommes (et de personnes ni femelles ni mâles) sont touchés par les effets de cette molécule.

Comme si la masculinité ne pouvait être questionnée, remise en cause, ne fût-ce qu'à l'aune de médicaments aux effets délétères.

Et bien sûr pas un mot sur « ceulles » qui ont des corps non conformes aux deux seuls standards admis. La France est en retard sur les questions de genre et de « conformité » des corps. Mais les frontières craquent : il y a cette victoire judiciaire (individuelle) sur les laboratoires pharmaceutiques qui, si elle reste ancrée dans une essentialisation des sexes/sexualités, n'en reste pas moins une victoire judiciaire d'une personne ayant un corps non conforme.

Par ailleurs, de plus en plus de personnes concernées par cet enfermement dans une corporalité conventionnelle, provoquée soit par une thérapie hasardeuse soit par une simple variabilité des organismes en terme d'identité (transidentité) ou de corporalité (intersexes), prennent la parole.

Dénoncer l'assignation hormono-chirurgicale des enfants intersexes

Bientôt, nous verrons poindre en France, comme en Amérique du Nord dans les années 90 ou en Allemagne l'année passée, des requêtes en justice pour dénoncer l'assignation hormono-chirurgicale des enfants intersexes ou les modifications corporelles liées à des médicaments pris par les mères lors de la grossesse : tous sans exception ont gagné leurs procès face aux médecins, touTes lorsqu'elles avaient en possession les preuves médicales ont gagné contre les laboratoires pharmaceutiques.

Ne nous y trompons pas, les médecins, mais aussi les juristes (et accessoirement les assurances) ont bien conscience des enjeux à venir et ce n'est pas un hasard si la spécialiste de l'assignation hormono-chirurgicale française, la professeure Claire Fékété, déclarait au journal Le Monde le 8 août 2009 : « Ce débat est complètement biaisé et il est en train de s'éteindre »…

En disant cela, elle tentait d'éteindre le feu qui couve. Contrairement à ce qu'elle pense le débat n'est pas biaisé et surtout est loin de s'éteindre. Au contraire : les personnes victimes des assignations arbitraires ou ratées s'organisent en organisations diverses tel que Orpheo ou encore l'OII (mais aussi des associations de malades ou de porteurs de tel ou tel syndrome de désordre du développement sexuel).

En prenant la parole, notre solitude est en train de s'éteindre, mais les souffrances de ce que la plupart d'entre nous avons subi ne sont pas prêtes de s'éteindre et pour la majorité des personnes concernées, la résilience ne pourra passer que par une judiciarisation de la question, et bien sûr l'arrêt des mutilations hormono-chirurgicales des enfants intersexes, qu'ils soient « des produits de l'industrie pharmaceutique » ou simplement des enfants différents.

5 commentaires sélectionnés

Portrait de guerzit

De guerzit

Incomprenant majeur | 17H03 | 06/10/2009 | Permalien

En parler contribuerait déjà activement à leur reconnaissance… Je dis ca car je croyais que cela n'arrivait que tr-s rarement.

Or on n parle de 1,5 à 4% d'intersexes dans la population, selon diverses études… C'est suffisamment important pour constituer un genre à part entière me semble t-il…

Judiciarisation ? Dans cette affaire on retient plus l'ampleur de l'affaire que ses conséquences sur les victimes… Pour ne pas m'être penché la dessus, la vision que j'en avais était celle de jeunes femmes affligés d'un mal peu évoqué, du fait de l'activité d'un laboratoire pharma.

Si l'affaire judiciaire permet de parler, elle ne permet pas forcément de parler des choses importantes. Quand on parle de 4% de la population et que les effets de la pollution tendant à augmenter cette dernière…

Portrait de Tita

De Tita

oiseau | 07H16 | 07/10/2009 | Permalien

Loin d'être spécialiste, il me semble avoir néanmoins compris quelque chose. Il se peut que l'assignation médicale à un sexe soit motivée par un soucis de santé physique du patient. A ce moment, le choix du médecin m'apparait relativement légitime, puisqu'il en a va de la santé physique.

Cependant, il se peut aussi que l'assignation médicale à un sexe soit motivée par un soucis de santé morale, mais ici, le soucis est attribué au patient. A ce moment, le choix du médecin m'apparait non légitime. En effet, non seulement c'est le médecin qui attribue un problème qui n'existe pas nécessairement pour le patient, mais il décide de la vie et du corps d'un autre. Cela relève des même principes que le combat féministe de la deuxième vague (années 60-70) qui luttait pour le droit des femmes de disposer de leurs corps.

Le parallèle semble pertinent : dans les deux cas, il s'agissait du principe de choisir pour soi contre la morale et la culture qui imposaient aux femmes de n'être qu'un organe reproducteur ou, aux intersexes, une identité qui leur est étrangère.

Si on continue le parallèle, on remarque une dernière chose pour répondre à la question du titre. Les acquis féministes de la deuxième vague (droit à l'avortement, viol comme crime, etc.) n'empêchent pas la morale et la culture ambiante d'être encore sexiste dans les faits. La judiciarisation est peut-être une étape dans la reconnaissance des intersexes, mais elle ne saurait probablement suffire pour changer la culture et la morale qui pousse les médecins à « devoir » faire un choix quand la vie du patient ne l'exige pas.

Portrait de Frère bien aimé

De Frère bien aimé

Enclumier | 12H25 | 07/10/2009 | Permalien

11 réponses pour un article de rue 69 , nul , la prochaine fois titrez « MA NUIT AVEC UN OU UNE INTERSEXE »

Portrait de solene

De solene

vagabonde | 14H07 | 08/10/2009 | Permalien

pour rester dans la thematique, n'oubliez pas que samedi c est l existrans a paris
http://www.existrans.org/

et le 17 octobre la journeee internationale contre la pathologisation des trans'
http://stp2012.wordpress.com/

a bon-ne entendeureuse !

Portrait de Vincent.Guillot

De Vincent.Guillot (auteur)

09H24 | 09/10/2009 | Permalien

« Qu'est-ce qui vous dérange dans le chiffre figurant sur un bout de papier ? “
Le n° INSEE est une création du gouvernement de Vichy, le 3 et le 4 concernaient les juifs, et ensuite il y avait les Tziganes, les autochtones… De plus la mention de sexe sur la carte d'identité est très récente, elle date de l'informatisation. Enfin le sexe n'est pas mentionné sur le permis de conduite et cela ne gène personne !

Ce qui est dérangeant au quotidien, c'est de ne pas pouvoir retirer un courrier recommandé, ouvrir un compte en banque, accéder simplement à la citoyenneté lorsqu'on a un corps qui n'est pas conforme à la norme à cause d'un simple 1 ; 2 ; M ; F
C'est aussi simple que cela !

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