Pour défendre la pédagogie, Meirieu appelle à la résistance

C'est un manifeste que nous adresse Philippe Mérieu avec son dernier livre, Pédagogie : le devoir de résister (ESF éditeur), ou une proclamation si l'on préfère, un acte militant en tout cas, d'un militant de la pédagogie.

Mais ce n'est pas un tract, pas un alignement de slogans, loin de là. Il s'agit plutôt d'une synthèse magistrale (n'ayons pas peur des mots) de tout ce qu'un honnête enseignant devrait ne pas ignorer. Une chance, en somme, que ce livre, pour toutes celles et ceux qui entrent dans la carrière et, sans doute aussi, pour bien d'autres. Une chance de pouvoir disposer d'un tel outil grâce auquel il sera plus facile de se forger les siens.

Les pourfendeurs du pédagogisme » ignorent l'histoire de la discipline

Résister, donc, mais à quoi ? Eh bien, à cette pensée unique qui va sans cesse dénonçant le pédagogisme cause, selon ses propagandistes, de tous les drames scolaires et particulièrement de la sempiternelle baisse du niveau » .

Résister en montrant d'abord que ce qui est mis en évidence par les propagandistes dans leurs diatribes, constellées parfois d'insultes dérisoires, n'est autre que leur ignorance de l'histoire, cette histoire de la pédagogie qui est ici signalée, fort opportunément, par la présentation stimulante d'une quarantaine de pédagogues historiques depuis Ibn Khaldun (1332-1406) jusqu'à Ivan Illch (1926-2002).

Résister, aussi, en prenant conscience des limites de ces critiques :

En réalité, la critique de la pédagogie, camouflée sous les oripeaux de la défense de la culture et de l'ordre scolaire, est un retour à la pensée magique : l'apprentissage s'effectuerait par décret, parce que les adultes le décident et que les enfants, sous leur emprise légitime, n'auraient qu'à se soumettre à leurs injonctions .

Comment construire une autorité qui autorise ?

Mais trêve de polémiques, car résister c'est, avant tout, proposer et construire. Ainsi, la pédagogie n'est rien d'autre que l'effort pour penser, en même temps, transmission et émancipation . Tous les débats au sein même de ce mouvement pédagogique dont l'histoire est si longue et se poursuit inéluctablement, témoignent d'une même exigence : ne jamais désespérer de quelqu'un, d'un même espoir : ne laisser personne à l'extérieur du cercle de l'humain » .

Alors ça, bien sûr, les républicanistes, les instructeurs, les sauveurs des belles-lettres réservées à quelques-uns en ont une sainte horreur, ces pleurnicheries humanistes, n'est-ce pas, une sainte horreur.

C'est pourtant là un fondement de la démocratie dans laquelle, faut-il le rappeler ? , le peuple fait la loi , impératif qui implique que nul ne soit tenu l'écart de la culture, et qui pose donc l'école démocratique comme nécessité absolue, sachant que cette dernière n'est pas celle qui accorde la même attention à chacun, mais celle qui accorde à chacun l'attention dont il a besoin pour accéder à cette indispensable culture.

Mais c'est alors que nous nous retrouvons à l'orée de ces impasses, ces apories qui, pour ce qui est de l'école, peuvent se dire ainsi : Comment enseigner à ceux qui ne veulent pas apprendre ? J'ajouterai : pour l'instant ! A ceux qui ne veulent pas apprendre pour l'instant !

Ou qui peuvent se dire encore sous la forme de ce que Philippe Meirieu désigne comme le drame éducatif » : L'homme doit affirmer son autorité face à l'enfant qu'il accueille afin de susciter sa liberté. Ou encore sous cette forme, que je goûte particulièrement : Comment construire une autorité qui autorise ?

Faire de l'élève un sujet, un impératif démocratique

On le voit, cette interrogation n'est en réalité rien d'autre que l'expression, dans le champ de la pédagogie, de la tension primordiale qui fonde la démocratie elle-même, et qui s'exprime aussi par un questionnement : comment hausser l'individu en citoyen, comment faire pour que chacun prenne sa part à la polis de manière quelque peu plus active que le simple dépôt d'un bulletin dans l'urne ?

Les pédagogues ont beaucoup débattu de tout cela, beaucoup expérimenté et beaucoup construit également, car ce dont il s'agit, au fond, selon Philippe Meirieu, c'est d'instituer l'élève en sujet » , comme il s'agit, me semble-t-il, en démocratie, d'instituer l'individu en sujet c'est-à-dire en citoyen.

Ce qui conduit évidemment l'auteur à définir l'élève sujet (chapitre 9) et à ouvrir des possibles (chapitre 10) afin de rebâtir l'école » (chapitre 11) dans tous les sens du terme. Car comment mettre en oeuvre une pédagogie vivante, active, dans des bâtiments en forme de caserne ou de couvent ?

Comment faire ? Comment faire pour résister aujourd'hui et demain ? Philippe Meirieu explicite, en conclusion, dix renversements nécessaires pour construire une école démocratique . Autant de propositions dont on peut discuter, certes, encore faut-il en prendre connaissance et y réfléchir pour pouvoir résister au quotidien.

Pédagogie, le devoir de résister de Philippe Meirieu - éd. ESF, coll. Pégagogies - 127p., 9,90€.


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skalpa | actif et militant ?
21H18 02/11/2007

Merci pour cet article.
Un livre à mettre entre toutes les mains éducatives, plutôt que la lettre aux éducateurs du grand petit homme…
skalpa
http://kprodukt.blogspot.com

 
Nestor Romero | Ancien enseignant
01H53 05/11/2007

Voilà, tout y est: les « vrais »  enseignants, les « de terrain » (trente cinq ans en zones plus difficiles les unes que les autres: je peux prendre la parole,  M’sieur?)  et les faux, les mauvais, ceux « qui n’apprennent pour ainsi dire rien à leurs élèves », qui passent leur temps à étudier les livres de cette quarantaine de pédagogues cités par Meirieu et de bien d’autres encore car, que voulez-vous, ils ne sont pas « passionnés » ceux-là, ils n’ont pas assez « d’intelligence » ni « d’imagination » pour « trouver par eux-mêmes les façons efficaces de transmettre aux élèves… », ils ne sont pas géniaux, ils sont modestes, de sorte qu’ils tentent par tous les moyens de savoir ce qui s’est fait avant eux, ce qui se fait ailleurs aussi, ce qui se dit de l’éducation ici ou là, chez Jean Houssaye par exemple (s’agissant de philosophie, d’autorité et d’éducation), qu’ils ne méprisent pas, eux, sans jamais l’avoir lu. Car, en effet, tout y est, disais-je, le mépris surtout, le mépris de l’autre, la qualification souvent insultante, ce procédé détestable (quand on n’a pas d’arguments on qualifie le contradicteur) qui rapelle de si mauvais souvenirs.Tout, jusqu’à l’absurde, à moins que ce ne soit la pure aberration, cette « définition »infantile de l’idéologie, aberrante, en effet.Et puis le gros mensonge, qui ne manque jamais et qui consiste à laisser croire que tout le mal vient des pédagogues, de l’influence détestable qu’ils exerceraient sur les enseignants, alors que, ce qui est vrai, c’est qu’ils n’ont qu’une très faible influence. Ce qui est vrai c’est que l’immense majorité des enseignants continue à pratiquer cette (je n’ose dire) « pédagogie » du professeur seul dans sa classe, cette « pédagogie » du  »je parle, tu écoutes », c’est-à-dire précisément cette « pédagogie » préconisée par les pourfendeurs de la…pédagogie.Ce qui est vrai, c’est que l’immense majorité des enseignants n’éprouve nul besoin d’ouvrir un livre traitant d’éducation tant est ancrée dans l’esprit de chacun cette idée funeste, exprimée une fois de plus ci-dessus, selon laquelle il suffirait, pour bien transmettre, de passion, d’imagination…etc. Quel besoin d’apprendre alors, puisqu’il suffit…?Ce qui est vrai, enfin, c’est que la cause essentielle de la situation dans laquelle se trouve l’institution éducative réside dans cette pratique obstinée du  »professeur seul dans sa classe » et du « je parle, tu écoutes ».Et la question qui se pose est la suivante: comment se fait-il que tant d’enseignants persistent dans cette attitude dont ils éprouvent (particulièrement dans les « zones ») quotidiennement, dans leur chair, la nocivité?A votre avis?  Bien cordialement. N. 

 
Nestor Romero | Ancien enseignant
12H13 05/11/2007

Tout, disais-je,voici la suite: des considérations (balivernes et brasser du vent) en guise d’argumentation, et le savoir absolu de ce « qu’attendent les parents des enseignants, tous les parents, nest-ce pas? C’est une caractéristique des « instructeurs » que de parler au nom des enseignants… de terrain, bien sûr, et des parents,de tous les parents, car ils savent eux, ils sont les seuls à savoir puisqu’ils ne cessent de le proclamer, c’est pourquoi il n’enseignent pas, ils assenent…
D’accord avec l’art, pourquoi pas? Mais d’où vient cet art à ceux qui le possèdent? Cela ne s’apprend-il pas l’art? Est-ce purement inné l’art? Mais mieux vaut sans doute ne pas trop se poser de questions comme ne cessent de le faire les pédagogues depuis des siècles, ce n’est pas confortable les questions. Mieux vaut prendre de haut tout interlocuteur, le traiter de « néophyte », lui dire qu’il « débite des sornettes », que ce qu’il dit est « ridicule », etc.
Ah, j’oubliais, j’oubliais la nation (sans majuscule, bizarre…) »qui a besoin… », car les instructeurs aiment à se réclamer de la Nation et ils savent, de science sûre, ce dont la « nation a besoin ».
Ils en savent des choses…

 
Nestor Romero | Ancien enseignant
13H39 05/11/2007

L’un des procédés les plus détestables employés par les instructeurs: l’attaque ad hominem. Point final pour ce qui me concerne. N.