18/02/2009 à 14h17

Cinérotica « un cas indémerdable », analyse d'un riverain

egide | Littéral

Je pense que la revue Cinérotica est un cas indémerdable.

Le choix éditorial hybride ne permettait pas de le classer parmi les revues ordinaires de critique de cinéma bien que la part principale de son contenu procède d’une démarche de culture d’un genre cinématographique de ce qu’on pourrait appeler le para-cinéma. Un genre secondaire.

Cependant, l’iconographie et certaines évocations détaillées de quelques scènes des films commentés sont assurément au moins érotique et souvent pornographique, explicite sexuellement.

Le parti pris d’en faire une revue destinée à un large public, le choix de le distribuer par le réseau de messagerie qui alimente les kiosquiers ne pouvaient amener ceux-ci qu’à le ranger parmi les revues pornographiques.

L’enveloppe de cellophane s’est imposée pour éviter la mise en cause par des plaignants privés de tous les acteurs de la chaine d’éditions de fabrication de distribution et des détaillants

Accusé l’article 227-24 du code pénal.
Vilipendé, la pornophobie.
Dénoncé, l’ordre moral.

Contrairement, à ce qui est admis, l’article 227-24 est une nette amélioration du Droit qui ne réprime plus depuis 1994 l’atteinte au bonne mœurs.

Le fait de fabriquer un message pornographique, à caractère violent ou attentatoire à la dignité humaine n’est plus un délit.

On peut même le diffuser, le distribuer, en faire commerce pourvu que les destinataires de ces messages soient des adultes et seulement des adultes.

Mais, le simple risque qu’un mineur perçoive le message constitue le délit.

Mieux le concept même de mœurs est jugé trop moral et le délit d’outrage disparait de jure, on l’a remplacé par celui de décence, moins connotée idéologiquement.

Néanmoins l’article 227-24 n’explique pas à lui seul la prudence ou la frilosité, voire l’hostilité des distributeurs et des kiosquiers à l’égard de la revue.

Les lois propres à la presse et à l’édition responsabilisent également toute la chaine de la production, y compris l’imprimeur jusqu’au circuit de vente au détail.

Ce qui a posé problème pour Cinérotica se sont les choix éditoriaux d’en faire une revue grand public et d’envisager de le distribuer par la voie des messageries et le réseau de vente de la presse.

Si l’appareil critique est de bonne facture, nous sommes moins dans le champs de l’étude et de la critique que dans celui de la vulgarisation, au sens noble, d’un genre particulier du cinéma qui a, pour cause d’interdiction légale, été marginalisé et clandestin, pendant longtemps.

Le choix d’illustrer la revue avec des contenus désignés par l’article 227-24 la soumettait aux règles restrictives de la distribution de publications à caractère pornographique.

Le choix éditorial est clairement exprimé par Christophe Bier lui-même dans un entretien sur le site Gonzaï,
http://tinyurl.com/bmf3yo :

Non. Dès le numéro quatre, l’arrivée de la pornographie sur les écrans en 1974-75, sera abordée, il y aura des photos hard. Dès le n° 3, Cinérotica sera vendu sous blister. Un seul interdit, que je regrette mais il ne faut pas être témérairement masochiste, nos couvertures ne seront jamais hard.

Le point de vue de Christophe Bier est clairement celui d’un amateur de ce genre de cinéma et sa position critique est celle, particulière, d’un apologétiste. Évidemment, on ne peut pas le lui reprocher.

Mais ce parti pris a rendu très risquée son aventure éditoriale. L’échec commercial est patent et sans doute douloureux.

On peut poser la question sans détour :
Y-a-t-il eu conscience du risque commercial ?
L’éditeur a-t-l rempli son rôle de conseil et d’accompagnement de la commercialisation ?

La démarche s’est-elle voulu politique dès le départ ?
On peut en douter. Car, en l’occurrence, il n’y a pas d’acte de censure ni de pornophobie ambiante qui expliquerait le retrait de Cinérama.

Par contre, il y a bien une règlementation rigoureuse de l’édition et de la distribution de la presse. Et c’est bien cette règlementation dont il semble qu’on a , volontairement ou non, ou par sous-estimation, ignoré les contraintes qui ne pouvaient pas ne pas s’exercer sur une revue dont le caractère pornographique est le sujet même.

Pour en revenir au cinéma pornographique, c’est un genre extrêmement ambivalent et problématique. Son caractère de représentation et sa part d’innovation sont particulièrement soumis aux critères commerciaux.

Bien plus que d’autres spectacles, ils tentent de correspondre à une demande dont la difficulté eu égard à sa thématique est difficile à interpréter.

Cette prédominance de la satisfaction d’une demande supposée, telle que l’a illustré Pauline Réage avec son livre fameux, Histoire dÔ qu’elle a écrit pour plaire à un lecteur précis, exclut l’invention.

Le cinéma pornographique qui est dans cette logique de la satisfaction du plaisir du demandeur se place définitivement hors de l’art cinématographique.

Dans la mesure où dans ce cas précis de la représentation de la sexualité en acte, on inverse la position habituelle du producteur d’œuvre « offreur » de nouveauté, ici, on tente de représenter ce que le spectateur s’attend plus ou moins à trouver. Ce qui reste au producteur, c’est de surjouer l’intensité et la dramatisation du spectacle. Il ne s’agit plus tant d’exciter que de surexciter.

Cette tension de plus d’excitation qui fait accroire au plus de jouir, qui n’arrive jamais, explique pour une partie le manque qui est au cœur du genre. Et la déception relative qui, immanquablement découle de la vision du spectacle de l’acte charnel (ce n’est donc que çà) est au centre du mécanisme même de l’attrait puissant que procure à certains spectateurs le film pornographique.

Ce qui trouble l’esthète et l’artiste, c’est le paradoxe que la réalisation effective d’actes sexuels aboutissent néanmoins à une œuvre purement fictionnelle.

Ce qui est montré est antinomique à la réalité de l’expérience du spectateur.
La spectacularisation de l’action sexuelle qui la rend hautement improbable est cependant ce qui fait vraiment l’effet de réel qui stupéfie le regardeur.

La surenchère, inhérente au genre, pourrait laisser penser qu’on serait dans une expression artistique aux limites. Dépassement de l’indécence qui introduit la violence, dépassement du licite qui réalise l’interdit. Le passage à l’acte reprend alors la symbolique du franchissement du tabou.

Évidemment le caractère industriel et commercial du cinéma pornographique ne peut pas se permettre de basculer dans la clandestinité qui immanquablement est le lot du marginal et du criminel.

Aussi, pour des raisons évidentes, les hardeuses et les hardeurs, comme les lutteuses et les lutteurs de catch, deviennent-ils de véritables acteurs afin de mimer les transgressions et de jouer les effets qu’on attends de ces débordements.

Mais comme le fondement de l’effet de réel est justement la réalisation de l’acte sexuel même, on ne sait distinguer une franche limite entre le jeu théâtral et ce qui est effectivement enduré.

Ce trouble essentiel à la crédibilité même du spectacle et donc qui justifie l’acte d’achat le condamne irrémédiablement à la suspicion, au contrôle et au final au rejet.

L’acteur ou le réalisateur, même l’actrice ou la réalisatrice n’obtiennent pas le statut d’artiste. Ils restent saltimbanques. Héraults d’un spectacle de monstres comme on en exhibait autrefois dans les foires populaires

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  • Tita
    Tita
    oiseau
    • Posté à 21h52 le 20/02/2009
    • Internaute 7659
      oiseau

    Un bon article comme celui-ci devrait faire plus de commentaires, mais après plusieurs jours, il n’y a rien. Alors je vais en faire un petit (qui risque alors de ne pas être d’une pertinence à la hauteur de l’article, désolé).

    Je suis d’accord que l’érotisme et le porno sont contraint à une surenchère. Cette surenchère n’est pas nouvelle. Il me semble savoir que dans la Rome antique, la vulve de certaines femmes condamnées étaient badigeonnée d’urine d’ânesse ou de jument en chaleur avant d’être, dans un spectacle, transpercée par le phallus du mâle de la même espèce. La condamnée était ensuite passée par le fil de l’épée. Il semblerait alors bien qu’il y a eu une progression aussi dans la surenchère du spectacle érotico-sanglant. Et l’époque Romaine l’autorisait n’ayant pas nos « valeurs humanitaires ».
    Je mets « valeurs humanitaires » entre parenthèse car si nous n’allons plus au cirque voir des êtres humains se faire dévorer ou s’entretuer, le cinéma classique surenchérit aussi la violence et l’horreur. Les films de guerre sont de plus en plus réaliste et la mort est de moins en moins suggérée pour être de plus en plus réalistement montrée.
    Le cinéma n’est pas le seul. La TV n’y fait pas exception. Voir la souffrance, même réelle, devient possible (une certaine émission de real-TV où les épreuves physiques, de faim, etc... se succèdent) On peut voir aussi de l’érotique plus ou moins suggéré (où le quidam est confronté à des tentateurs ou tentatrices. D’ailleurs, ce mot de tentateur ou tentatrice cache difficilement le fait d’un prostitution – le mot n’est pas lâché, mais le fait reste)..

    Le succès alors de ce genre d’émission, c’est que ce qui est montré n’est pas antinomique à la réalité de l’expérience du spectateur. Il s’identifie et sait que c’est réel.

    Par contre, il est vrai que pour le porno, l’acteur joue des choses et des situations qui ne sont pas réelle et auxquelles il n’est pas toujours facile de s’identifier. Cependant, il en va de même pour les autres genres (guerre, horreur, comédie, ..) Notre vie ou nos expériences de la vie ne sont pas toujours (voire rarement) comme celles montrées. Heureusement, d’ailleurs !

    C’est pourquoi je me différencierais de votre conclusion. L’actrice ou la réalisatrice de porno n’obtiennent pas le statut d’artiste car l’art est perçu comme un concept positif. Et cette « positivité » n’est pas en adéquation avec l’ambivalence du porno. Ce dernier relève à la fois du « je suis intéressé », mais « c’est honteux » ; « ça m’excite », mais « voir les moments intimes des autres, ce n’est pas bien » ; « sont-ils des acteurs sans prendre plaisir » ou « des gens normaux qui prennent du plaisir devant une caméra » ? Cette ambivalence, c’est celle du sexe dans notre société.

    Jouer la mort semble donc possible et bien interprété comme tel.
    Jouer le plaisir sexuel ne semble pas nécessairement être perçu ainsi.

    • egide
      egide répond à Tita
      Auteur(e) de l'article Littéral
      • Posté à 20h37 le 21/02/2009
      • Internaute 45067
        Littéral

      Votre réponse est passionnante car, justement, elle présente un avis singulier, une façon de penser la pornographie différente de celle proposée par l’article.

      Ce pourrait être là, l’occasion d’un débat, car beaucoup de vos remarques sont très pertinentes, en particulier l’identification au semblable sur laquelle se fonde une bonne part du succès des émissions de télé-réalité.

      Mais la conclusion est très belle et forte :

      Jouer la mort semble donc possible et bien interprété comme tel.
      Jouer le plaisir sexuel ne semble pas nécessairement être perçu ainsi.

      Ainsi jouer la petite mort serait un spectacle difficile à banaliser ?

      Merci d’avoir remis la représentation de la sexualité en perspective de la mort même. Moi, je n’ai pas osé.

      • Tita
        Tita répond à egide
        oiseau
        • Posté à 08h39 le 22/02/2009
        • Internaute 7659
          oiseau

        Cher Egide,

        Vous me flattez. J’ignore si mon commentaire était passionnant, je voulais surtout en écrire un pour ne pas vous laisser croire que votre article n’avait trouvé qu’indifférence. En tout cas, merci.

        « Ainsi jouer la petite mort serait un spectacle difficile à banaliser ? »

        Oui, je le crois et pour plusieurs raisons :
        1) est-ce jouer ? Pour une femme, cela est possible. Pour un homme la question se pose. Il est difficile de faire semblant d’avoir une érection et sans doute pas moins difficile de faire semblant d’éjaculer. Or la pornographie est plutôt explicite dans ses images. De fait, on peut penser que l’excitation de l’homme n’est pas jouée. Elle est réelle, tout comme la petite mort. A bien y penser, ce qui est joué ou peut être joué, c’est l’à-côté (cries, expressions faciales, durée, position, etc...).

        2) A une époque, l’acteur de drame était mieux reconnu que l’acteur de comédie, on peut alors imaginer une association entre l’acteur et ce qu’il joue : un drame était plus sérieux qu’une comédie et l’acteur de drame était donc plus « artiste » que l’acteur de comédie. Par conséquence, on peut imaginer qu’un acteur de porno soit plus associé au mot « porno » qu’au mot « acteur ». Cela explique aussi qu’il est difficile pour les gens de lui donner le titre d’artiste.

        3) A l’époque de Corneille, sa pièce « Le Cid » fut un succès majeur. Il y avait même un proverbe : « beau comme le Cid ». Il n’y a donc pas d’ambiguïté : un drame est très bien accepté. C’est un « art sérieux ». Par contre, je crois que le Porno ne bénéficie pas de cette vision. Il est victime de cette ambiguïté que j’évoquais. Pour être précis, ce n’est pas le porno qui en est victime, c’est le thème abordé qui est tabou dans la société. Le tabou du sexe qu’appose la société se retrouve alors naturellement dans le porno. Pour les gens une question se pose alors : Sont-ce des acteurs ou sont-ce des affranchis (affranchis de règles que généralement je m’appose toujours : ne pas parler de sexe, ne pas le montrer, etc...) ? Comme ils se sont affranchit, ils ont le double statut : celui de libérés (libérés des normes de la société) mais aussi et surtout, celui de déviants (des êtres donc pas vraiment fréquentables).

        C’est pourquoi la banalisation de la petite mort me parait beaucoup plus problématique que celle de la grande à l’écran.

    • Camille
      Camille répond à Tita
      Mauvais genre
      • Posté à 20h47 le 21/02/2009
      • Internaute 48427
        Mauvais genre

      En fait, vu que j’ai repris un commentaire d’Egide dans l’article qui précédait, certains ont répondu dans l’article qui précédait... Mais merci de votre commentaire

      • Tita
        Tita répond à Camille
        oiseau
        • Posté à 14h47 le 22/02/2009
        • Internaute 7659
          oiseau

        A ma grande honte, je ne lis pas toujours tous les commentaires et de fait, celui-ci m’avait échappé. Le fait de l’avoir repris me permit d’en avoir profité. Merci.

    • Pseudo
      Pseudo répond à Tita
      Enfin libre : -)
      • Posté à 10h12 le 22/02/2009
      • Internaute 25947
        Enfin libre : -)

      Vous parlez de besoin de surenchère dans le spectacle, mais je me demande si ce n’est pas en fait un besoin de se protéger de l’inacceptable.

      Je me souviens avoir vu une émission à la télévision sur la famine. On y montrait un homme en train de mourir de faim. On ne le voyait pas mourir véritablement, mais on nous disait qu’il était mort peu après. C’est une image, pour moi insupportable, et qui m’a hantée très longtemps. Et pourtant on ne voyait pas sa mort.

      Je me demande si voir des images très dures ne nous permet pas d’empêcher notre imagination d’aller au-delà du supportable.

      PS : je n’avais pas remarqué l’article. Comme il reprenait le terme « Cinérotica », je n’avais pas vu qu’il s’agissait d’un nouvel article. Ce qui explique peut-être le faible nombre de visites.

      • Tita
        Tita répond à Pseudo
        oiseau
        • Posté à 14h58 le 22/02/2009
        • Internaute 7659
          oiseau

        Alors pour vous, montrer permet de gérer l’inacceptable tandis qu’imaginer tend à à aller au delà et être carrément du domaine de l’inacceptable ?

        humm. Ce serait possible si la frontière entre l’acceptable et l’inacceptable était une frontière stable.

        Cependant, je ne le crois pas. Je crois plutôt que montrer quelque chose banalise ce quelque chose et reporte à plus loin l’inacceptable.

        L’être humain est un animal sociale qui base souvent son comportement sur ce qu’il voit. D’ailleurs, cela pose un soucis car toutes les études montrent l’impact non négligeable des films violents sur la violence et des films pornographiques sur les viols. Montrer le fantasme d’une nana « violée mais qui prends nécessairement du plaisir » n’est vraiment pas nécessairement une bonne idée si on n’explique pas qu’il s’agit d’un fantasme, non de la réalité.

         
        • Pseudo
          Pseudo répond à Tita
          Enfin libre : -)
          • Posté à 16h26 le 22/02/2009
          • Internaute 25947
            Enfin libre : -)

          J’essaie de trouver une explication à ce besoin de surenchère dans l’horreur, mais je suis tout à fait d’accord avec vous : montrer des horreurs n’importe comment à n’importe qui n’est pas une bonne idée.

        1 autres commentaires