
Pourquoi développer le soutien scolaire est une idée néfaste
Nous assistons, ce printemps, au développement d'un paradoxe. Voici, en effet, que pour justifier la suppression d'une douzaine de milliers de postes dans l'institution éducative les conservateurs de ce pays, ministre en tête, exhortent les enseignants à « travailler autrement ».
Paradoxe, en effet, car ce « travailler autrement » a toujours été la préconisation essentielle d'une frange de pédagogues que les conservateurs de toujours n'ont cessé et ne cessent de combattre.
Avant d'examiner le contenu de ce « travailler autrement » ministériel dont nous verrons qu'il se résume à un mensonge et peut-être même à une immoralité, il convient d'être attentif à l'argument avancé pour justifier cette politique restrictive : le « taux d'encadrement » serait fort convenable dans notre pays, il serait même bien meilleur que celui de tous nos voisins européens.
Ce qui importe ici, ce n'est pas le chiffre (11 et des poussières d'élèves par enseignant ! ) non pas faux sans doute, mais évidemment dépourvu de sens du point de vue pédagogique. Ce qui importe, c'est la terminologie et particulièrement le mot encadrement qui définit lumineusement le rôle attribué aux adultes dans le système éducatif : encadrer ! Il faut « encadrer » les enfants. Comprendre, les enfermer dans un cadre
Car il ne s'agit pas d'une inadvertance de langage mais bien d'une déclaration d'intention corroborée par ce que nous allons découvrir dans le « travailler autrement » ministériel.
L'intention est donc celle-ci : l'institution éducative a pour première fonction d'encadrer les enfants. Non pas les accompagner et les guider comme il le faut pour qu'ils ne s'égarent dans les chemins de traverse inextricables, mais les enfermer dans un cadre dont les limites ont été préalablement fixées.
Le courant conservateur ne cesse d » exposer la nature de ces limites en des termes qui sont comme des pieux que l'on enfonce, à la masse, aux quatre coins de la clôture : compétition, mérite, élitisme, argent.
Dire que les propagandistes de la clôture sont des conservateurs est donc parfaitement pertinent, puisque l'encadrement qu'ils proposent enferme un modèle social qui n'a pas varié depuis plus d'un siècle, depuis les loi Ferry, lequel d'ailleurs ne manque pas d'être sollicité comme un parangon de réformisme. Notons simplement que ce conservatisme transgresse, aujourd'hui plus que jamais, les clivages politiques traditionnels.
« Le mot “démocratisation” n'est pas dans le vocabulaire des fondateurs de l'école ».
Nous savons bien, cependant, comme nous le dit Antoine Prost, incontesté historien de l'éducation, que « 'démocratisation » n'appartient pas au vocabulaire des fondateurs de l'école républicaine » :
« Je ne l'ai pas rencontré sous la plume de Ferry, de Bert ou, avant 1900, de Buisson. C'est que leur objectif n'était nullement de remédier à l'inégalité sociale ; pour eux la diffusion de l'instruction n'avait pas pour but la promotion des individus.“Ainsi s'accommodaient-ils très bien d'un dualisme qui exclut toute passerelle entre l'école du peuple et le secondaire.
‘L'école primaire républicaine affiche donc la volonté de ne pas modifier la position sociale de ceux qu'elle instruit : les petits paysans doivent devenir paysans à leur tour et les petits ouvriers, ouvriers.’ (A. Prost, ‘Education, société et politique’, éd. du Seuil, Paris, 1997, p.47).
A l'évolution du langage près (‘démocratisation’ est sollicité de nos jours à tort et à travers par tous les conservatismes), le modèle social contenu dans les limites du cadre conservateur est celui d'une société inégalitaire dont ‘l'inégalitarisme’ est donné non seulement comme indépassable mais, la théorie du mérite aidant, comme état naturel de la société.
Cependant, quand les conservateurs disent qu'il faut, pour améliorer le système éducatif, travailler autrement, ils ont raison. Quand ils disent que le problème est, aujourd'hui moins celui du nombre d'élèves par classe (ce qui n'est pas vrai partout, bien sûr) que celui des méthodes pédagogiques mises en oeuvre, ils ont raison.
Le soutien scolaire est devenu la panacée du discours ministériel
Mais alors vient le moment d'examiner de plus près le contenu de ce ‘travailler autrement’ conservateur.
On a déjà dit ici, à maintes reprises, pour ainsi dire à satiété, comment du b-a, ba au ‘par coeur’ en passant par une instruction civique au service d'une propagande nationaliste (debout les enfants, tous en coeur à mon commandement…) le néo-conservatisme tourne au cynisme le plus réactionnaire.
Il n'en va pas autrement de la ‘théorie du soutien’ qui est donnée comme le fondement humaniste du ‘travailler autrement’. Soutenir les élèves en difficulté par une aide individualisée devient dans le discours ministériel la panacée, le nec plus ultra de la réflexion pédagogique qui débouche en outre sur le bon sens, le gros bon sens.
En réalité il s'agit tout simplement là d'une mauvaise action de la part d'un pouvoir qui ne sait où donner de la tête, hanté par l'éventualité toujours possible d'un nouveau ‘soulèvement de la vie’. Il s'agit en tout cas d'un mensonge proféré car on n'ose croire qu'il puisse s'agir d'ignorance.
Pendant des années, en effet, le fameux soutien, auquel était joint l'approfondissement, a été pratiqué peu ou prou dans tous les collèges quand il est devenu évident que le ‘travailler autrement’, préconisé par les réformateurs du début des années 80 et depuis longtemps par les divers courants de pédagogie active, ne serait pas mis en oeuvre.
Le ‘soutien’ n'est d'aucun secours pour les enfants en échec scolaire
Le soutien est apparu alors comme la mesure simple à mettre en oeuvre et qui permettait de se donner bonne conscience à peu de frais (il suffisait, déjà, de payer des enseignants volontaires en heures supplémentaires ce qui montre que le pouvoir actuel est d'une remarquable créativité). Et ce fut un échec.
Pire, ce soutien s'est révélé comme un instrument ou, pour être moins radical, comme un adjuvant efficace de la ségrégation sociale produite par le système éducatif lui-même.
Quand les néo-conservateurs, ministre en tête, disent que soutenir ainsi c'est donner aux pauvres (aux défavorisés, disent-ils, bien sûr) ce que les riches peuvent se payer, des cours particuliers en somme, ils mentent.
Ce qui est passé sous silence dans cette démarche c'est tout simplement l'essentiel, l'implication de l'enfant dans sa scolarité, dans son accès au(x) savoir(s), implication qui n'est pas donnée comme une grâce à chaque enfant, mais qui dépend essentiellement des conditions sociales, économiques et culturelles dans lesquelles il naît et il vit.
La preuve a été faite tout au long de ces années que le ‘soutien’, non seulement n'est d'aucun secours pour les enfants en échec scolaire mais se révèle comme particulièrement contre-productif.
Car, reprenant les mêmes leçons, les mêmes exercices avec les mêmes méthodes à quelques variantes didactiques près, en fin de journée (nécessairement puisque les emplois du temps sont sacrés), alors que enseignants et enfants n'en peuvent mais, et que l'on entend les copains s'esclaffer dans la rue, ce soutien ne fait que confirmer et conforter l'élève dans sa situation d'échec.
Il n'a plus alors qu'une envie : quitter ce lieu de malheur ce lieu qui est celui de son malheur.
Car le soutien ainsi dispensé contribue à confirmer cet enfant dans sa ‘nullité’, dans son incapacité qu'il éprouve comme une malédiction pour ainsi dire constitutive de son être.
Faire travailler les enfants pendant les vacances les convainc de leur incapacité
Alors quand le soutien a fait preuve de son inanité, il ne reste plus qu'à énoncer le constat qui est un baume pour la bonne conscience : il est des enfants aptes à accéder au savoir et d'autres qui ne le sont pas et auxquels il convient donc de permettre d'entrer dans la vie active aussi tôt que possible pour y assumer les tâches qui leur sont destinées de toute éternité.
Mais on peut faire preuve de plus de sollicitude encore et organiser, comme le propose le ministre actuel, des ‘stages de remise à niveau’ pendant les vacances pour ces enfants qui de toute façon ne partent pas en vacances et, si l'on peut, confier en outre ces stages aux collectivités locales -l'école ne peut pas tout n'est-ce pas.
Et c'est ainsi que la discrimination sociale va son train dans le cadre même de l'institution éducative, par l'ancrage dans l'esprit de ces enfants de la conviction de leur propre incapacité. Conviction confirmée matériellement, vécue dans l'instant, par leur présence en cours de soutien quand les autres sont en vacances.
Le ‘travailler autrement’ de nos conservateurs ‘modernes’ est un leurre
Je sais bien que l'on citera l'exemple d'un tel ou d'une telle sauvé(e) par le ‘soutien’, je sais bien. Autant d'exemples qui occultent la masse de celles et ceux qui n'ont pas été sauvés, qui occulte surtout la perspective d'une autre école possible dans laquelle le ‘travailler autrement’ rendrait le soutien, ce soutien-là, superflu.
Au fond, pas plus que Jules Ferry ne songeait à construire une école démocratique c'est-à-dire une école dans laquelle la plupart des enfants d'ouvriers ne seraient pas condamnés à être ouvriers, les conservateurs d'aujourd'hui ne songent à mettre en oeuvre une école qui permette à chaque enfant de s'émanciper, c'est-à-dire de rompre avec le déterminisme social.
Et c'est en cela que le ‘travailler autrement’ n'est dans la bouche des conservateurs ‘modernes’ qu'un slogan, qu'un mensonge, bref une mauvaise action et une immoralité, car il s'agit d'enfants.
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De XavXav
19H31 | 13/05/2008 |
Donc si je comprends bien, quoi que l'on fasse, il est impossible de rattraper un élève hors des cours ?
OK, il me semble logique que l'adhésion profonde de l'élève soit nécessaire pour que le cours de soutien « marche », mais est-ce que le fait de repasser un minimum ses cours dans un cadre tout de même légèrement différent de celui de la classe, éventuellement avec un autre prof, donc une autre méthode, n'est pas malgré tout utile ?
Est-ce que le cours supplémentaire est nécessairement chiant ? Ou peut-on imaginer que le soutien soit aussi l'occasion d'accomplir quelque chose qui rende fier, donc qui soit motivant ?
En fait, peut-être que l'échec du soutien organisé par l'EN avec les moyens de l'EN vient de la difficulté à faire original avec une armée uniforme : quelle réussite pour des initiatives de soutien d'origine associative ?
De comptecourant
20H14 | 13/05/2008 |
Je ne suis pas d'accord avec vous du tout. Votre argumentation ne tient que sur du sable. Vous êtes opposé au soutien scolaire mais vous ne nous dites pas pourquoi. Est-ce parce que les conditions pécunières de ce soutien ne vont pas dans le sens de l'augmentation de votre pouvoir d'achat ? Je soupçonne que c'est la cause de votre acrimonie.
J'ai bénéficé du soutien scolaire à mon époque, pour les maths, gracieusement, mon prof prenait sur son heure de déjeuner, puis sur son heure d'après les cours. Jusqu'au désespoir, mais ce ne fut pas sans résultats.
Ma nièce a bénéficé du soutien scolaire, en allemand, des cours un peu payants sans lesquels elle n'aurait pas décroché son diplôme, ce qui lui aurait interdit la filière qu'elle a ensuite choisie.
Mon neveu bénéficie du soutien scolaire, dans son cas c'est une nécessité absolue. Sinon c'était la voie de garage assurée dès sa 11è année.
Le soutien scolaire c'est du temps de prof, certains le donnent, d'autres le monnayent en catimini. Dans tous les cas, en priver l'enfant ou l'étudiant pour de mauvaises raisons, des raisons corporatistes, c'est inique.
De babushconnexion
23H06 | 13/05/2008 |
Et c'est un ancien prof qui écrit ça…mon dieu, quel ramassis d'inepties…je comprends un peu mieux pourquoi notre système éducatif se nullifie chaque jour un peu plus quand je lis des trucs pareils. Un joli concentré de pensée post-soixantehuitarde (pour le côté « les pauvres chéris il ne faut surtout pas les victimiser en leur rajoutant des devoirs le soir, et encore moins pendant les vacances » - et puis tant qu'on y est, comme ça on ne fait pas trop travailler nos enseignants chéris, hop ! 17h on rentre à la maison pour l'apéro avec les copains).
« Le courant conservateur ne cesse d » exposer la nature de ces limites en des termes qui sont comme des pieux que l'on enfonce, à la masse, aux quatre coins de la clôture : compétition, mérite, élitisme, argent. »
Tout est dit dès le début de l'article : on connait les méchants (les conservateurs de droite bien entendu - d'ailleurs je pensais que les conservateurs étaient plutôt ceux qui bloquaient les réformes, mais mon français me joue des tours, c'est normal, je l'ai appris dans une école publique).
Evidemment, à bas la compétition, le mérite, l'élitisme et surtout l'argent hein, qu'ils ne s'avisent pas d'en gagner plus que nous, quoique si en fait comme ça on pourra faire de belles manifs contre les riches et leurs avantages fiscaux scandaleux. Je ne comprends vraiment pas Monsieur le professeur, expliquez-moi donc où vous voulez en venir avec vos élèves si vous supprimez tout cela. On n'a qu'à arrêter les notes tant qu'on y est. Comment voulez-vous que les enfants aient envie de se surpasser si vous rejetez toute récompense, tout classement ? Qu'on le veuille ou non, nous ne sommes pas tous égaux devant la réussite, et même si le rôle de l'école est en partie de donner les mêmes moyens à tous, il y a forcément des meilleurs ! Heureusement, tous ne finiront pas au chômage après une licence obtenue sans effort dans une fac pourrie classée 2500ème dans les classements internationaux. Ah pardon, j'ai employé le mot qui fâche. Sérieusement, vous croyez que vous pouvez former des gens prêts à affronter le monde professionnel avec de tels principes ? Affligeant. Ils n'ont qu'à tous finir fonctionnaires, et gagner 2000 euros par mois jusqu'à la fin de leur vie, pendant que nos voisins anglo-saxons, chinois ou européens de l'Est achèteront toutes les entreprises françaises, puis tout le parc immobilier et enfin, tiendront l'Etat français par les c…. via l'endettement.
Un bon conseil aux parents : mettez vos enfants dans le privé