« Depuis trente ans, j'explore ce qu'on appelle la sexualité SM »

Photo : Jason Clapp/Flickr

Les couples vivent tous leur sexualité de façon différente.Sur Rue89, j'ai déjà parlé du couple « modèle » et du couple « polyamoureux ».

L'écrivain Alexandre Gamberra, auteur de « Un amour sans merci », a accepté de témoigner de son couple SM… A ne pas confondre avec un stage ou une soirée fétichiste, ça ne relève pas de la même dynamique. Camille.Couverture d'Un amour sans merci" d'Alexandre Gamberra

J'ai 53 ans et j'enseigne la littérature contemporaine dans une université française. Je suis le père (divorcé) d'un adolescent et j'ai la chance d'aimer une compagne (et d'être aimé d'elle) que je veille à protéger de la rumeur et des railleries à la fois mesquines et stupides.

D'une part, notre intimité ne regarde que nous ; d'autre part, la société dans laquelle nous vivons s'arrange du fétichisme et du sadomasochisme quand ils relèvent de la mode et du « porno chic » mais demeure, notamment dans la sphère professionnelle, crispée vis-à-vis de ces pratiques.

On aura saisi que j'accepte de payer ma transparence (relative) au prix fort -c'est-à-dire celui d'une carrière arrêtée, bloquée, stoppée, attendu que l'institution à laquelle j'appartiens considère que mes travaux et mes publications consacrés depuis dix ans aux représentations du corps et des sexualités dans les arts et la littérature sont, au mieux, « périphériques », au pire « originaux » (c'est-à-dire « pas sérieux »)- mais que je m'interdis d'exposer mes proches.

Depuis trente ans j'explore ce qu'il est convenu d'appeler la sexualité SM

Voilà une trentaine d'années que j'ai pris conscience de mes fantasmes, c'est-à-dire que j'ai accepté de les regarder en face sans en avoir honte. Depuis donc la fin des années 70, j'explore ce qu'il est convenu d'appeler la sexualité SM, même si cette terminologie est sujette à bien des confusions et des approximations.

Cette découverte m'a d'abord fourni l'occasion d'escapades particulièrement jouissives (la transgression augmentant le plaisir dispensé).

Pendant longtemps, je me suis contenté d'étreintes furtives avec des partenaires souscrivant à ces passages à l'acte, de liaisons brèves mais intenses, de séances tarifées avec des soumises prostituées (dès l'époque du Minitel, il a été facile d'en trouver à Paris).

Je me définis comme un sujet dominant (certains préfèrent « maître »)

Depuis une décennie, je considère ne plus avoir à dissimuler mon orientation sexuelle. Je l'assume pleinement (sans prosélytisme), ce qui me conduit à ne m'intéresser qu'à des femmes susceptibles de « rentrer » durablement dans mon univers fantasmatique. Celle qui est aujourd'hui dans ma vie partage librement cette sexualité.

Je me garderai de généraliser. Du coup, je n'érigerai pas mes désirs en normes : ce qui m'excite n'est pas forcément de nature à échauffer tel(le ou tel(le) autre. De même que l'hétérosexualité conventionnelle n'a pas pour corollaire que les hétéros fassent pareillement l'amour, une orientation sexuelle SM n'exige pas qu'elle soit vécue selon une seule modalité.

Je me définis comme un sujet dominant (beaucoup voudront mettre une majuscule à ce qualificatif, pas moi ! , je n'aime pas l'emphase et je prise davantage le souci que l'estime de soi ; plusieurs préfèreront recourir au vocable de maître).

A bien des égards, c'est ma soumise qui m'instrumente

En vertu d'une trame « narrative » qui fait de ma partenaire ma soumise, mon esclave, mon objet sexuel, je suis celui qui dirige et met en scène nos ébats.

Les personnes curieuses d'en savoir plus se reporteront à ces récits littéraires (« Histoire d'O » de Pauline Réage et « L'Image de Jeanne » de Berg) qui, en la matière, font figure de classiques : le factuel de mes amours n'a pas grand intérêt, à moins de verser dans l'exhibitionnisme et de vouloir flatter le voyeurisme de la société de l'information.

En revanche, il convient de poser que cette sexualité implique le consentement et le respect mutuels. Cela peut surprendre mais ma compagne ne vit rien de ce qu'elle ne veut pas subir. Mon rôle au sein de notre couple correspond à celui du sujet sadomasochique (pour reprendre Gilles Deleuze).

Fort heureusement, je ne suis pas sadique : je ne suis le dominant et le maître que parce que ma soumise me reconnaît cette place ; à bien des égards, c'est elle qui m'instrumente (même si en apparence c'est moi qui la réifie).

Je déconseille à toutes et à tous de croiser la route d'un(e) sadique, au sens clinique, car ces individus ne se préoccupent pas du plaisir ni du bien-être ni de la sécurité de l'autre (leur profil est psychotique).

Un amour sans merci d'Alexandre Gamberra - éd. Tabou - 206p. - 9€.

Photo : Jason Clapp/Flickr

6 commentaires sélectionnés

Portrait de einna

De einna

18H47 | 30/07/2009 | Permalien

il est un peu facile de justifier le sadomasochisme en usant de la dialectique du maître et de l'esclave.Votre jouissance se nourrit de la réification de votre compagne qui s'y soumet - peut être.C'est effectivement votre choix mais vouloir par le biais d'une intellectualisation du discours prôner une sexualité où le partenaire n'est qu'en position d'objet ne semble qu'un désir de faire valider vos choix comme politiquement corrects.
Ce discours amalgamant objet sexuel et respect mutuel même si vous tentez de le valider en citant Deleuze, n'est que le discours d'un sujet niant la dimension subjective de l'autre, alors où se situe le respect ?
Au fait et l'amour dans tout ça ?

Portrait de Dormeurduval

De Dormeurduval

Etudiant | 19H10 | 30/07/2009 | Permalien

Merci pour l'article.

« […]que je veille à protéger de la rumeur et des railleries à la fois mesquines et stupides. »

On ne comprend pas tellement l'allusion. Surtout que vous poursuivez par « notre intimité ne regarde que nous ».

« D'une part, notre intimité ne regarde que nous ; d'autre part, la société dans laquelle nous vivons s'arrange du fétichisme et du sadomasochisme quand ils relèvent de la mode et du “ porno chic ” mais demeure, notamment dans la sphère professionnelle, crispée vis-à-vis de ces pratiques. »

La société n'a pas à s'arranger du fétichisme ou du sadomasochisme (qui sont deux pratiques bien distinctes, bien qu'elles puissent être mêlées). Elle en est imprégnée et comme vous le dites « notre intimité ne regarde que nous ». Si l'industrie du porno récupère ces thèmes, c'est simplement qu'il y a de la demande. Mais que la sphère professionnelle soit crispée quant à votre sexualité, je ne peux vous plaindre. Que la littérature portant sur ce thème soit considérée comme étant « périphérique » ou « originale », c'est peut-être simplement que ce genre d'écrit attire peu, à l'inverse des supports audiovisuels qui sont, à tort ou à raison, beaucoup plus attractifs en matière de sexualité.

« Voilà une trentaine d'années que j'ai pris conscience de mes fantasmes, c'est-à-dire que j'ai accepté de les regarder en face sans en avoir honte. […] Pendant longtemps, je me suis contenté d'étreintes furtives avec des partenaires souscrivant à ces passages à l'acte, de liaisons brèves mais intenses, de séances tarifées avec des soumises prostituées (dès l'époque du Minitel, il a été facile d'en trouver à Paris). »

C'est intéressant car il semblerait que dans les préférences et fantasmes qui s'écartent de la « norme » comme la conçoit la société, les personnes optent davantage pour des relations uniquement sexuelles, notamment tarifées. D'ailleurs les prostituées sont souvent sollicitées pour assouvir des fantasmes considérés comme irréalisables dans un couple. Comme s'il y avait incompatibilité entre fantaisie sexuelle et relation sérieuse. Quant aux relations homosexuelles, il existe de nombreux établissement uniquement dédiés à l'acte sexuel. (Le SM et l'homosexualité ayant tous les deux été considérés comme étant paraphiliques).

« […] le factuel de mes amours n'a pas grand intérêt, à moins de verser dans l'exhibitionnisme et de vouloir flatter le voyeurisme de la société de l'information. »

A défaut de tomber dans l'exhibitionnisme, il eut été intéressant de nous faire découvrir cette pratique car vous ne l'expliquez finalement que très peu. Quel plaisir trouvez-vous dans le rôle de « dominant » ? En quoi est-ce votre épouse qui vous instrumente si vous êtes le dominant ? Votre rapport sado-masochiste se limite-t-il uniquement à vos relations sexuelles ou arrive-t-il qu'il déborde de ce cadre ?

En tout cas, vous avez pleinement raison d'assumer votre sexualité et vos fantasmes. Il n'y a pas de sexualité « normale » et si celle-ci devait se limiter à une pénétration hebdomadaire homme/femme, ce serait bien ennuyant.

Portrait de ginkoland

De ginkoland

Ginkologue | 19H47 | 30/07/2009 | Permalien

Ah ? moi je trouve que c'est un article bien ficelé !

Portrait de Coragyps Atratus

De Coragyps Atratus

Dans l'attente du moment propice | 20H01 | 30/07/2009 | Permalien

C'est de loin l'une des plus belle sexualité.

Tout d'abord une précision : le terme « sadomasochisme » est mal approprié car il fait indéniablement référence aux écrits et à la pensée de Sade - ce dernier axe la sexualité sur le rapport de force et surtout le rapport contraint de l'un des partenaire. Parler de soumission et de domination est plus réel car faisant référence à un jeu dans lequel les partenaires sont consentants.

Ces rapports de soumission/domination supposent de connaître le corps de son partenaire mais au delà, ses seuils, ses points sensibles, ses inhibitions. Contrairement aux idées reçues, ce type de rapport oblige à une très grande connaissance de l'autre et une très grande complicité ainsi qu'une confiance réciproque. Au delà de l'aspect purement sexuel, ce type de rapport exige également de la part de chacun des partenaire une certaine propension à l'imagination et à la nouveauté. Un rapport de ce type ne peut pas se faire en 10 mn - il y a la préparation du corps, les caresses des zones érogènes qui, au fil du rapport, s'accentuent peu à peu pour finir en coups, mais toujours dans le respect de l'autre afin que le plaisir dépasse toujours la douleur.

Tous les prétextes sont bons pour jouer : la religion, l'école, l'armée, le preneur d'otage et c… Tout est une histoire d'imagination et de mise en scène, pourvu que chacun y trouve son plaisir dans le respect ABSOLU de l'autre.

Il n'y a guère de rapports de force dans ce type de relation, seulement un jeu. La douleur et le plaisir sont des sensations du corps assez proches, tellement proches qu'elles en sont subjectives pour tous. Tout dépend du contexte.

Pour ma part, je m'adonne sans vergogne à cet « art » dans la mesure où des relations sexuelles « classiques » terriblement m'ennuient et je ne compte pas m'arrêter en si bon chemin vu que la palette des plaisirs est immense.

Bien à vous….

Portrait de Lictor

De Lictor

informaticien | 20H12 | 30/07/2009 | Permalien

L'amour ? Vous confondez encore amour et sexualité ?

Votre discours semble très basique. Surtout, il ne tient pas compte de la réalité. Regardez par exemple le monde du porno. Si vous regardez les actrices pratiquant le SM, elles sont pour beaucoup très éloignées du cliché de la soumise servile. Si elles sont, parfois, soumises dans leur vie sexuelle, elles ne le sont pas dans leur vie professionnelle et civile - et considérablement moins que l'ont pu être les actrices de la génération précédente !

Par exemple, quelqu'un comme Belladonna possède sa maison de production, produit et réalise ses films…
Quelqu'un comme Madison Young, qui pratique un SM assez hard et volontiers maso, est profondemment libertaire (après des études dans une université anarchiste). C'est une féministe convaincue, qui possède une galerie d'art féministe et queer (Femina Potens Art) et sa propre maison de production. Et c'est également une sexologue confirmée. Ca ressemble à une femme objet pour vous ?
On pourrait également citer Sasha Gray, qui fait une très belle carrière à la Madonna avec un sens aigu du business - pas vraiment une position de femme soumise…

Globalement, on observe d'ailleurs une montée du féminisme « pro-sex » dans le microcosm du porno queer, alt-porn ou SM…

La contradiction n'est qu'apparente. Le SM est une construction de l'esprit, pas une contrainte des corps. C'est un apprentissage du dépassement et de la connaissance de soi, une exploration de ses peurs, de ses limites…

Portrait de tous_les_plaisirs

De tous_les_plaisirs

et pas que du chocolat | 06H40 | 31/07/2009 | Permalien

SM ne veut pas dire Sado-Maso mais Slave-Master (Esclave-Maître)
« Sado-Maso » est une très mauvaise traduction de l'anglais « SM », d'où certains malentendus avec les vrais sadiques… La palette des activités SM est bien plus large que le sado-masochisme ! !
D'après mon carnet d'adresses (100% gay), les « Slaves » sont plutôt des dominants dans le civile (patrons, responsables, chefs d'équipe, grandes gueules). Les « Masters » ont plus fréquemment des jobs moins prestigieux. Une espèce de compensation/inversion des rôles sociaux assez jouissive. J'allais oublier : les 100% masters ont bien souvent des p'tites bites (ils compensent autrement…)
Les rôles Esclave/Maître ne sont pas forcement figés comme beaucoup le croient. Mais on ne change JAMAIS de rôle pendant le plan SM.
Il existe cependant des plans qui débutent de façon neutre et dont on ne connait pas d'avance l'issue : combat (lutte +/- sportive) qui définira qui sera S et qui sera M… (de la pure perversion, sluurp).
Les plans SM sont négociés d'avance (limites à ne pas dépasser, ou… à dépasser) et très codés : le master doit être très attentif aux réactions de sont esclave, et de fait, implicitement c'est un peu l'esclave qui mène la danse. Un mot/geste code est toujours convenu d'avance pour arrêter le plan SM immédiatement : STOP par exemple (si la larve est en mesure de parler, aarrff).
Dans l'imaginaire collectif, un plan SM est associé au FOUET… même si ça existe, la pratique est plus que marginale. Un plan SM n'est pas non plus obligatoirement « cuir/latex/menottes ». Les SM sont bien plus imaginatifs et perverts que ça….
Signé : un esclave du SM

Tous les commentaires

Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89

Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)

Envoyez « RUE » par SMS au 81027 (1,5 € / SMS)

En savoir plus

Accrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.

123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque

Connectez-vous pour entrer votre code