09/08/2009 à 15h02

Faut-il protéger les ados de la pornographie ?


En France, un ado peut légalement faire l'amour dès 15 ans, mais n'a pas le droit de voir un porno avant 18 ans. Paradoxe ou protection indispensable ? Entre sociologues et pédopsychiatres, les avis divergent sur l'impact du porno sur les mineurs.


L'actrice porno Ange Venus à Las Vegas en janvier 2007 (Steve Marcus/Reuters)


« Pour mes recherches d'exposé sur le sexe, j'ai simplement piraté l'ordinateur du collège. » Déjouer la vigilance des filtres antipornographie imposés au nom de la protection des mineurs est un jeu d'enfant pour Roxanne, 15 ans, et probablement pour la majorité des préados et ados de sa génération.

C'est au nom de cette même protection que les commissaires de l'exposition « Présumés innocents : l'art contemporain et l'enfance » seront jugés en correctionnelle pour « diffusion d'images pornographiques », neuf ans après l'exposition.

La plainte émane d'une association de protection de l'enfance qui, au nom d'un prétendu caractère pornographique, cherche à bannir de l'espace public le sexuel pour le renvoyer dans l'enceinte privée du couple. Les tenants de l'ordre moral se crispent aujourd'hui sur les dernières chapelles qu'ils peuvent influencer, dans un monde où Internet a fait exploser les murs construits pour séparer le monde des enfants de celui des adultes.

« C'est très facile de visionner des pornos. Tout le monde connaît les principaux sites : youporn.com et redtube.com », explique Mathieu, 14 ans. A défaut de tests biométriques, l'attestation de majorité pour accéder à YouPorn se fait sur l'honneur d'un simple clic. « Le sexe est une banalité sur le Net, j'en vois tous les jours du plus ou moins hard », confirme Roxane.

Un jeune de 10 ans sur deux aurait déjà vu une image porno

Les parents s'affolent mais les polices des moeurs n'y peuvent plus rien. Censurer la pornographie au nom de la protection des mineurs, alors que ceux-ci s'octroient cette liberté à la demande pendant que leurs parents cachent péniblement leurs Penthouse sous le matelas, a-t-il encore un sens ?

Pourquoi est-il légal, en France, de faire sexuellement tout ce que l'autre consent dès 15 ans et interdit de voir un porno avant 18 ans ? « Ce ne sont pas les images qui me choquent mais leur quantité et leur facilité d'accès », confie Cécile, 14 ans.

La profusion numérique inquiète ainsi les pédopsychiatres, déjà peu amènes à prescrire du porno pour ouvrir les chakras de leurs jeunes patients. « Autrefois, l'accès à la pornographie était limité. Au cinéma, il fallait une pièce d'identité », note le pédopsychiatre Pascal Hachet.

Un jeune de 10 ans sur deux aurait déjà vu une image porno aujourd'hui. Pour Pascal Hachet :

« Une exposition répétée avant le premier rapport sexuel, même chez des sujets a priori sains, est déconseillée, car elle risque de fausser leur capacité à vivre le rapport normalement. Cela peut les inhiber en leur donnant des complexes alors qu'ils cherchent des éléments de comparaison. »

Figures sexuelles acrobatiques imposées, éjacs faciales, mensurations hors normes

C'est l'effet de mimésis qui inquiète particulièrement certains spécialistes. Pour Pascal Hachet, le porno pourrait pousser les jeunes esprits influençables à imiter « la manière dont sont considérées les femmes, jusqu'au risque d'imposer des rapports sexuels en groupe ».

Figures sexuelles acrobatiques imposées, éjacs faciales, mensurations hors normes, les jeunes ados inexpérimentés incapables de faire la différence entre réalité et représentation reproduiraient les séquences porno ultra codifiées.

« Les images s'imposent comme une obsession, comme un syndrome posttraumatique : soumission, pénétration, rapport sexué de domination marquent la relation à l'autre », analyse le pédopsychiatre Philippe Jeammet.

Le sociologue Michel Bozon n'est pas de cet avis :

« Les représentations explicites de la sexualité n'ont pas d'impact direct sur la vie sexuelle des jeunes. Elles servent à l'élaboration de fantasmes ou de productions mentales. »

Le sociologue explique que les spectateurs, même jeunes, ne sont pas de simples « imitateurs conditionnés » et que l'information est toujours « filtrée ».

« Le discours des gamins sur le porno est distancié. Ils savent que c'est du cinéma. Jamais leurs propos sur la sexualité ne sont teintés de pornographisme », témoigne la sociologue Isabelle Clair, qui mène des enquêtes qualitatives sur la sexualité des jeunes en banlieue et actuellement dans les communes rurales.

« Je sais que ces films ne représentent en rien les vraies expériences sexuelles et qu'ils font paraître les femmes comme des nymphomanes », décrit Christophe, 15 ans. « Je sais que ce n'est pas la réalité. Certains films sont malsains et choquants. La femme est un objet sexuel. C'est humiliant », s'offusque Roxanne.

« C'est sûr que le porno n'aide pas à voir les femmes autrement que comme des objets sexuels. Mais il n'y a pas que lui ! Les filles n'ont pas besoin d'en regarder pour subir un rappel à l'ordre », précise Isabelle Clair. Les discours marketo-publicitaires en regorgent parfois jusqu'à la nausée ou l'absurde.

Plus que les images porno, c'est d'ailleurs « la mode vestimentaire » et « les décolletés de plus en plus bas » qui inquiètent Cécile. Quels fantasmes projettent les parents et la société sur ces jeunes ados de plus en plus sexués ?

Retour de bâton moral

Les pédopsys, en soignant les maux adolescents, soignent aussi ceux de leurs parents.

« En contact avec des jeunes “à problèmes”, ces thérapeutes tendent à généraliser leur expérience clinique et à donner une caution scientifique à la préoccupation des adultes qui ne contrôlent plus les jeunes et leur vie sexuelle », affirme ainsi Michel Bozon.

Les dangers du Net, pédophilie et prostitution infantile en tête, font la une des magazines, reléguant l'enfer des tournantes aux oubliettes. Certains journalistes furent surpris d'apprendre dans une enquête de l'Ined (Institut national d'études démographiques) que « l'âge moyen du premier rapport est à peu près stable depuis trente ans (17,2 ans pour les garçons et 17,5 pour les filles) », raconte Michel Bozon.

Pour Nathalie Bajos, coauteur de l'enquête, les sociétés sont traversées par un « mythe récurrent » selon lequel « parler de sexe aux jeunes leur donnerait des idées, comme si la sexualité était déterminée ». « Cette stabilité, traitée dans la presse du point de vue des parents, a aussi permis de les rassurer », nuance Isabelle Clair.

Les discours psys sont loin d'être neutres. Philippe Jeammet explique ainsi que « c'est l'absence de sentiments, de beau dans le porno, cette volonté de merdifier la sexualité qui risque de faire penser que le sexe se réduit à un côté mécanique ».

Encore une fois, le sociologue Michel Bozon s'oppose :

« Ce romantisme amoureux obligatoire est un carcan très fort, générateur de maint rapport névrotique à la sexualité, et est en tout cas extrêmement sexiste : il s'adresse avant tout aux femmes et se présente plus pour elles comme une obligation morale et sociale que comme un choix.

Ce qui est condamné, c'est peut-être aussi la représentation de femmes très actives sexuellement, qui est plutôt ce que montrent les pornos. »

Difficile à comprendre de la part d'une génération qui s'est battue pour différencier amour et sexe, qui le vit, mais le refuse aujourd'hui à ses enfants. Ce comportement un tantinet mesquin masque mal un retour de bâton moral chez une génération certes libérée, mais aussi traversée par les années sida, la figure du pédophile et la « juridiciarisation » des actes sexuels des années 80 et 90.

« Le porno peut être instructif »

« Malheureusement, nous avons peu de moyens d'interdire l'intrusion par la pornographie du monde sexuel des adultes dans celui des enfants et jeunes ados », se désole Philippe Jeammet. Pascal Huchet rapporte ainsi qu'une ado trouvait normal que plusieurs hommes s'intéressent à elle simultanément « sachant, grâce aux pornos, que la sexualité multiple existe ».

« Les garçons n'ont pas été brutaux », tient-il à préciser, comme s'il allait de soi qu'ils le seraient. « Un des moyens de contrôler les images porno obsédantes est de retrouver un rôle actif en exerçant un contrôle pervers sur l'autre », diagnostique Philippe Jeammet.

Le porno serait la porte ouverte aux perversions. « Le X montre ce que nos parents et profs ne nous diront jamais », soutient Roxanne. A l'inverse des pédopsys, le philosophe Ruwen Ogien pense que « le porno peut être instructif. Il peut permettre à toutes sortes de désirs et de pratiques sexuelles minoritaires (homosexuelles, échangistes, sadomasochistes, fétichistes) ou majoritaires mais toujours “honteuses” (masturbation) de “sortir du placard”.

Pour ne pas avoir à dire qu'ils se masturbent, “les ados disent qu'ils regardent des pornos pour apprendre”, témoigne Isabelle Clair. Mathieu avoue à demi-mot “regarder pour les sensations que ça procure”, pendant que seulement 10 % des femmes de 18-19 ans déclarent se masturber régulièrement (enquête Ined).

L'autonomie grandissante des jeunes et la disparition des frontières générationnelles ne se fait pas sans réflexes conservateurs de la part des adultes, qui réassignent les jeunes à deux figures contradictoires : “la victime” et “la classe dangereuse”.

La “pathologisation” ou la “criminalisation” des goûts et comportements des préadolescents et adolescents ne s'est d'ailleurs jamais limitée à la pornographie. BD, rock, jeux vidéo ou raves ont tous subi les foudres des lois et règles parentales. “Faites officiellement pour protéger la jeunesse, conclut Ruwen Ogien, elles semblent souvent servir, en réalité, à protéger les adultes de la jeunesse.”

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  • thierry reboud
    • Posté à 15h19 le 09/08/2009
    • Internaute

    Sur l'internet, je ne sais pas trop : les seuls sites pornographiques que je visite à l'occasion sont du genre françois-de-souche.trèscon. Mais je suis toujours très surpris qu'il soit tout à fait inconcevable de diffuser des films de pornographie sexuelle à la télévision à 21h mais pas du tout gênant d'y diffuser de la pornographie militariste ou plus généralement violente. S'il est évident qu'une femme qui se fait baiser devant une caméra paraîtrait insupportable, n'importe qui peut constater qu'une femme qui se fait tabasser devant la même caméra gêne beaucoup moins.

    Au sujet de la violence, j'avais entendu dire par des gens (beaucoup mieux au fait que moi de ces sujets) que ce qui pose problème, ce n'est pas tant ce que regardent les enfants que le fait que les adultes n'en parlent pas avec eux. Si c'est exact, ne peut-on pas considérer qu'il en irait de même avec les représentations pornographiques de la sexualité ?

  • vermisseau
    • Posté à 15h27 le 09/08/2009

    ce qui choque en premier lieu dans le porno semble être la bestialité et cette vulgarité permanente qui tend à considérer effectivement la femme comme un objet sexuel
    mais je pense qu'il est bon de rappeler que la consommation aujourd'hui tend aussi à cela, avec comme il est dit dans l'article ces décolletés qui ne s'arrêtent plus. par ailleurs la sexualité arrive aussi à la télé, et la nudité de même. l'intimité aujourd'hui ne semble plus rien dire : télé réalité qui n'a plus de limite, réseaux sociaux où chacun expose sa vie, chats sur internet où tout peut se déballer à n'importe qui... et que dire de la publicité où voir une femme nue est devenu banal ?

    peut être qu'actuellement il manque au porno ce côté esthétique, un minimum de réflexion... si celui ci arrêtait d'être la simple vision de sexes en érection et de sperme à outrance, cela permettrait sans aucun doute de démocratiser le porno et ainsi de lever les barrières qui sont actuellement dressées en vain

    une autre question me taraude : pourquoi chercher à tout prix à cacher la sexualité aux enfants ? l'âge du premier rapport reste stable. mais en même temps, il aura du mal à trop baisser, il faut être honnête : il sera bien difficile d'avoir un rapport sexuel tant que le corps n'est pas apte à en avoir...
    je pense que les ados ne sont pas stupides, ils n'iront pas avoir une relation sexuelle s'ils ne s'en sentent pas capables, et cela qu'ils aient vu du porno ou non.

    enfin une dernière question : avant internet, la sexualité ça se passait comment ? (et c'est quoi cette photo d'article ? ^^)

  • BergamHot
    • Posté à 15h46 le 09/08/2009

    Les ados ont légalement le droit de regarder du porno. Ce qui est interdit, c'est de leur laisser du porno facilement accessible. Si les mineurs ont envie de voir du porno, rien de juridique ne leur en empêche (Je ne retrouve plus la JP, j'ai juste l'article 227-24 du code pénal comme source).

    Et sinon, sur le porno, ça serait bien qu'on offre un autre porno à nos ado, un peu plus militant, un peu moins répétitif, qui s'adresse plus facilement aux femmes, etc.
    Variez les plaisirs, merde !

  • Utilisateur désinscrit à sa demande
    • Posté à 16h36 le 09/08/2009

    Je me suis pas pris la tête avec ce flip général sur le porno : quand les enfants ont eu leur premier ordino (vers douze ans), je leur ai simplement dit qu'ils allaient forcément tomber sur des sites cochons, et que les images qu'ils allaient y voir, n'étaient le plus souvent que de grossières caricatures.

    Et je n'ai surtout jamais installé de filtre parental, ni été espionner leurs historiques de navigation. Or donc après des années – ils ont maintenant 17 et 18 ans –, tout va bien à bord. Tous les voyants sont au vert.

    J'en déduis donc qu'il est tout à fait inutile de créer un problème là où il n'y en a pas. Pareil que pour ces 367 femmes en burqa dont on nous rebat les coucougnettes.

    Je pense que les enfants actuels ont mille fois plus de chance d'être nés à l'aube du siècle présent, que nous en naissant au milieu du précédent.

  • Utilisateur désinscrit à sa demande 2
    • Posté à 16h45 le 09/08/2009

    Cette question est un cache sexe (ou plutôt un faux nez) des conservateurs moralistes de droite, de gauche et du centre, aussi bien laïcs que religieux.

    Ces gens-là abominent la pornographie, et voudraient l'interdire totalement.

    Ils se rendent compte qu'ils ont perdu le combat, dans nos sociétés, pour la simple raison que rien ne permet d'empêcher des adultes de baiser devant une caméra, puis à des adultes de regarder la vidéo.

    Alors ils ont trouvé deux biais d'attaque pour arriver à leurs fins :

    1) Ils attaquent le fait que des mineurs puissent accéder à la pornographie. C'est un biais puissant, qui s'appuie sur des psychologues, et qui pourrait permettre de restreindre fortement la diffusion de la pornographie (il suffit déjà de voir comment le porno est traité chez les marchands de journaux, ou à la télé (codes parentaux, horaires...)), et de comparer à la situation d'il y a seulement dix ou quinze ans. L'exemple du procès mentionné dans l'article en est un cas extrême et désolant.

    2) Ils attaquent aussi le fait que les actrices porno seraient maltraitées, dégradées, etc... Et que de ce fait, d'une part il faut les « sauver » du porno comme il fallait avant les « sauver » de la prostitution. Et d'autre part, en établissant que les vidéos sont tournées de manière dégradante, il y aurait une porte ouverte pour les interdire.

    Cette façon de militer pour faire interdire ce qui déplait non pas en attaquant frontalement, mais de biais, se développe un peu partout. Il faut rester très vigilant. C'est clair que « protéger les ados » est plus audible que « respecter les valeurs morales »...