
« Laïcité ouverte » : l'acte de foi de l'école québécoise
La laïcité en milieu scolaire fait débat au Québec, où depuis la rentrée, l'on enseigne éthique et religion au primaire et au secondaire.

(De Montréal) Pour débattre de ce programme, j'ai interviewé l'un de ses pères, Georges Leroux, professeur de philosophie à l'Université du Québec à Montréal. Il a signé un court essai pour expliquer son point de vue : « Ethique, culture religieuse, dialogue : arguments pour un programme ». Il y pose le débat sur la « laïcité ouverte », pendant québécois de la « laïcité positive » de Nicolas Sarkozy, en ces termes :
« Que peut comprendre un jeune des luttes fratricides du Proche-Orient, s'il ne sait retrouver dans la Bible l'histoire complexe de la Palestine et d'Israël ? (…) Accueillir l'autre, faire du dialogue une finalité essentielle de la démocratie, n'est-ce pas d'abord un travail de connaissance, d'histoire, de culture au sens le plus ouvert de ce mot ? »
L'école québécoise vise l'acquisition de compétences plutôt que de savoirs, depuis une réforme de l'éducation en 2000-2001 -réforme qui suscite, aujourd'hui encore, la résistance. Les élèves devront donc maîtriser trois compétences :
- réfléchir sur des question éthiques ;
- manifester une compréhension du phénomène religieux ;
- pratiquer le dialogue.
Les jeunes Québécois apprendront, par exemple, qui sont Jésus, Bouddha, Mohamed, ou encore ce que signifient les fêtes de Noël, de Pâques, d'Hanouka, etc. Ils seront invités à réfléchir sur les différentes significations que peuvent revêtir ces célébrations parmi les différentes religions.
Du côté éthique, plusieurs réflexions seront abordées. Les élèves se demanderont notamment s'il faut toujours dire la vérité, une manière d'appréhender l'honnêteté. Ils se pencheront aussi sur les normes de vie en société, sur leur personne en tant qu'être unique, etc.
Enfin, ils apprendront à dialoguer sereinement, à élaborer leur point de vue et interroger les autres.
L'aboutissement de la déconfessionnalisation
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Le programme instauré cette année constitue l'aboutissement d'une volonté de déconfessionnaliser l'école. Paradoxal ? Pas selon Georges Leroux :
« Déconfessionnaliser l'école, c'est refuser le privilège de quelque confession que ce soit pour accéder à un espace laïc et séculier. »
Il estime que les acquis laïcs ne doivent pas être antireligieux. « Avoir des enfants qui ne connaissent rien des traditions des autres conduit aux pires aberrations et à l'intolérance », explique-t-il en interview.
Georges Leroux précise que l'adoption de ce programme ne se fera pas du jour au lendemain :
« Sur papier, c'est un changement radical. La réalité est une évolution plus lente. Si les métropoles vivent le pluralisme chaque jour, c'est une vue de l'esprit dans les régions. L'école du village ne bougera pas du jour au lendemain. »
Pour vaincre ces résistances, le volet de culture religieuse accordera une place prépondérante à la religion catholique et, dans une moindre mesure, au judaïsme et aux croyances autochtones. Les autres religions seront aussi abordées, mais moins fréquemment Georges Leroux, qui se rallie à ces arguments, poursuit :
« J'étais d'avis qu'on accorde plus de place à l'islam. Mais la société québécoise demeure assez chrétienne et veut garder une dimension patrimoniale. Une crispation islamophobe a voulu être évitée par le politique »
Les modèles américains et français en question
Dans le cadre de ses réflexions, Georges Leroux s'est penché sur les modèles français et américains. Au sujet du premier, il note qu'il « consiste à confier la transmission des normes à des modèles choisis d'abord dans la culture nationale ». Il se montre critique de ce modèle :
« Le fait que le répertoire fondamental soit associé à une culture unique ne l'aide pas à affronter l'évolution européenne vers une culture commune. (…) Il faut aussi noter que, sous la pression du pluralisme culturel et de l'immigration, ce modèle révèle son incapacité à intégrer dans l'espace public les communautés, surtout celles issues de pays musulmans, qui sont en déficit d'identité. »
Le chercheur note que le mémoire présenté par Régis Debray au président de la République en 2002 recommande d'introduire un enseignement culturel des traditions religieuses et des cultures constitutives de l'Europe.
Quant au modèle américain, il estime qu'il est en crise, car « menacé d'éclatement, sous la pression de demandes diversifiées ». « Malgré un idéal démocratique généreux, il s'engage dans un repli communautaire qui à la longue pourrait nuire à la culture américaine », écrit-il.
Des parents s'y opposent
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Le Québec a donc choisi une autre voie. Mais du côté des parents, plusieurs résistances se font entendre, tant du côté des croyants que des laïcs.
Chez les premiers, certains « exigent la liberté de choisir » et demandent le retour à un enseignement confessionnel. « La frange catholique se sent trahie par la déconfessionnalisation », considère Georges Leroux. Et d'ajouter :
« Il faut les convaincre et les inviter à investir leurs paroisses. Ils doivent être absolument libre, à condition de ne pas empiéter sur les autres. »
Certaines paroisses tentent d'ailleurs d'occuper l'espace laissé libre par l'éducation nationale. L'Assemblée des évêques catholiques du Québec note que « l'ensemble des élèves sera initié à une compréhension positive du phénomène religieux, notamment des traditions catholique et protestante ». Du même souffle, ils s'inquiètent du fait que « l'approche socioculturelle du phénomène religieux pourrait conduire à une vision réductrice de l'expérience croyante ».
Du côté des laïcs, plusieurs parents craignent que l'athéisme et l'agnosticisme ne soient pas enseignés. Le mouvement laïc québécois appelle à l'abolition du volet de culture religieuse, considérant que :
« Le principal vice de ce programme consiste dans l'amalgame entre éthique et religion, laissant ainsi entendre que le comportement éthique ne peut être développé que lié à une croyance religieuse et qu'une personne sans religion serait forcément amorale ou immorale. »
Ce qui ne semble pas inquiéter Georges Leroux :
« S'ils pouvaient faire disparaître la religion, ils le feraient. Mais le volet éthique accomplit la mise en question rationnelle. Et les enfants font la différence entre la croyance et la non croyance ».
Il ajoute que les cours de philosophie, qui arrivent plus tard dans le cursus scolaire, renforceront cet apprentissage des conceptions séculières.
Les profs au cœur de la réforme
Reste la question des professeurs. Pourront-ils donner ce cours sans heurter leurs propres opinions ? Georges Leroux estime que oui, comme il l'écrit dans son livre :
« Pour plusieurs, ce programme sera l'occasion de retrouver une forme d'authenticité et de sincérité, certains ayant été placés auparavant dans l'enseignement confessionnel et moral d'une manière qui pouvait être difficilement compatible avec leurs convictions »
En interview, il ajoute qu'il faudra donner les moyens nécessaires à la formation adéquate des professeurs et qu'un comité de vigilance se penchera sur d'éventuels dérapages. Certains s'inquiètent toutefois du manque de formation des enseignants ou encore de quelques ratés, notamment des livres en retard.
Reste aussi la question des écoles privées confessionnelles, qu'elles soient catholiques, coraniques, hassidiques ou autres. Georges Leroux s'interroge : « Comment vont-elles enseigner ce programme ? Il n'y a pas de réponse simple, mais nous veillons au grain ».
Malgré ces critiques, un sondage publié mardi dans le quotidien Le Devoir montre que le cours d'éthique et de culture religieuse obtient un appui de 52 %. Et Georges Leroux demeure convaincu de sa pertinence : « Au fond, ce cours met à nu des différences profondes. Avant, on travaillait dans l'hypocrisie », conclue-t-il.
Photo : « Ethique » (Clément de Gaulejac/DR).
► Mise à jour, 16/9/2008 à 22h47 : ajout du sondage publié par Le Devoir.
► Ethique, culture religieuse, dialogue : arguments pour un programme de Georges Leroux - éd. Fidès - 120p., 9€.
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De l´axe du bien
14H47 | 16/09/2008 |
« Du côté des laïcs, plusieurs parents craignent que l'athéisme et l'agnosticisme ne soient pas enseignés »..
tout est dit, non ?
une bonne partie des débats théologiques en Europe avaient aussi pour enjeu la restriction de l´influence de l´Eglise sur l´Etat, la société, et enfin l´individu…pour préparer le terrain de l´athéisme, de l´agnosticisme et de la laicité ! ces concepts sont donc le fruit d´une tres longue réflexion. alors repartir a zéro et parler en même temps de jésus et du droit, non merci. ou alors en considérerant la religion comme produit culturel nuisible (opium si on veut), mais je vois d´ici la levée de boucliers…
et n´oublions pas qu´athéisme et religiosité sont absolument opposés. on est dans un camp ou dans l´autre. rappelons aussi que les religions sont basées sur des superstitions, et l´hypothese tres peu plausible de l´existence de Dieu. on n´enseigne pas les superstitions dans les écoles, ou bien autant raconter aux gamins qu´ils sont nés dans les choux/les fleurs
De Mon-Al
roturière :-) | 15H26 | 16/09/2008 |
Je suis profondément et définitivement laïque et athée. Mais je crois qu'avant de choisir de l'être, il est primordial de savoir pourquoi. C'est la raison pour laquelle l'enseignement des sources des religions se doit d'être enseigné aux enfants. Le programme discuté au Québec va dans ce sens. Pour comprendre et choisir, il faut d'abord connaître. Pour apprendre à vivre ensemble, il faut se connaître …
•réfléchir sur des question éthiques ;
•manifester une compréhension du phénomène religieux ;
•pratiquer le dialogue.
L'introduction à l'école ou en dehors des bases des religions est indispensable pour se construire. C'est le sens du rapport de Régis Debray (de son départ avec Che Guevara jusqu'à aujourd'hui, il s'intéressa beaucoup au problème du religieux et de la croyance au sein du groupe social).
C'est aussi en instruisant nos enfants qu'ils pourront échapper au modèle Américain, foutoir incroyable de « religions “ prônant tout et n'importe quoi dans ” un repli communautaire qui à la longue pourrait nuire à la culture américaine ».
La laïcité à la Française, frôlant parfois l'hystérie laïcarde, se heurte bien évidemment aux réflexions auxquelles devraient se livrer les jeunes.
En Alsace-Lorraine, où le Concordat est de rigueur, l'histoire des trois Livres est enseignée en classe, et à ma connaissance, les enfants et surtout les parents ne trouvent RIEN à y redire : chacun en prend ce qu'il a à en prendre, la famille va dans le sens scolaire ou pas, mais au moins les enfants SAVENT…
Maintenant reste à savoir QUI pourrait enseigner et dans quel cadre…
La question reste posée.
De LJ
Vache a lait | 16H10 | 16/09/2008 |
L'enseignement a tous (a l'ecole publique) de quelque chose qui releve du choix personnel n'a pas sa place selon moi.
Evidemment, comme vous dites, « quiconque le droit d'y croire à la condition qu'il ne me dicte pas sa loi ». Evidemment.
La tolerance envers les croyants et l'acceptation de l'enseignement des « religions » a l'ecole publique sont pour moi 2 choses differentes.
Je suis pour toujours tolerant avec les croyants mais totalement contre la presence d'un quelconque enseignement religieux en ecole publique.
D'autant que, niveau impartialite, de grands doutes m'habitent quand je lis ceci :
« Pour vaincre ces résistances, le volet de culture religieuse accordera une place prépondérante à la religion catholique et, dans une moindre mesure, au judaïsme et aux croyances autochtones. Les autres religions seront aussi abordées, mais moins fréquemment ».
Donc, catho oui, le reste oui mais non en fait. Desole pour les croyants non catho, va falloir faire avec. La Bible n'est pas votre livre ? Tant pis, faut quand meme l'etudier un peu…
Je n'arrive pas du tout a me convaincre que ce serai pour le bien des enfant, sans avoir un sentiment que ce serait surtout bien pour l'Eglise catholique. La joix de l'Assemblee des eveques fait craindre le pire au niveau du bourrage de cerveau et de la non impartialite de l'enseignement :
« L'Assemblée des évêques catholiques du Québec note que “l'ensemble des élèves sera initié à une compréhension positive du phénomène religieux, notamment des traditions catholique et protestante”. “
Comprehension positive ? ? Hum hum… Notamment des traditions catholiques et protestantes ? Et pourquoi donc ?
Bref : separation Etat/Eglise ? Oui, pour les autres religions surtout, pas trop pour l'Eglise catholique, allons donc, il faut la montrer positivement…
De A.V.
tamagotchi89 | 16H26 | 16/09/2008 |
Quand je vivais au Québec, j'étais frappé par la soudaineté avec laquelle la communauté francophone était passée de la domination du clergé à une libéralisation plus radicale encore que Mai 68. Tout ça en une poignée d'années, entre la fin du mandat de premier ministre du Québec de Maurice Duplessis en 1959, et la fin des années 60. Ce changement s'était traduit, entre autres, par une chute spectaculaire du taux de fécondité, due au relâchement de la pression des paroisses sur les familles. Dans la génération née avant 1935, la plupart des femmes avaient plus de 7 enfants. Aujourd'hui, le taux de fécondité au Québec est un des plus faibles au monde.
Le règne de Duplessis, appelé « Grande Noirceur », a renforcé un fort sentiment antireligieux chez les Québécois. Dans le vocabulaire, les termes religieux sont des insultes (« tabernac », « crisse », « calice », etc…). Montréal, appelé aussi « la ville aux cents clochers » a vu ses églises désertées ; la plupart ont
été réaménagées en appartements. Enfin, les mœurs sont plus libres qu'en France, avec une normalisation de l'homosexualité et de toute forme de mixité dans le couple (âge, origine, confession).
Mais, comme toute révolution chasse le naturel… J'avais déjà constaté une certaine réminiscence religieuse à travers une spiritualité assez new age (bouddhisme, sectes nombreuses au Québec). Je ne suis donc pas surpris du retour du religieux au sein de l'école, et je l'interprète comme le naturel qui revient au galop. Le Canada étant une société du « melting pot », comme les États-Unis, cette réforme risque de créer un joyeux bordel, surtout si l'enseignement catholique y est prépondérant par rapport aux autres religions.
De Hélène Quénot
vavoirailleurs.blog.lemonde.fr | 19H36 | 16/09/2008 |
Holà Pablico
Est-ce que votre analyse ne confond pas la foi et la religion ?
Parce qu'enseigner la foi (si ça s'enseigne…), ça relève au mieux du catéchisme mais effectivement certainement pas des missions de l'école.
Cela dit, la religion et, surtout, l'histoire religieuse, ont quand même leur place dans l'enseignement, il me semble.
D'une part, c'est utile pour comprendre le monde (Israël/Palestine par exemple).
D'autre part, c'est franchement utile d'avoir des notions d'histoire des religions pour comprendre un tas de productions culturelles actuelles.
On dit souvent que les Anglais ont deux sources d'inspiration, Shakespeare et la Bible. Mais en faisant plus simple, c'est quand même important, à mon sens, de savoir pourquoi Pinocchio se fait bouffer par une baleine ou de comprendre un tas d'allusions dans des films aussi populaires qu'Indiana Jones. La religion (symbole et histoire, pas dogme, on est d'accord là-dessus, je pense), transpire partout.
Et puis faire des liens simples sur les connexions entre cultures religieuses, ça ouvre l'esprit. Je ne prétends pas à beaucoup. Mais j'ai juste vu l'étonnement de mes élèves quand ils ont vu que Moussa/Moïse ou Ibrahim/Abraham désignent en fait les mêmes personnes. Ca les fait réfléchir. C'est pas si mal !
Quant au projet québecois, je me demande effectivement comment on peut parler d'éthique ET de fait religieux. Je serais sans doute plus preneuse de cours de philo. Mais rien n'empêche de faire une grande part à au fait religieux. Parce que, qu'on le veuille ou non, ça a pendant des siècles (et ça continue) été une motivation forte pour des peuples entiers. Qu'on soit athée, c'est une chose, mais qu'on balaie d'un revers de main un mode de pensée fondamental pour des populations entières sous prétexte que cette pensée n'est pas scientifique, je trouve ça un peu… scientiste, disons.
Et plus que des religions, je me méfie des -ismes et des -istes. En tout genre : -)
De baxbrin
Enseignant en IdF | 11H37 | 17/09/2008 |
Quel dur débat !
Perso, cet article m'a éclairé sur deux choses vraies : L'intégration des religions autres que catholique ne marche pas en France car tout est prévu pour des cathos. Et avec le montée des intégrismes, on en vient à une opposition entre les « communautés » ; vous connaissez le gros mot en -isme qui va avec.
Deuzio, philosophiquement, connaître les autres religions est le meilleur moyen de les comprendre et de bien s'entendre avec.
Il faut brider les religions pour qu'elles ne gouvernent pas, oui, mais jusqu'à quel point ?
Je suis athée mais j'ai lu Bible et Coran, et j'y ai appris plein de choses (pas forcément rassurantes d'ailleurs)…
Ce qui se fait ailleurs n'est pas forcément NOTRE solution, mais ça a le mérite de faire réfléchir.