Accueil du blog
Etudiant en journalisme

Tsewang Dondrup, une histoire tibétaine en exil

Twesang Dondrup montre ses blessures lors d'une conférence de presse à Dharamsala le 28 mai 2009 (Abhishek Madhukar/Reuters).

(De Dharamsala) Accrochée aux contreforts des Lower Himalayas, Dharamsala (Himachal Pradesh) est une agréable station de montagne dans laquelle débarquent des flots continus de touristes et de hippies. Mais de cette foule vêtue à l'occidentale surgissent ça et là des teintes ocre et mauve. Les moines tibétains sont là pour rappeler au voyageur, si besoin en est, qu'il se trouve au centre de la communauté tibétaine en Inde.

Il y a cinquante ans cette année, le dalaï lama s'enfuyait de Lhassa, capitale tibétaine, entraînant dans son sillage des foules d'exilés volontaires. L'hémorragie n'a jamais cessé depuis. Aujourd'hui encore des Tibétains continuent de prendre le chemin de l'Inde pour échapper à la présence chinoise. Tsewang Dondrup est un de ceux-là.

Coincée entre deux échoppes, l'entrée sombre du centre pour les réfugiés tibétains est peu engageante. C'est ici, dans une triste chambre sentant le feu de bois, que réside Tsewang depuis son arrivée en Inde il y a trois mois et demi. Dehors, la pluie martèle les vitres et des torrents d'eaux dévalent les rues pentues. Petit homme vif au visage rond et au teint hâlé, Tsewang est vêtu d'une polaire rouge, son bras gauche en écharpe. La voix chargée de colère, il entame son récit.

Fermier dans la province de Kham (est du Tibet), Tsewang se joint en ce 24 mai 2008 à une manifestation pacifique spontanée en faveur des droits de l'Homme dans la ville de Tihoe. Seules armes des participants : des slogans, que ce soit parce que « Sa Sainteté [le dalaï-lama] interdit l'usage de la violence » ou, sur un plan plus pratique, parce que les Chinois ont entrepris de confisquer tout objet susceptible de servir d'armes.

Face au groupe, près de 200 policiers et soldats chinois. Ayant d'abord vainement tenté de disperser les manifestants à coups de barres de fer, la police se met à tirer dans la foule.

Fuite à dos de moto

Non loin de lui un jeune moine s'effondre, incapable de se relever. Tsewang se jette à sa rescousse en le traînant par le bras. Rejoint par un autre homme, ils commencent à déplacer le moine. C'est à ce moment-là qu'il reçoit une balle dans le dos dans la région du rein. Balle vite suivie par une autre qui lui traverse l'avant-bras dans toute sa longueur (le curieux angle de ses os atteste de l'irréversibilité des dommages). Il perd connaissance et tombe. Les manifestants le mettent sur une moto où deux hommes prennent son corps en sandwich et démarrent immédiatement.

Après une halte de deux heures dans un village voisin, le temps de panser tant bien que mal les blessures afin de réduire l'hémorragie, il faut continuer à fuir. Les deux motocyclistes ainsi que deux autres hommes du village prirent sur eux de le mettre sur un brancard et de le transporter dans les montagnes. Il raconte :

« Le trajet fut très douloureux car mes blessures étaient très mauvaises et le terrain très accidenté. »

Avançant uniquement de nuit, sans lumière, se cachant dans les forêts en journée, le convoi marcha ainsi pendant six jours.

Mis sur la liste des « personnes les plus recherchées » par les autorités chinoises, Tsewang se vit privé de toute possibilité retour à la vie normale. Commença ainsi son long séjour dans les montagnes en compagnie de ses quatre sauveurs (trois dont il ne peut révéler les noms car ils vivent toujours au Tibet). Afin d'éviter de se faire repérer, la troupe changeait régulièrement d'emplacement, vaguant de grottes en forêts.

Les tsampas (farine d'orge grillée), cuites la nuit, constituèrent l'alimentation de base des cinq hommes pendant tout ce temps. A tour de rôle, chacun de ses compagnons retournait au village pour un temps afin d'éviter d'éveiller des soupçons et d'amasser de la nourriture et des médicaments. Coûteux, ces derniers étaient payés par des villageois au courant de la présence et de l'état du fuyard. Pendant six mois, Tsewang resta ainsi allongé sur le dos, se rétablissant douloureusement.

Une « seconde mort », quitter le Tibet

Malgré les rigueurs du climat et un traitement médical assez sommaire, Tsewang réussit à survivre animé, dit-il, « par la volonté de raconter son histoire au monde ». Au bout d'un an et deux mois, se sentant suffisamment fort il prit la décision, sa « seconde mort », de quitter le Tibet pour l'Inde.

Avec un de ses compagnons d'infortune, Lobsang Samten, ils rejoignirent Lhassa où, de là, ils traversèrent l'Himalaya avec l'aide d'un passeur. Trois semaines furent ainsi nécessaires pour atteindre leur havre, le Népal, où ils furent pris en charge par les autorités tibétaines en exil.

Homme simple, sans éducation, Tsewang sait les risques qu'il prend en racontant son histoire, surtout vis-à-vis de sa famille restée au Tibet. Mais son récit ne lui appartient pas, c'est celui de ces personnes qui l'ont aidé à travers ces épreuves, celui de ceux qui vivent toujours cachés dans la nature, celui de toute une communauté. Dans les rues de Dharamsala, la pluie continue de tomber, drue.

Dharramsala, août 2009 (A. Marchand)

Photos : Twesang Dondrup montre ses blessures lors d'une conférence de presse à Dharamsala le 28 mai 2009 (Abhishek Madhukar/Reuters). Dharamsala, août 2009 (Alexandre Marchand).

10 commentaires sélectionnés

Portrait de Chotella

De Chotella

jardinière | 17H04 | 08/09/2009 | Permalien

Tout un peuple méthodiquement massacré depuis 50 ans sous l'oeil indifférent des puissances occidentales, parce qu'il ne faut pas « fâcher nos amis chinois »… Ce qui n'empêche pas nos hommes politiques de parler des « droits de l'homme », d'en avoir plein la bouche…
Malheureusement, il y a des milliers d'histoires comme celle de Tsewang Dondrup. Le peuple tibétain est un peuple nié, sacrifié, ignoré. Mais si le karma existe, je ne voudrais pas être dans la prochaine peau des dirigeants chinois ! Honte sur eux !

Portrait de mauser

De mauser

17H08 | 08/09/2009 | Permalien

Chapeau pour l'homme dommage la CIA a abandonée les cavalier chan il y a des années sans doute une histoire de bonds du trèsor ou de sortie honnorable du nam

Portrait de Laurien

De Laurien

...des villes et des champs | 20H01 | 08/09/2009 | Permalien

Grand merci Alexandre Marchand, de rappeler dans nos actualités instantanées, un sujet douloureux qui dure dans le temps depuis si longtemps.

Merci à Tsewang Dondrup d'avoir la volonté et le courage de survivre pour témoigner de ce qu'endure le peuple tibétain.

Merci au Dalai Lama de perdurer dans l'exemple remarquable de l'esprit de compassion qu'il incarne.

Au cours de son avant dernière visite en France, un journaliste lui demandait : « Qu'attendez-vous de l'Europe ? ». Et lui de répondre : « Je vous retourne la question, vous, qu'avez vous
à proposer ? ».

Merci de proposer votre article, jeune journaliste.

Portrait de AC-89

De AC-89

08H00 | 09/09/2009 | Permalien

Un cas parmi d'autres, passés les JO le Tibet retombe dans l'indifférence.
NB : la tsampa n'est pas une galette, c'est de la farine d'orge grillée et se consomme malaxée avec du beurre de yak.

Portrait de kevangel

De kevangel

Chercheur | 09H12 | 09/09/2009 | Permalien

Mais non vous n'avez rien compris, ce sont juste des terroristes qui menacent la démocratie chinoise. Depuis que la Chine est devenue capitaliste, c'est devenu une démocratie à nos yeux (comme la Russie d'ailleurs). Et quand on s'oppose à une démocratie, on est forcément un terroriste, c'est logique.
En fait les révolutionnaires français n'avaient rien compris en 1789. La démocratie ce n'est pas la déclaration des droits de l'homme, c'est la déclaration des droits de l'argent. Alors ceux qui nous emmerdent avec les Tibétains au lieu de nous laisser continuer à nous enrichir sur les dos des esclaves chinois, ce sont juste des terroristes, et comme dirait le grand démocrate Poutine, « les terroristes on va les buter jusque dans les chiottes ».
J'attends les commentaires des émissaires chinois sur rue89 qui vont nous dire : « Sous le dalai-lama, les tibétains n'étaient que des sauvages incivilisés, des sous-hommes. Alors les droits de l'homme ne s'appliquent pas à des sous-hommes. Nous essayons de leur apporter la civilisation, mais comme il ne veulent pas, on doit le faire par la force. On ne peut pas laisser des sauvages en liberté. »

Portrait de Green-Sky

De Green-Sky

Citoyen social-démocrate à Paris | 11H16 | 09/09/2009 | Permalien

Je suis ébahi qu'on ramène toujours cet argument. C'est exactement ainsi qu'on a, en Occident, justifié la colonisation à la fin du 19ème siècle : la « mission » de l'Occident était d'apporter de meilleures conditions de vie aux habitants des contrées colonisées, en Asie et en Afrique.

La colonisation a été un crime historique dont une partie de l'humanité en Afrique et en Asie subit encore aujourd'hui les conséquences. Ce qui est vrai pour eux, l'est aussi pour les Tibétains.

Portrait de karakul

De karakul

- | 12H13 | 09/09/2009 | Permalien

Kevangel, connais-tu leurs « conditions de vie d'avant » ?

95% de serfs et d'esclaves, sous le gouvernement des dalaï-lamas successifs. Droit de vie et de mort sur eux. Bref, un Moyen-Age en plein 20e siècle, pour résumer.

Alors s'il est vrai que le Dalaï-lama reste une figure religieuse très respectée par les Bonnets Jaunes, ils sont certainement peu à vouloir le retour d'un régime certainement parmi les pires de la planète.

Portrait de Alexandre Marchand

De Alexandre Marchand (auteur)

Etudiant en journalisme | 13H45 | 09/09/2009 | Permalien

Il est indeniable que le Tibet avant la presence chinoise n'etait pas le paradis utopique que certains s'imaginent. C'etait un regime feodal dur et arriere base sur une theocratie. Mais pour tous ses defauts, en 1959 le Tibet etait en train d'evoluer. Lentement certes mais en evolution, Ces changements avaient ete inities par le predecesseur de l'actuel dalai-lama (13eme du nom), Thubten Gyatso, le premier a etre en fait sorti du Tibet. Sous son regne des reformes avaient deja commence a etre entreprises mais il est mort avant d'avoir pu les achever. C'est ce qu'etait en train de faire son jeune predecesseur au moment de l'entree des armees chinoises.

L'occupation chinoise a donc certainement apporte certains aspects de la modernite qui ne seraient pas arrives au Tibet avant un bout de temps mais je trouve le prix a payer pour cela bien lourd : colonisation, tortures, culture tibetaine en perdition…J'en passe et des meilleures ! On critique souvent nos pays occidentaux pour leur (neo-)imperialisme, la on nage en plein dans un cas d'imperialisme. Je ne vois pas au nom de quoi on peut imposer un modele de vie a un autre peuple, surtout dans ces conditions. Comme l'a dit un autre riverain un peu plus haut, nos pays utilisaient exactement les memes arguments pour justifier la colonisation.

Mon article n'a pas pour but de faire de la propagande anti-chinoise de base, Il y a certains aspects de ceux pays que j'admire, d'autres beaucoup moins. J'ai juste voulu donner un apercu (aussi bref et limite qu'il soit), ce qui n'est pas fait dans les medias, de ce qu'il se passe la-bas.

(PS : vous me pardonnerez l'absence d'accents je tape depuis un clavier anglais)

Portrait de Alexandre Marchand

De Alexandre Marchand (auteur)

Etudiant en journalisme | 13H52 | 09/09/2009 | Permalien

Effectivement la CIA a laisse tombe les guerilleros Khampas (dont elle avait forme les leaders) bases au royaume de Mustang (royaume plus ou moins integre au Nepal maintenant) pour se rapprocher de la Chine dans les annes 70. Les charmes de la realpolitik…

Portrait de typhoon24

De typhoon24

Etudiant | 16H38 | 09/09/2009 | Permalien

Bon, je me lance, c'est mon tout 1er commentaire sur un sujet sensible d'autant plus que je suis d'origine chinoise.

Je suis assez d'accord avec cet article qui décrit la violente répression du gouvernement chinois. L'étouffement de la culture Han sur la culture Tibétaine.

Néanmoins, j'ai parfois le sentiment que certains médias occidentaux omettent certains détails comme par exemple ce qui avait provoquer la violente répression précédent les JO 2008. Nombreux étaient les journaux qui n'avaient pas mentionner l'attitude de certains manifestants tibétains violents qui avaient provoquer plusieurs morts.
De ce fait, j'ai eu à de nombreuses fois le sentiment que le monde journalistique français notamment prenaient part arbitrairement aux cotés des tibétains.

Oui, c'est vrai que le gouvernement chinois ne respecte pas les droits de l'homme, oui c'est vrai, le gouvernement chinois contrôle et filtre l'information en Chine, oui c'est vrai, la liberté d'expression est punis par la prison.
Mais est-ce pour autant qu'il faut encore plus véhiculé cette image diabolique déjà bien répandus sous prétexte qu'elle donne bonne conscience au point d'omettre certaines informations ?

Bon nombre d'entre vous penseront surement que j'écris ce commentaire sous l'influence d'une quelconque propagande. A vous tous, je vous répondrais que c'est faux, car aujourd'hui, c'est ce que la plupart des enfants d'immigrés chinois en France ressentent. Mais ne vous mèprenez pas, ce n'est pas parce que je dénonce ce qui me parait être une manipulation que je considère le gouvernement chinois juste.

Pour en revenir au sujet, je ne suis pas vraiment fan des chefs religieux et politique.

De la part d'un chinois en France…actuellement français en Chine.

Tous les commentaires

Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89

Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)

Envoyez « RUE » par SMS au 81027 (1,5 € / SMS)

En savoir plus

Accrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.

123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque

Connectez-vous pour entrer votre code