« Sade / Nietzsche » : du sexe mis en scène sans sexe sur scène

Extrait du spectacle 'Sade/Nietzche' (DR)

L'affiche du spectacle 'Sade / Nietzche' (DR)

Il est dommage que Sade ne soit pas, à l'instar de Nietzche, enseigné en philosophie en terminale. Cela m'aurait peut-être permis de comprendre un peu mieux « Sade / Nietzche », la pièce de théâtre de Stéphane Russel inspirée par ces deux auteurs, au lieu de ne suivre que les superbes déambulations de la fascinante Tanja Czichy, actrice qui joue avec un charisme et un érotisme incroyable. Ou pas, car elle est tellement troublante qu'elle détournerait n'importe qui du chemin sinueux de la philosophie.

Rapidement, pour les rares lecteurs qui réduiraient encore le Marquis de Sade au sadisme, c'était un écrivain et philosophe, libertaire, libertin, véritable séducteur inculpé plusieurs fois pour « délits de séduction », immoral et amoureux du théâtre.

Contestable et contesté à travers les âges, personne n'a jamais pu l'étiqueter durablement, tant se mélangent dans son oeuvre des mouvements qui paraissent opposés.

Rapprocher Nietzche et Sade, une hérésie pour Onfray

Michel Onfray a ainsi, d'après Stéphane Russel, refusé de venir au débat organisé par la compagnie autour de la pièce au motif qu'il était absurde et impossible de mélanger Sade et Nietzche car les croyances du premier serait incompatibles avec la non-croyance du second philosophe.

Sade athée ou croyant… Si même ce débat n'est pas tranché, on imagine ce qui peut se passer quand on va en arriver à la sodomie (comme dirait la blague, « on hésite, on entre on sort, on entre on sort… »).

Quoiqu'il en soit, Sade est très moderne, traitant avec évidence de sujets comme la sodomie ou de jeux sexuels entre femmes. Moderne aussi son lien avec les autorités effrayées par le pouvoir de ses mots ?

Après avoir renié ses ouvrages les plus « dépravés » comme « Justine ou les malheurs de la vertu », et avoir passé douze ans en prison, il restait, à en croire Wikipedia, quelqu'un qui, à 70 ans, faisait encore peur aux autorités  :

« Considérant que le Sr de Sade est atteint de la plus dangereuse des folies ; que ses communications avec les autres habitués de la maison offrent des dangers incalculables ; que ses écrits ne sont pas moins insensés que ses paroles et sa conduite, (…) il sera placé dans un local entièrement séparé, de manière que toute communication lui soit interdite sous quelque prétexte que ce soit.

On aura le plus grand soin de lui interdire tout usage de crayons, d'encre, de plumes et de papier. »

Un propos toujours aussi subversif, et une mise en scène astucieuse

Alors la pensée du Marquis de Sade est-elle toujours subversive ?

Oui, à voir les débats informels qui ont suivi la première représentation de « Sade/Nietsche » au théâtre « Le Guichet Montparnasse », adaptation libre et intriguante de « La Philosophie dans le boudoir » de Sade, avec des insertions du « Crépuscule des idoles » de Nietzsche.

« La Philosophie dans le boudoir (ou les instituteurs immoraux) » n'est clairement pas digérée aujourd'hui. L'immoralité de la pièce, qui met sur le même plan tant le libertinage ou l'infidélité que l'inceste, le meurtre ou le viol, est dérangeante.

Si les échanges ont été passionnés (et je regrette de ne pas pouvoir être là le 29 mars pour un débat qui s'annonce de haute volée), personne n'est resté indifférent devant cette petite pièce : elle fait preuve de beaucoup d'astuces dans la mise en scène.

La perfomance d'acteurs, notamment, est bluffante : un film, diffusé en continu, impose son cadencement aux acteurs présents sur scène.

Objectif ? Qu'on sorte de la pièce en ayant envie « de réfléchir et de baiser »

David Arveiller, producteur et comédien, souhaitait que l'on sorte de la pièce en ayant « envie de réfléchir et de baiser », et espérait que la mise en scène puisse être érotiquement chargée sans rien montrer.

D'après un spectateur, qui a vu la pièce en charmante compagnie, c'est exactement l'effet qu'a eu le spectacle sur son amie, qui lui a sussuré dans le creux de l'oreille à la fin de la séance « Tu crois qu'il y aura une partouze maintenant ? »

Autant vous prévenir, aussi érotique que soit cette pièce, la réponse est « non », assurez vos arrières tout seul !

Sade / Nietsche au Guichet Montparnasse, 15, rue du Maine, Paris XIVe - jusqu'au 16 mai - du mer. au sam. à 22h - 13€/18€ - Rés. : 01-43-27-88-61.

6 commentaires sélectionnés

Portrait de Utilisateur désinscrit à sa demande

De Cyp_

nc | 16H37 | 20/03/2009 | Permalien

Il ne s'agit pas d'une « attraction malsaine », mais de l'une des composantes majeures des pulsions érotiques ; le rapport dominant-dominé qui est si bien décrit par le génial marquis.

Un homme d'autant plus extraordinaire qu'il a su, à une époque où c'était bien moins évident que maintenant, faire le lien entre sexe et société ; car s'il est subversif, ce n'est pas tant par ses insoutenables scènes de tortures, que par l'impitoyable critique sociale qu'il projette sur le papier avec sa plume.

Les salauds sont toujours chez lui, des religieux, des nobles et des bourgeois : les États Généraux !

Portrait de Tita

De Tita

oiseau | 20H44 | 20/03/2009 | Permalien

Fichtre ! J'ai longtemps hésité à écrire un commentaire. Allais-je rajouter un commentaire décalé ou humoristique pour ne pas m'attaquer au délicat problème de fond ou bien oser parler de Sade et m'aventurer sur la pensée de Nietzsche ?

Vu que bien d'autres ont déjà utilisé la première stratégie dans leurs commentaires, je vais oser la seconde.

Je ne connais pas le sieur Onfray mais son argument me parait un peu bidon. Qu'est-ce que l'incompatibilité des croyances ? Je connaissais l'incompatibilité d'humeur, mais si seuls les philosophes ayant les mêmes croyances peuvent débattre, est-ce un débat ? Ou serait la contradiction et l'échange d'arguments ? Le sieur Onfray maîtrise-t-il son sujet ?

Quoi qu'il en soit, à ce que j'en sais (et je ne sais pas grand chose), d'un point de vu donc naïf et ignorant, Sade et Nietzsche sont approchables par les thématiques qu'ils ont abordé dont l'une d'entre elle est la morale.

Sade taquine la morale chrétienne. Il la défie et ose s'en affranchir. On voit en lui souvent une des références du sado-masochisme, c'est à dire du jeu sexuel du dominant et du dominé, dans une certaine violence (simulée ou non) ou souffrance.
Nietzsche, quant à lui, s'attaque aussi à la morale, il la dénonce comme bicéphale : la morale du fort (du dominant, d'une violence sans arrière pensée) et la morale du faible et du dominé (violente aussi).

A partir de là, une dialectique imaginaire entre les deux pensées peut facilement s'organiser puisque les concepts ne sont pas pas si éloignées. De plus, une multitude de questionnements peuvent se montrer : Par exemple, le rapport jouissif de la dominance et du dominé dans le jeu sexuel de Sade est-il une démystification ou une sublimation du rapport moral du dominant et du dominé dans la société selon Nietzsche ?
Pardon. Je m'égare. Je ne connais pas assez les deux auteurs pour en dire plus. Peut-être est-ce trop tard et que j'ai dit une erreur. Argh, devrais-je recevoir la fessé ? le fouet ? aie aie aie.

Le fond de la pièce n'est donc pas une hérésie.

Les mots ont un pouvoir. Dans certaines tribus, il suffit de dire à un homme qu'il va mourir pour qu'il meurt effectivement. Il est tellement persuadé de la force des mots que les mots deviennent magiques. Nous sommes identiques. Des études ont montré que si nos médecins prenaient 10 à 15 minutes pour écouter leurs malades, cette écoute aurait un fort impact sur le bien-être et la guérison des dit malades. Parler de sexe sans le montrer revient alors à cette magie. C'est se laisser exciter par les mots, par les suggestions et par les réflexions que suggèrent la pièce.

Je ne sais pas si cette pièce sera un succès commercial, mais si elle parvient à cela, alors c'est un succès tout court.

Portrait de Utilisateur désinscrit à sa demande

De Cyp_

nc | 22H16 | 20/03/2009 | Permalien

J'ai lu absolument tout ce qui a été publié de Sade, mais pratiquement pas une ligne de Nietzsche (sinon son Zarathoustra quand j'étais ado et que j'ai vite oublié), c'est pourquoi je m'abstiens d'en parler.

Une précision s'impose avant de pousser plus avant : je ne suis pas ce qur'on appelle un homme de gauche. Ni de droite, d'ailleurs, ni d'aucun bord. Cependant, étant chaud partisan de la Sociale, j'ai nettement plus de sympathie pour les idées de gauche (pas le ps, hein) que pour celles de la droite réactionnaire.

Maintenant, nous sommes tous dirigés impérieusement par les mêmes pulsions sexuelles, et ce quelles que soient nos idées politiques. Un copain qui a longtemps tenu la caisse d'un sex-shop me l'a confirmé : les vicelards sont dans les deux camps ; un baba cool peut très bien triper sur les fillettes tout autant qu'un gros beauf ; et ces deux-là peuvent très bien aussi, si l'opportunité passe à leur portée, enfiler l'uniforme de ces athéistes carnassiers dont tu parles.

Comme je l'ai écrit plus haut, je retiens avant tout de Sade sa critique sociale ; parce que dans les faits, hormis l'affaire Rose Keller (une prostituée qui l'avait accusé de mauvais traitements), et malgré douze années de prison, plus l'asile, il n'a en fait jamais réalisé ses fantasmes de papier les plus criminels, fort heureusement.

Les notes insoutenables qui sous-tendent le récit inachevé des 120 Journées ne sont rien d'autre que la projection de ce pire que nous avons tous en nous, et pas que les hommes : Erzébeth Bathory¹ n'avait rien à envier à un Gilles de Rais, au niveau de la cruauté. Et les femmes kapos des lagers n'étaient pas plus sympathiques que leurs homologues mâles.

Il y a un monde entre nos pensées intimes et la vie du dehors.

Pour la vogue BDSM actuelle, il faut se dire que ce n'est devenu un loisir érotique de beaufs que depuis très peu de temps : l'antique newsgroup « alt.sex.bondage » où l'aconyme BD/SM est apparu pour la première fois en 1989, l'atteste amplement : il n'y avait alors que quelques groupuscules de pratiquants qui, pour la première fois, pouvaient échanger librement leurs impressions et leurs expériences ; ainsi la mythique Nurse Jones, StellA, J, Michael et compagnie.

C'est dans les années 90 que tout a basculé dans le gros business, et maintenant il est devenu tout à fait banal d'aller s'envoyer en l'air dans un donjon kitsch. Au grand air, tous ces fantasmes fondent comme neige au soleil : c'est devenu d'un con pas possible.

Mais le fait est patent qu'il est une sauvagerie tout animale dans l'acte d'amour.

[1] http://www.heresie.com/bathory.htm

Portrait de egide

De egide

Littéral | 18H54 | 21/03/2009 | Permalien

Si Sade a décrit avec férocité son époque, les personnages sont si outranciers dans leurs conduites à tout le moins odieuses sinon criminelles, que tout au plus, il s'agit de caricaturer des modes de comportement.

Qui pense encore que la satyre soit une arme politique ? Oui, je sais les censeurs.

On ne peut vraiment pas y voir une quelconque remise en cause de l'ordre social. Sade s'en est contrefiché de la Révolution.

Au contraire même de ce que l'on pense, Sade est le plus impitoyable contempteur ( http://tinyurl.com/cke3lw ) du libertinage. Il le contredit, plus il l'anéantit en tant que système de pensée vivant. Il a fait de ce courant un cadavre.

Tellement que même aujourd'hui où tant de personnes s'en réclament, cela n'est même plus opératoire.
Après Sade, se déclarer libertin ?
C'est comme se branler devant un monument funéraire.
Quoi de plus grotesque !
Quoi de plus antimoderne !
Quoi de plus conformiste !
L'essence même de notre époque est libertine jusqu'à la nausée !

Sade l'a pensé.
Sade l'a écrit.
Sade, enfin, par son œuvre littéraire, a discrédité le dérèglement libertin.
Et aujourd'hui encore, on se refuse à le lire.

Certes libertin, Sade le fut.
Il s'en est vanté.
Du moins lui-même a tempéré ses emportements.
Plus de l'ordre de l'imagination que de la réalisation.

Ainsi, il se défend d'avoir accompli les crimes qu'on lui reproche.

Lire Sade aujourd'hui. Le lire vraiment. C'est se changer soi-même, forcément.
Ou bien, c'est n'avoir pas compris sa pensée.

Portrait de egide

De egide

Littéral | 17H37 | 21/03/2009 | Permalien

Les philosophes Misérables.

Michel Onfray a parfaitement raison.

On ne peut pas mêler Sade et Nietzche.
C'est faire accroire qu'on a compris les deux.

C'est seulement démontrer par l'absurde de la contigüité, l'impossible cohérence des deux pensées, même si par effet de spectacle, on emmêle les paroles de l'un avec les éclats du miroir brisé de l'autre.

Bien sûr Sade ne crois plus. Que n'a-t-on fait pour qu'il cesse d'espérer.

Onfray sait trop bien que Sade jusqu'à sa dernière minute d'existence n'a jamais cessé d'espérer qu'on le sauvât.

Onfray n'ignore pas que Nietzshe est mort précisément d'être vraiment devenu incroyant absolument d'on sait trop bien qui.

Certes les deux philosophes ont vu avec une effroyable mélancolie le même soleil noir échevelé des rayons mortels de l'indicible désir.

Sade a cru jusqu'au bout à la puissance de l'art et pas Nietzsche qui n'en a jamais décoléré même quand il a perdu la raison.

Le premier est célébré poète reconnu par les maitres incontestés Baudelaire et Apollinaire, ses découvreurs.

Le second n'est pas devenu musicien malgré qu'il interprétât et composât avec acharnement, sûr néanmoins de l'échec. Il a fréquenté les meilleurs de son temps.

Qu'on puisse convier Nietzshe à une lecture erronée de Sade. Surtout le Sade de la philosophie dans le Boudoir, c'est effarant.

De cette contrefaçon qui signe là une sorte de manifeste fade, en forme d'éloge intellectuel et artiste des plaisirs libertins, de ce dérèglement de de la culture, il vaut mieux prendre le parti d'en rire. Un peu jaune, cependant.

On n'en serait plus à ça près. Sauf Michel Onfray. À qui saura-t-on rendre grâce ? J'en doute. En ce moment, on n'aime pas trop le donneur de leçon surtout quand il dit la raison. On lui coupe le subside pour faire bonne mesure.

Onfray, en ne participant pas à cette tragi-comédie, car cela finira bien comme toutes les fêtes du bel esprit français, démontre une étonnante lucidité sur l'état calamiteux des arts et de la pensée qui ne sont jamais si mal portés en France depuis bien longtemps.

Qu'on puisse jouir en renversant morbidement la dépouille de la dominance comme l'alpha et l'oméga de l'érotisation triomphante du monde, c'est se faire peur avec un épouvantail.
Comme des oiseaux de paradis, si c'est leste, on en redemande.

Mais les comédiens sont si mignons qu'on baiserait bien avec ardeur. (J'ai dit une poly-çonnerie ? )

Portrait de Bardamu

De Bardamu

difficile | 18H40 | 21/03/2009 | Permalien

Michel Onfray a parfaitement tort.

Il rejette Sade au nom d'un hédonisme dont il puise la maxime chez Chamfort : « Jouir et faire jouir sans faire de mal ni à toi ni à personne, voilà, je crois le fondement de toute morale. »

Hédonisme de la fadeur. Profondément petit-bourgeois.

Ce qui rapproche Nietzsche et Sade, au contraire, c'est la célébration de la vie intense, le « grand style ». Evidemment, vouloir habiter l'éclair, c'est autre chose que se contenter de la chaleur des bouillottes…

Quant à écrire, comme vous le faites :

« Sade a cru jusqu'au bout à la puissance de l'art et pas Nietzsche qui n'en a jamais décoléré même quand il a perdu la raison. »

C'est simplement absurde, s'agissant de l'homme qui a écrit « Nous avons l'art pour ne pas mourir de la vérité », et « l'existence et le monde ne sont justifiables qu'en tant que phénomènes esthétiques »

Nietzsche a été un des plus grands artistes de son siècle, sans avoir besoin de toucher un clavier.

« Sans la musique, la vie serait une erreur » : il a été le dernier homme musical.

Tous les commentaires

Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89

Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)

Envoyez « RUE » par SMS au 81027 (1,5 € / SMS)

En savoir plus

Accrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.

123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque

Connectez-vous pour entrer votre code