Pour lutter contre l'absentéisme : Chopin et Lorca

Après avoir tout tenté, sauf l'essentiel, pour préserver un minimum de paix sociale dans certains établissements scolaires, voici que l'on se propose de recourir à la « mercantilisation » des comportements.

Voici que l'institution éducative, se niant elle-même en tant que modèle civique, s'autorise à marchander le respect de la règle commune.

Ces mesures « expérimentées » dans l'académie de Créteil ont soulevé un tollé car on pressent bien, quoique confusément, qu'il y a là quelque chose de particulièrement inquiétant, quelque chose comme une atteinte portée à un idéal extrêmement symbolique.

L'euphémisme qui occulte la réalité

Pour tenter de mieux cerner ce qui se trouve ainsi blessé, il convient, me semble-t-il, de poser une question préalable : ces expérimentations sont-elles mises en oeuvre dans des lycées réputés de centre-ville ? Non, bien sûr, elles le sont dans trois LEP de l'académie de Créteil, c'est-à-dire dans des établissements qui accueillent une population que l'on dit, par euphémisme, défavorisée.

Je refuse, quant à moi, cette « euphémisation » caractéristique de l'idéologie dominante qui, par un autre abus de langage, le détournement cette fois du mot liberté, se proclame libérale. Il convient donc de constater que ces mesures sont destinées à l'école des pauvres et évidemment pas à l'école des riches car je persiste à affirmer l'existence de ces deux écoles. Il suffit de regarder pour les voir.

Ce faisant, il m'a parfois été reproché de stigmatiser ainsi la population que je qualifie de pauvre, de porter atteinte, pour ainsi dire, à sa dignité. Argument que je récuse car, enfant de pauvres, il m'est toujours apparu que l'indignité n'est pas dans la désignation de la réalité mais dans son occultation par une « euphémisation » langagière qui se systématise comme procédé d'inculcation idéologique.

Le mensonge, et donc l'indignité, est tout entier dans l'utilisation de l'euphémisme « défavorisé » pour désigner la situation d'une population dont l'adjectif pauvre rend parfaitement compte. La dignité, en revanche, pour les pauvres, est tout entière dans la contestation de cet état de pauvreté et dans la contestation de l'inégalité sociale qui en constitue la cause.

Le pauvre est « la chose d'un autre »

Il convient cependant, pour mieux percevoir le sens de ces mesures de « mercantilisation comportementale » portées au coeur de l'institution éducative, dans la classe elle-même, de préciser cette notion de pauvreté. Je le faisais voici quelques années déjà de cette manière :

« …pauvreté : non seulement celle que signale le bas salaire, […] mais celle qui, impliquée par le bas revenu, mobilise toute énergie, toute réflexion, toute pensée, dans l'accomplissement quotidien de tâches matérielles dont on se souvient qu'Aristote les confiait à l'esclave défini comme “ celui qui, par nature, ne s'appartient pas à lui-même, tout en étant un homme, mais est la chose d'un autre ” (La Politique, 1,5, Vrin,1995, P.37).

Cette pauvreté est celle qui fait du pauvre celui qui ne s'appartient pas car il est la chose d'un mode de vie le privant de la capacité de se penser autre qu'exécutant des tâches matérielles, […] celles qui imposent de ne jamais penser “ culturellement ” mais toujours “ matériellement ”, ce qui présuppose une imprégnation de l'esprit par des représentations tenaces, comme modelées par chaque geste quotidien qui n'est jamais autre que geste asservi ou ménager, celui, précisément, dont le philosophe dit qu'il empêche de penser. »

Ce sont les enfants de cette pauvreté que l'on veut acheter (l'argument de la rétribution collective n'est qu'une excuse honteuse d'elle-même). Et que fait-on ainsi sinon ancrer plus profondément encore dans l'esprit de ces élèves, les pauvres donc, des représentations « matérielles », pire, « mercantilistes » ?

Que fait-on sinon les conforter dans leur statut de dominés, sinon approfondir et raffermir la structure sociale de domination en les conduisant ainsi à penser toujours « matériellement » et jamais « culturellement » ?

L'essentiel, alors, dont je disais pour commencer qu'il n'a pas été fait, l'essentiel qui reste à faire dans l'école des pauvres, consiste exactement en l'inverse. Il a pour objectif de donner à penser aux enfants de l'école des pauvres des objets culturels, une ballade de Chopin et un poème de Lorca, d'autant plus et d'autant mieux qu'ils en sont le plus souvent privés chez eux.

L'essentiel qui n'a pas été fait et par rapport auquel les mesures mercantiles envisagées sont une terrible régression consiste en la mise en place d'une école, d'une institution éducative émancipatrice ce qui implique qu'elle soit dégagée de tout mercantilisme.

16 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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De pablico

11H37 | 05/10/2009 | Permalien


comment faire comprendre à des enfants qu'il y a plusieurs sortes de façon d'être riches ?

la richesse que l'on a en soit (qu'on a accumulé par l'éducation, la vie, la philosophie personnelle, la réflexion)

la fortune que l'on a dans sa poche..

tout est question de sémantique..ce ne sont pas les émissions de télé qui apprennent cela.

comment leur faire comprendre qu'ils sont voués à être serfs des nantis ?

rien n'a changé depuis le début de l'humanité…

le moins nantis sont toujours les serfs des demis-dieux que sont les nantis.

La FORME de servage a changé, changera, mais jamais le FOND.

« celui qui, par nature, ne s'appartient pas à lui-même, tout en étant un homme, mais est la chose d'un autre » (La Politique, 1,5, Vrin,1995, P.37).

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De Sei

Infographiste 3d | 11H12 | 05/10/2009 | Permalien

Vous devriez rajouter un lien vers un article ou autre qui présente ces mesures. Je ne suis pas certain de savoir de quoi vous parlez exactement.

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De Tyb

(par ici, par là) | 12H10 | 05/10/2009 | Permalien

« comment faire comprendre à des enfants qu'il y a plusieurs sortes de façon d'être riches ? »

Vu que la société leur/nous martelle en permanence qu'il n'y a qu'une façon d'être riche, celle de posséder une rolex à 50 ans, je crains bien que ce soit impossible.

L'état de l'école et des banlieues n'est que le reflet à travers une loupe grossissante de ce qu'est devenu la société.

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De MOG

écriveuse | 12H31 | 05/10/2009 | Permalien

Il manque l'essentiel dans votre article… En quoi consiste la mise en place de cette mercantilisation ?
Le titre doit être destiné à un autre article qui pourrait être bon, si non seulement Chopin et Lorca évitait l'absentéisme, mais donnaient envie aux élèves de rester après les cours pour les fréquenter.

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De padiran

Chroniqueur mondain | 13H02 | 05/10/2009 | Permalien

1) Article de P. Richer dans Rue89 le 21/09/09
« Les sorties scolaires, une “ perte de temps ”, dit-on au ministère »
2) Retribution des èlèves présents dans les classes des quartiers « difficiles
Tous les pédagogues s'acccordaient jusqu'ici pour une ouverture vers l'extérieure de la grande famille de l'E.N, non seulement pour “s'enrichir” via des stages dans les entreprises, mais aussi par la découverte, in situ, de l'histoire, la géographie, la culture et toutes ces “leçons de choses” qui forment un individu.
Tous les pédagogues s'accordaient jusqu'ici pour dire que la récompense suprême de la scolarité c'est l'intégration réussie de l'individu dans le monde du travail.
La rupture, chère à notre “bon Président” consisterait elle en matière d'education à enfermer les élèves et à les récompenser quand ils s'adapent à leur univers carcéral ? ou prépare t'elle l'individu à une marche arrière forcée vers le “boulot-métro-dodo” d'avant 1968 ?

Portrait de Keldan

De Keldan

Polytoxicomane à temps partiel | 14H19 | 05/10/2009 | Permalien

Et au lieu de les emmerder avec des trucs chiants, que personne n'écoute si ce n'est dans un monde qu'ils ne fréquentent pas et n'ont pas envie de fréquenter, ça serait pas mieux de leur filer à étudier des trucs qui leur parlent.

Dans tout le bordel de la culture contemporaine, en dessous de toutes les daubes, il y a des tonnes de trucs qui sont de très bonne qualité. Au lieu de Chopin autant étudier les rifs de Metalicca, au lieu des poèmes relous de Lorca mieux vaut apprendre les chansons de Bob Marley, au lieu de citer Artistote citons Tupac, au lieu de regarder Molière il faut mater Copola.

Pour lutter contre l'absentéisme, il faudrait peut être que les profs arrêtent de faire cours comme on faisait cours dans leur millénaire passé… Il faudrait qu'ils comprennent que leur culture de vieux n'intéresse qu'une poignée de gens, que les vrais gens dans la vraie vie en ont rien à cirer de Montesquieu.
Faut pas s'étonner que la télé-réalité et la culture de caniveau marche aussi bien, vu que pour beaucoup on ne leur propose que cette culture médiatique ou la culture officielle.

Portrait de lancetre

à Keldan Portrait de Keldan De lancetre

18H06 | 05/10/2009 | Permalien

Montesquieu : les Lettres Persanes et la séparation des pouvoirs.

ça n'a plus aucun intérêt, vraiment ?

Au lieu de citer Aristote citons Tupac :

a) c'est de l'humour

b) vous êtes Philippe Meirieu.

Portrait de SiDi

à Keldan Portrait de Keldan De SiDi

Kitten ! | 21H14 | 05/10/2009 | Permalien

Poèmes relous de Lorca ? Entendre des conneries pareil… la différence entre le gros de la « culture » d'aujourd'hui et celle d'il y a deux siècles, c'est que le temps a fait le tri, et ce qui a été écrit par des gens qui à l'époque ne savaient pas réfléchir mais juste brailler, a disparu dans les méandres de l'indifférence.

Portrait de Keldan

à SiDi Portrait de SiDi De Keldan

Polytoxicomane à temps partiel | 09H58 | 06/10/2009 | Permalien

On peut appeler ça du tri, certes. On peut aussi appeler ça la censure imposée par les programmes officiels qui décident ce qui est considéré comme culturel et ce qui ne l'est pas.
C'est encore pire que BHL qui indique qu'elle sont les choses à voir pour prétendre être intelligent, car au moins personne ne nous force écouter ce type.

Portrait de framboise92

à Keldan Portrait de Keldan De framboise92

Je refleurirai un jour ! | 06H42 | 06/10/2009 | Permalien

Dans une rue de Viroflay, je suis allée dans la rue MOLIERE avec écrit dessous « auteur comique ».
Alors voyez, en arriver à ce point d'inculture, ça me fait mal !

Molière bien présenté plaît toujours, sabès ?
Et les portraits de volataire ?
Il suffit de les faire jouer à l'école.Même avec l'accent d'jeune !
Non, la culture ne doit pas être au rabais.
Les enfants de toutes classes et milieux sociaus ont le droit à la culture.
C'est la façon de l'inculquer qui doit être à la revoyure. Et sachez que cela existe ! !
L'absentéisme a de nombreuses causes que certains profs essaient de résoudre, mais ils ne peuvent leur donner un logement décent, un travail pour leur père, et soigner leurs affects !
Ne pas trop tirer sur les profs. Sur l'EN, ok, mais pas sur les profs !
« ah » « Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
enfin avec le jour nous fit voir trente voiles » yeah ! ….

Portrait de Keldan

à framboise92 Portrait de framboise92 De Keldan

Polytoxicomane à temps partiel | 09H51 | 06/10/2009 | Permalien

Non, la culture ne doit pas être au rabais.
C'est justement ce genre de propos qui donne envie de faire un grand bucher avec Molière et Voltaire au milieu.
Car, même si je doute que c'est réellement ce que tu penses, ça insinue que F.F. Coppola et B. Marley font partie d'une culture au rabais.

Le problème c'est justement que les ministres, les programmes, les profs, les intellos de tout poil s'estiment comme les gardiens d'une culture ancestrale (c'est bien) qu'ils essayent de nous faire rentrer de force dans le crane (pas bien) alors qu'on en a rien à foutre.
Comment peut on oser choisir pour nous entre Mauriac et Tolkien. Le premier est un gros nul qui écrit des polars minable, mais pourtant on nous force à les lire ; tandis que le deuxième a pondu des ouvrages qui sont des chefs d'oeuvre.
Quitte à se fader des livres bizarre, pourquoi doit on acheter Stendhal plutôt que Houellebecq, au moins le second parle de chose et d'une époque qu'on connait.

Parfois je me dis que les cours de français ne sont que de la propagande, de l'endoctrinement à un nationalisme et à un passéisme forcés. Si c'est français, c'est forcément bien, le reste n'existe pas. Si c'est ancien, c'est bien, tout ce qui date du 20ème siècle n'existe pas.

Portrait de framboise92

à Keldan Portrait de Keldan De framboise92

Je refleurirai un jour ! | 18H39 | 06/10/2009 | Permalien

Tu ne connais pas tous les profs !
Je ne te parle pas de l'en, je te parle de profs intelligents !
Tout enfant est interessé pourvu qu'on lui présente la culture qui lui servira plus tard bien empaquetée .
j'ai l'exemple de plein d'ados qui s'y mettent tout seul faute de connaître le b a ba de la culture !
désolée, t'es à côté de ma pensée.
tant pis !

Portrait de framboise92

à Keldan Portrait de Keldan De framboise92

Je refleurirai un jour ! | 18H44 | 06/10/2009 | Permalien

Stendhal et les autres z » aussi !
ça n'mpêche pas !
Mais bon, je vois que je ne te convaincs pas.
tant pis.
Y a rouge et ya noir !
Par l suite, lire Siné est abordable au second degré !

Portrait de alberte

De alberte

Sage-femme retraitée | 17H48 | 05/10/2009 | Permalien

Je trouve cela scandaleux et humiliant, pour la population à qui cela s » adresse. C » est leur faire penser que tout s » achète, la culture comme le reste. C » est les maintenir dans leur état de sous écoliers à qui on fait l » aumone. Scandaleux et c » est bien une idée qui vient de la droite qui ne pense q » à humilier les pauvres, car pour elle il n » y a que les riches qui comptent et qui ont droit à des égards ;

Portrait de worst04

De worst04

pôv' conne | 03H22 | 06/10/2009 | Permalien

marrant de voir les bobos faire leurs bouche en culs de poules … On imagine leurs boules . Avant 68, en fin d'année les efforts étaient récompensés par différents prix : prix d'honneur, 2eme Prix,inscription au tableau d'honneur…concrétisés par de beaux livres , ouverture de livret de caisse d'épargne , voyages de fin d'année à une époque où la plutart des enfants ne voyaient jamais la mer… Tous ces trop bien nourris ne s'imaginent même pas ce que représente une place à l'OM pour beaucoup de jeunes . Alors, messieurs-dames du microcosme occupez-vous de vos mômes, on s'occupe des nôtres . Quand les banlieues ont flambé partout en France, à Marseille tout s'est bien passé,merci .

Portrait de Trugluff

De Trugluff

citoyen Gaulois | 16H44 | 09/10/2009 | Permalien

Le chèque : l'échec sans maths

Au BALTO les commentaires vont bon train autour des mousses qui s'émoustillent quand Cake 40 arrive …

Cake 40 – « Bonjour à tous. Cela fait un bail que l'on ne s'est pas vu. »
Roger – « En effet, ça fait quelques jours que tu ne viens plus. »
Cake 40 – « Eh ! Bien à ce sujet Roger pour combattre mon absentéisme tu m'offres un Raides Boules glace, sinon je tue le chien. »
Roger en riant – « Qu'est-ce qui t'arrive ? Tu as trop remué la tête pour réfléchir et tu as un fil qui fait masse ? »
Cake 40 – « Pas du tout ! Mon cerveau va bien et tous les fils électriques sont en place pour accueillir des milliards de petites conneries. Je suis fin prêt à comprendre l'incompréhensible. Bande de mécréants, vous n'ignorez tout de même pas le remède trouvé pour lutter contre l'absentéisme des lycéens de Créteil ? »

Lire la suite … http://www.tronchesdecake.com/

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