Une critique enthousiaste, sexuelle et philosophique de la pièce Sade / Nietzche par un riverain spectateur

Egide s'est enthousiasmé pour la pièce Sade/Nietsche dont je vous avais parlé et a envoyé sa critique….Il partage l'idée d'une pièce qui donne envie de « réfléchir et de baiser » à la mise en scène audacieuse et réussie tout en restant circonspect sur le mélange des deux auteurs.

Dans ce théâtre petit comme un boudoir se tient un spectacle pas comme il faut du tout.

Les personnages.

Dolmancé l'instituteur est une sorte d'anti-prêtre, exorciste des vertus, ces malheurs qui apportent la souffrance aiguë des regrets et de la frustration. Le spectacle du monde le fait crever de rire. Dans ce lieu-ci nul n'est innocent. Sa voix de basse ne nous épargne de rien.

Ses propos, il les illustre, en payant de sa personne et s'offrant à ce qu'on le sodomise autant qu'il enculera lui-même à son loisir. Il s'empiffrerait bien de toutes les jeunesses mâles et femelles sans discriminer. Vous voilà prévenus, l'instituteur est un vicelard sans vergogne. Il en dé-voilerait presque son pire fantasme, mais chut …

Et Mme de St Ange en sœur maquerelle exige qu'on la foute par le cul. Le con l'ennuie. Elle qui le dit. Elle préfère sucer tenant par les boules le récipiendaire pour une dévotion fellatoire. Elle s'offre avec enchantement tous ses désirs charnels. Un tel appétit de sexe à son âge, si belle cette SILF, Sister I Like to Fuck. Pas d'interdit. C'est dit.

La jeune première est Eugénie, elle a l'âge de Rimbaud quand il est arrivé en Abyssinie. Folle des langues, la sienne rend dingue ! Croit-elle en l'amour ? Plus forts sont ses désirs, car pubère à peine, elle s'est affranchie des chastetés.

Le chevalier, jeune premier, est fort troublant mais posé et dominateur.
Il sait attendre. Se contenir, qui sait, d'une violence ? Et son corps bien fait, bien vêtu, a ce qu'il faut de virilité partout où il en faut. Même entre les jambes. Sans façon elles pendent, tranquilles à se vider bientôt de la testostérone car le bougre tient une pêche … d'enfer. Il a l'air d'un technocrate, expressif néanmoins. En l'état, il n'a pas d'âme.

Il poursuit une quête comme tout chevalier même indigne. Pour son exceptionnalité, il encule sa sœur, ci-derrière Mme de St-Ange. L'aînée des deux, mûrie comme un fruit joliment fait, ressemble fort à leur mère. Une belle salope de matrone, celle-là qui trompa, tant qu'elle put leur père et même le fait-elle encore en soudoyant des jeunes queutards avides
de pognon.

Ce que j'en dis… Eh rien, n'est-ce-pas ?

La logique du désir.

Il n'y a désir que lorsqu'il y a manque. Et le tour de force de l'auteur et du metteur en scène, c'est de nous faire ressentir sadiquement, à notre insu, ce manque quasi physique. J'ai ce pressentiment que cet effet ne tient pas de la volonté des créateurs de la pièce. Leur intuition me parait un parti-pris foutraque d'auteur et de metteur en scène. Ukase qui envoient au feu les acteurs qui acceptent le danger de créer eux-mêmes une situation ambivalente.

Mais nous, qui assistons de si près, il n'y a qu'un pas du premier rang à la scène, nous sommes en première ligne. L'embrasement sur la scène nous concerne aussi, touchés aussi par les doigts de rose lubriques des désirs.

C'est sans doute en cela que cette pièce est si excitante sexuellement, elle nous enflamme par du manque, sensation indicible et qu'il faudra combler coûte que coûte par du sexe.

Le simulacre est à son comble de l'acte sexuel quand les manières ordinaires de prodiguer le plaisir ou de le recevoir sont mimées avec un réalisme étonnant qui nous touche d'autant plus, que faute de voir en « vrai » les copulations, nous en sommes ramenés aux souvenirs des nôtres, à peine moins diaphanes lorsque la synecdoque de la gestuelle nous rappelle
le tout voluptueux. Connu, ô combien !

Renvoyés donc à nous-mêmes, à ça ! Sans l'air d'y toucher, ils font pour eux-mêmes, dans la solitude accomplie à l'instant des amours, le rituel ordinaire de la dispensation des jouissances si narcissique dans l'augmentation de son corps par le corps de l'autre déjoué.

Allez-y voir vous-même si vous l'osez !

Les mauvais coups de la langue si plaisants.

La pensée naît des paroles blasphématoires qui donne à penser en plus du jouir.

Les acteurs nous assènent en sus du spectacle du sexe qu'ils démontrent, la véritable solitude qu'ils vivent aussi, ils font leurs parties parfaitement synchrones dans la superbe, violemment narcissique, de leur isolement. La distance, même infime est ce manque qui toujours se dérobe malgré la débauche.

À peine fini de jouir, on veut recommencer.

La leçon de Sade : l'ordre de droit divin s'est effondré. L'expropriation n'aura pas de limite. Ce propriétaire atavique a compris que, non seulement d'eux mais de la paysannerie, c'était la fin non annoncée.

Les défroqués quittent les couvents et les cloîtres, en charognards, pour tout décompter en nouveaux riches.

L'ancien régime est dissous n'ayant su se réformer. Le fantasme du droit de cuissage sorti de l'imagination rétrospective et tordue des bourgeois va enfin devenir un vrai « devoir » de cuissage plein de contrition profiteuse, pour tous.

Et Sade, en pleine conscience, se donne autant qu'il s'adonne, il se transforme en un minoritaire qui se distingue par une liberté de ton et de parole refusant toute morale.

Il refoule le désir fou du pouvoir qu'il sait enfui pour s'éperdre dans les sublimations de l'art. Ainsi a-t-il choisi de porter à l'incandescence poétique le genre le plus convenu, le plus lu, avec la philosophie, les ouvrages que les colporteurs et maintenant les libraires vendent sous le manteau ou dans l'arrière boutique.

Un message politique d'érotisation de la domination.

Si Sade s'affirme en tant qu'individu désirant, encore le fait-il dans le cadre dans l'ordre ancien qu'il sait révolu en ce qui concerne la primauté naturelle, par le sang, sa lignée, du dominant. Il a compris que l'ère nouvelle ne faisait qu'élargir la dialectique de la puissance à l'ensemble de la société. En connaisseur, il inscrit au milieu de la philosophie du boudoir, ce pamphlet qui critique à sens couverts, « Français, encore un effort ».

Au nom de l'accomplissement du désir, il propose un enseignement destiné à ceux qui seront les objets du désir afin qu'ils supportent et érotisent la dialectique de domination qui les placent à la fois comme un objet à posséder et dispensateur de plaisir mais aussi comme sujet désirant de se soumettre dans une forme de jouissance à s'abandonner, complice de sa
propre aliénation.

Ainsi, loin de condamner la morale, mais la ridiculisant, Sade affirme lucidement l'impunité du dominant. Il justifie la primauté du principe de plaisir quel qu'en soit le moyen. On peut jouir de la loi qu'on a instauré pour l'autre afin de se satisfaire.

Et Nietzsche alors ?

Si les paroles de Nietzsche s'entendent bien dans la pièce, elles ne donnent pas à penser. Il ne peut être question d'envisager une opposition dialectique entre le discours de Sade et les positions de Nietzsche qui récusent la Morale

Aussi l'irruption du philosophe de la complexité dans le boudoir, lieu féminin par excellence, détonne sans plus value. A la contrainte des corps par la langue de Sade, se rajoute la douleur de l'impensé des mots de Nietzche, sa langue non reprise, qui ne participe qu'à augmenter le trouble des personnages pris dans l'étau des discours inconciliables. Cette affaire est bien de l'ordre de la langue.

Comment celui qui a déconstruit le principe de la faute pourrait être compris ?

La leçon d'immoralité et d'indifférence à l'autre qu'il faut posséder et séduire pour jouir ne se tient que dans un système fondé sur la transgression. Les corps sous le pouvoir de la langue précieuse subissent la profanation des chairs et la corruption des psychés comme un oxymoron.

Cet Un sensé, vraiment sachant, Michel Onfray, prudent, a décliné l'offre qu'on lui a fait débattre sur la pièce en représentant Nietzsche.

Mais un philosophe, surtout quand il a raison, peut-il se dérober à dire des Pensées, à s'abstenir de faire la leçon ?

Il n'y a plus de morale en ce lieu.

Je vous le dis le sexe, c'est de l'ordre du Savoir par les sens. C'est un défi pour l'Université, la vraie, tant qu'il en reste une, une seulement suffit.

A lire aussi sur Rue89 et sur Eco89
Ailleurs sur le Web

3 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

  • Téléchargez votre photo sur votre page perso. Elle apparaitra à côté de vos réactions.
  • Merci de respecter la charte des commentaires, sans quoi nous nous réservons le droit de supprimer votre réaction.
  • Les commentaires sont fermés après quatre jours.
Portrait de Tita

De Tita

oiseau | 14H35 | 13/04/2009 | Permalien

Bonjour Egide.

Merci pour ce contre-rendu fort en couleur.

Je me permettrais juste un petit commentaire (ou une nuance) : En effet, je ne sais pas si les auteurs (de la pièce) étaient si inconscients de provoquer un manque. Je m'explique :

Il ne peut pas y avoir de désir sans la notion de manque et le plaisir éprouvé est souvent proportionnel au manque. Par exemple, j'éprouve d'autant plus de plaisir à manger que j'avais faim. Autre exemple : j'éprouve d'autant plus de jouissance sexuelle que j'attendais l'autre.
Bien sûr, cette relation d'apparence linéaire est à nuancer. Il ne faut pas en effet oublier que l'excitation physique s'accompagne de réactions physiologiques (axe hypothalamo-adénophypophysaire, système indolaminergique -sérotonine-, etc…). Nonobstant, ces réactions physiologiques ne restent pas indépendantes du psyché. Pour se désexciter (ou faire patienter l'instant de la petite mort), d'aucuns pensent à « maman », d'autres aux rescapés des camps de la mort (à chacun son truc). Inversement, nous avons tous expérimenté le fait qu'une seule pensée « excitante » suffit pour créer une excitation physiologique tandis qu'il n'y a pas d'excitation physique.

Dans une pièce de théâtre, il est difficile d'autoriser les excitations physiques (sinon, c'est une partouse). Il n'est pas possible non plus de parler de sexe à la manière d'un professeur professant avec monotonie son professoral cours : « lors de la jouissance, l'hormonomédiation, faisant intervenir l'axe hypothalamo-adéno-hypophyso-(cortico) gonadique… ». Ce ne serait pas vraiment passionnant ou excitant et les spectateurs risqueraient fort de déserter.

De fait, le seul axe possible était de présenter les choses de manière à exciter par la seule pensée. De plus, quitte à exciter par la seule pensée, autant que ce soit par une pensée de valeur et celle du Chevalier a de cette valeur ou bien de cet attrait du fruit défendu qui en fait une plus value. Ainsi, le spectateur est intéressé à écouter et à se laisser exciter par des mots qui le renvoient à lui-même, à ses fantasmes ou à la découverte des fantasmes de l'autre. Cependant, se laisser exciter par la pensée (par la pièce), c'est aussi révéler le manque : celui de n'être en face que d'une pensée et non d'un corps que l'on baise. Là apparait le manque. Avec toutes les nuances possibles car je n'ai pas vu la pièce, j'ose croire que c'était alors l'objectif suprême de la pièce : ce qui en fait une réussite artistique : toucher l'âme (et le sexe) de qui la contemple.

Portrait de egide

à Tita Portrait de Tita De egide (auteur)

Littéral | 20H59 | 13/04/2009 | Permalien

A moins de risquer de trop en écrire, j'ai préféré laisser au futur spectateur le plaisir de découvrir la machinerie de la pièce.

Il y a en dehors des paroles une intention préméditée mais, à mon avis, fruit de l'intuition plutôt que de la volonté de l'effet, du moins je me plais à le croire.

Et dans cet espace assez confinée, petit salon des promiscuités complices, donner à ressentir physiquement du manque est une gageure.

J'ai eu la chance après la représentation d'assister à un débat.
Outre, l'acteur qui jouait le chevalier en animateur du débat, il y avait la fine fleur des biographe du marquis de Sade et, surprise, un des descendants directs du marquis Thibaud de Sade.

C'était impressionnant tant, physiquement, de profil, on y retrouvait le marquis lui-même, vivant, incarné.
Il connait bien tous les biographes car ils gèrent les archives familiales, dont celles de son aïeul et qui comportent encore beaucoup de correspondances inédites.

Ainsi, dans une lettre du père Jean-Baptiste de Sade à son fils Donatien, il liste tous les actions de libertinages à lesquelles il s'est livré pendant son existence, un catalogue des plaisirs de l'amour et des conversations mais après chacune, il exprime des regrets et du repentir, la mort approchant le père vieilli craint pour son salut.
Donation de Sade a rageusement raturé les repentirs. en laissant intact les phrases libertines.
C'était vraiment, un très beau cadeau offert à la compagnie de théâtre et aux spectateurs présents car cette lettre a été découverte récemment.

J'ai perdu aussi une illusion, une anecdote concernant Sade et que je tenais pour vrai mais contredit par les biographes avec aménité.

Je croyais, en effet, que pendant la Terreur, le marquis qui était enfermé à Picpus avec d'autres aristocrates organisaient des pièces de théâtre qui mettait en scène le procès révolutionnaire et surtout la sentence qui condamnaient l'un ou l'une des ci-devants.

Ensuite on mimait l'exécution capitale avec une sorte de caricature sommaire de guillotine. En fait, si selon certains témoignages de tels faits ont bien eu lieu, le marquis de Sade n'y était pas mêlé.

Après la pièce, donc, on apprenait beaucoup sur l'homme Sade et sa dure condition de reclus. On se rendait compte combien ses textes tiennent de l'imagination créative et d'une féroce satire de son époque.

En tous cas, n'hésitez pas à aller voir la pièce si vous en avez l'occasion. C'est un plaisir des sens et de l'esprit.

Étant donné les partis pris de l'auteur et de la mise en scène, de la liberté laissée aux acteurs de s'exprimer, je suis certain que chaque représentation a sa particularité.

Portrait de Tita

à egide Portrait de egide De Tita

oiseau | 23H25 | 13/04/2009 | Permalien

Quel chanceux vous faites !

Je crois que voir une pièce de théâtre, c'est une chance. Cependant, voir suite au spectacle artistique celui des biographes et du descendant parler dans une certaine intimité, en vous accueillant, vous, auditeurs passionnés, c'est un moment rare et précieux qu'on n'oublie pas.

Si je n'habitais pas à plus de 2500 kms de Paris, il me serait vraiment un plaisir d'aller contempler cette pièce. Entre l'article de Camille et le votre, il y a de quoi susciter quelques intérêts à cet égard, intérêts ou enthousiasme.

Merci pour votre article et votre réponse en tout cas.

Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89

Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)

Envoyez « RUE » par SMS au 81027 (1,5 € / SMS)

En savoir plus

Accrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.

123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque

Connectez-vous pour entrer votre code