16/11/2010 à 11h05

Le haut-le-cœur d'un Québécois face à l'anglicisation de la France



(De Montréal) L'ami Christian Rioux a connu une expérience malheureuse l'autre jour dans une entrevue où il vilipendait l'usage excessif de mots anglais en France. Il s'en est ouvert dans sa chronique du Devoir :

« Tout allait comme sur des roulettes, jusqu'à ce que l'animatrice dégaine la question qui tue : “Alors, si le français se porte si bien chez vous, expliquez-nous pourquoi tant de jeunes Québécois chantent en anglais et pourquoi, dans le dernier film de Xavier Dolan [‘Les Amours imaginaires’, ndlr], il n'y a pas une phrase sans un mot anglais ? ” »

Le constat est aussi brutal qu'exact. Il me semble aussi qu'il y a une montée du nombre de mots anglais dont on saupoudre volontairement nos dialogues -à l'écran comme à la ville. Rioux nous avertit :

« Qu'on se le dise, nous n'abuserons plus très longtemps les Français [car] ils ne sont pas plus sourds que nous quand ils débarquent à Dorval [aéroport qui dessert Montréal, ndrl]. »

Le militant du français correct Gaston Bernier lui a emboîté le pas dans le même journal en ajoutant ceci :

« De méchantes langues ont parfois affirmé que si des artistes faisaient dans le franglais ou dans le joual [parler québecois, ndlr], c'était qu'ils seraient bien en peine d'accorder les participes passés, de mettre une virgule ou un point-virgule à la bonne place, d'identifier un synonyme d'un mot qui vient d'instinct ou le mot français qui correspond à un mot d'origine anglaise implanté en sol québécois. »

Il nous apprend même quelques mots au passage (à moi en tout cas) lorsqu'il décrit notre doxa linguistique :

« Conservatisme ambiant en la matière, inutilité des efforts (lesquels ne rapporteraient rien), psittacisme (répétition mécanique de mots ou d'expressions par un sujet qui ne les comprend pas) ou panurgisme (comportement selon lequel on agit pour faire comme tout le monde). »

Je n'en disconviens pas et j'ai moi-même, il y a quelques années, encouragé la Fédération des journalistes à lancer un programme volontaire par lequel ses membres se faisaient corriger leurs erreurs par des terminologues par le truchement d'un courriel hebdomadaire personnalisé. Je souhaiterais que cette initiative s'étende au-delà de la seule faune journalistique.

Une différence de degré

J'estime cependant que si le français québécois souffre « d'en bas », de la langue telle que pratiquée au quotidien, le français de France, lui, souffre « d'en haut ».

La différence entre le phénomène français et le phénomène québécois, ou du moins une différence, est qu'ici, les institutions ont encore le réflexe de protéger le français alors qu'en France, elles succombent à l'appel et en répercutent le pouvoir d'attraction.

Et par institutions, je pense autant aux tentacules de l'État qu'aux grandes entreprises. Comme je le notais déjà l'an dernier sur Rue89 :

« La chaîne d'alimentation Champion se rebaptise Carrefour Market, son concurrent Auchan affiche Simply Market et le groupe Casino lance Leader Price. [...] On savait qu'Air France avait renommé sa carte de fidélité Fréquence Plus en Flying Blue. On note maintenant que les aéroports de Lyon se sont rebaptisés Lyon Airports [mise à jour : avant que le préfet n'intervienne et n'annule cette opération de rebranding qui aura coûté 200 000 euros en pure perte]. »

Il a fallu l'action d'activistes pour que la région de la vallée de la Loire renonce à s'afficher, même localement, sous le vocable Loire Valley. La Compagnie française des Jeux n'hésite pas à clamer dans ses pubs « J'ai la wiiin ! » et la Banque nationale de Paris propose aux jeunes ses produits Ze Box et Naked Land.

Je ne vous explique pas. Le patronat mène le bal. Son organisation nationale, le Medef, avait réuni ses états généraux l'an dernier sous le thème unilingue « Go for benchmarking ! » et a consenti cette année à un thème bilingue : « Vivement l'avenir/Ready for the future ». C'est pourtant une rencontre ouverte aux seuls patrons français.

Lagarde, la « carpette anglaise »

La ministre française de l'Economie, Christine Lagarde, a reçu en 2007 le convoité prix de la « Carpette anglaise » pour avoir communiqué en anglais avec ses propres fonctionnaires -ce que font déjà de grandes entreprises de France.

Et la ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, Valérie Pécresse, l'a obtenu en 2008 en affirmant qu'elle ne militerait pas « pour imposer l'usage déclinant du français dans les institutions européennes », même pendant la présidence française de l'Union.


Le nouveau slogan de la ville de Marseille : « Marseille on the move »

Fin 2010, Marseille a adopté un nouveau slogan : « Marseille on the move ». En Savoie, on signale dans la station de Tignes l'ouverture d'un Bike Park qui offre aux Mountainbikers du downhill, du free style, des jumps et un single track.


Le macaron de la campagne de communication « Jesus is my boss ».

Et la Conférence des évêques de France est venue bénir la dérive en lançant en avril une campagne de pub où on voit le macaron : « Jesus is my boss ».

Les médias ne sont pas en reste. Je me suis amusé à relever l'utilisation de l'anglais dans la seule titraille interne du numéro été du magazine Elle. Avec le make-up on a une « Bonne note fashion », bien sûr.

Des lunettes sont hot couture (je pardonne car il y a jeu de mots), on présente le mannequin Golonovanoff on holiday (autre jeu de mots), qui nous présente son summer best !

La page « Do it yourself » présente le Short Patch, step by step. Il y a la page Beauty Bar, non loin d'une photo équestre de Sophie Marceau présentée comme une pretty amazone. Normal, car l'article est titré : « Dreams are sa réalité ».

Puis vient la section « La plus belle pour aller clubber » qui présente les styles glam rock, chic sixties, rodeo style et disco girl. Non, je n'ai pas fait de cherry picking, c'est la liste complète, 100% angliche.

Une salade plus light ou plus veggie ?

Et sur Rue89 ?

Live blogging, making of, tchat, newsletter... A Rue89, on contribue (un peu) à cette l'anglicisation.

Ainsi, sur vingt et un articles en colonne centrale du site à l'heure où sont écrites ces lignes, trois articles comportent un mot tiré de l'anglais dans leur titre :

Michel Onfray versus Sigmund Freud, deuxième round

Monoprix relooke sans trop de risques sa marque premier prix

Manif d'identitaires niçois contre un squat de demandeurs d'asile

Rue89

L'assaut anglophone est moins complet dans la section salades : 2/8 seulement avec « la plus light » et « la plus veggie ». On se reprend dans la section « Vie privée » avec « Boostez votre créativité », « Addict au régime » et avec Cœur de pirate qui présente ses « cantines healthy » à Paris.

Mon argument est le suivant : on trouve tout plein d'anglicismes au Québec, y compris, çà et là, dans la communication des médias, des publicitaires et entreprises et des institutions. Mais le niveau atteint aujourd'hui en France provoquerait un haut-le-cœur immédiat chez les responsables québécois de ces institutions.

Et si vous croyez que cette mode au tout-à-l'angliche ne concerne que les Parisiens, voyez la photo envoyée cet automne par l'alertinternaute Claude Bédard. Elle vient d'une rue commerçante de... Bordeaux.


La vitrine d'un magasin bordelais (Claude Bédard)

Photos et illustrations : le nouveau slogan de la ville de Marseille : « Marseille on the move » ; le macaron de la campagne de communication « Jesus is my boss » ; la vitrine d'un magasin bordelais (Claude Bédard)

En partenariat avec Ecoles internationales d'été 2011


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  • jbdelef
    jbdelef
    Urbaniste
    • Posté à 11h44 le 16/11/2010
    • Internaute
      Urbaniste

    Ah les Québecquois...

    Quand on est chez eux le sentiment est partagé : certes ils ont bannis des mots comme « parking » ou « shopping »... mais pour combien d'autres anglicismes passés dans le vocabulaire commun !
    Je met au défi un Québécois d'arriver à ne pas prononcer l'expression « checker »... Et vas u que je check, mon cellullaire, mon agenda etc.

    La France, tout en étant plus éloignée que le Québec des Etats-Unis, subit surtout les effets de la mondialisation. Il suffit de regarder l'évolution des noms de marques...

  • Lictor
    • Posté à 11h50 le 16/11/2010

    Dans les domaines techniques, le recul du français s'explique aussi par l'inertie considérable de la langue.

    L'anglais est une langue à néologisme. Vous avez besoin d'un verbe qui n'existe pas, mais vous avez un nom commun qui approche ? Pas de problème, vous transformez votre nom en verbe, et ça ne choquera personne.
    C'est comme ça que le verbe to OJ est apparu, assassiner à coups de couteau, suite au procès O.J. Simpson.
    C'est aussi comme ça qu'un même mot se décline quasi-automatiquement en verbe, adjectif... L'exemple type étant fuck : « Fuck you, you fucking fuck ! » (Blue Velvet).
    De même, l'anglais accepte très bien la construction de néologisme via mot valise (comme smoke + fog = smog), via détournement de nom propres (quixotic par exemple), via le jeu sur les sonorités. La culture populaire permet de faire rentrer rapidement ces mots dans l'usage courant. Ces procédés sont par exemple très utilisés par les dialoguistes sur les séries (comme Buffy par exemple) pour créer une identité sonore.
    Des mots comme to unfriend se sont ainsi propagés en quelques mois dès lors que l'usage a eu besoin d'un nouveau mot...

    Le français, à l'opposé, est incroyablement rigide de ce point de vue. La langue a été sanctuarisé. La création de mots passe par une instance officielle, l'Académie Française, qui est d'une lenteur épouvantable et qui souvent crée des mots laids. Et manque souvent d'imagination, de compacité et d'euphonie. Par exemple, le monstrueux cédérom pour CD-ROM.

    Du coup, dans bien des domaines, il est plus pratique de prendre le mot anglais, qui souvent sonne bien, que d'attendre dix ans la version moche produite par l'Académie.

  • Karveelt
    Karveelt
    Prof de FLE
    • Posté à 11h54 le 16/11/2010
    • Internaute
      Prof de FLE

    Je m'étonne de voir un tel article sur Rue89...

    Le québécois est désormais considéré dans les facs de Lettres françaises comme une quasi langue à part entière, mélange de lexiques poitevins du XVIIe siècle, de français standard et de néologismes, le tout enrichi (et oui, enrichi) d'anglicismes...

    Le lexique anglophone est lui même composé à 70% de mots d'origine française (des XIIe et XIIIe siècles principalement) et d'au moins 80% de mots issus des langues romanes, seule la syntaxe et la grammaire sont elles proprement germaniques... La langue est flexible et mouvante et répond aux besoins lexicaux d'une époque, le français le plus « pur » est celui inventé/purgé au XVIIe siècle, français standard qui est aussi le plus pauvre lexicalement de toute l'histoire de cette langue...

    Le français n'a pas a subir les assauts des moralisateurs et c'est aussi l'une des langues qui connaîtra au XXIe siècle la plus grande progression en terme de locuteurs, au détriment des langues africaines et créoles dont tout le monde se fout ...

    L'usage massif de l'anglais est à voir comme un jeu, c'est une langue flexible et ludique qui décoince un français scolaire de vieux cons et bien trop normatif pour durer...

    Et Xavier Dolan nous prouve aussi que le québécois est en train de continuer sa mutation pour devenir à terme une langue véritable !

  • Arvern
    Arvern
    fonctionnaire
    • Posté à 12h16 le 16/11/2010
    • Internaute
      fonctionnaire

    Ceci est du pur snobisme, lorsque les mots existent en français.
    il y a eu aussi les kiosques « relay », cela fait mieux que « relais » sans doute.
    L'anglais étant une langue très difficile à maitriser au point de vue phonétique ( et même la lecture courante doit être assez rare),
    les français restent de mauvais anglophones.
    L'anglais est facile en apparence, mais ce n'est qu'une apparence.
    Le danger est un relatif abâtardissement du français, cela donne du mauvais français et du mauvais anglais.

  • guyome
    • Posté à 12h59 le 16/11/2010
    • Internaute

    Étant obligé de parler plusieurs langue tout les jours, je crois qu'il faut retenir plusieurs choses.

    D'abords, les français ne sont généralement pas bons en anglais. Il en résulte que les mots « frangliser » sont très connotés :

    « Michel Onfray versus Sigmund Freud, deuxième round » rappelle les jeux vidéo type « Mortal Combat » et donne une teinte ludique (futile ? ) et « movida » (une traduction ? ) que n'aurai pas « match retour », par exemple.

    Et généralement calqués sur le Français : un « la battle des prices » mais pas de « the prices battle »...

    De même les sens, les mots ont évolués le « computer » anglais se traduit littéralement par « calculateur », ce qui est vieillot pour nous, mais quand on parle d'un « ordinateur », c'est à dire un « calculateur personnel », ont a traduit le Lien.

    Donc, j'ai pas franchement l'impression de le Français s'anglicise (je ne vois aucune tournure de phrase anglaise par exemple) mais qu'il s'enrichie.