
Sarkozy nous conduit à la « catastrophe culturelle »
Antoine de Baecque poursuit son exploration de la » panne culturelle » de la France sous Nicolas Sarkozy.
Régulièrement, la culture française entre en crise, se replace au centre des discussions, des polémiques, du débat d'opinion, et encourage les réflexions, propositions et contre-propositions. La politique culturelle se fait alors genre éditorial et gagne ses galons de sujet crucial pour cénacles du verbe. Il ne se passe guère de semaine qui ne voit paraître un article, un texte, un appel, une pétition, même un livre, ayant pour objet les politiques culturelles, ce qu'elles furent et ne parviennent plus à être, ce qu'elles sont et ce qu'elles devraient être.
Deux grandes idées structurent généralement ces critiques et ces rêves. La démocratisation de la culture, d'une part, qui devrait autoriser l'accès de tous aux choses de l'esprit ; la valeur absolue de la création, d'autre part, puisqu'il s'agit là, sans doute, de la forme majeure de l'héroïsme contemporain, d'une » religion moderne » . La crise vire en général assez rapidement à la grande messe culturelle, célébrée en France avec une emphase certaine : on oublie la crise initiale, celle qui a tout déclenché, pour mieux réaffirmer périodiquement, haut et fort, que la culture est comme le lien suprême de la nation, ce qui ferait tenir ensemble des citoyens divisés, des minorités multiples et complexes, des traditions largement contradictoires, et cela depuis des décennies, voire des siècles.
Tous les citoyens, ici, pourraient se reconnaître en une idée maîtresse : la France est la patrie de la culture ; être Français, c'est partager la conviction que la culture nous rend meilleur. En un mot, la culture provoque débat en France car elle est ici considérée comme l'enjeu majeur d'une politique possible, et même obligée.
Or, il semble désormais en aller tout autrement en ces temps nouveaux du sarkozysme. Certes, la politique culturelle est toujours en crise. Mais ce n'est plus pour mieux réaffirmer sa nécessité et tenter de trouver une autre manière de la pratiquer, d'autres domaines sur lesquels placer la priorité des investissements et des attentions de la politique d'intervention de l'Etat. Aujourd'hui la crise traduit une autre réalité : elle révèle surtout que la politique culturelle est en train d'être sacrifiée au nom d'autres valeurs, au nom d'autres priorités. Celles-ci s'appellent : obligation de résultat, rentabilité, performance économique.
Début janvier, le gouvernement a rendu public un projet de notation trimestrielle des ministères et de leur titulaire qui, dans le cas du ministre de la culture, serait absolument suicidaire : seize critères qui vont de l'évolution de la fréquentation des musées à la part de marché des films français sur le territoire national, ou au nombre de fichiers audio ou vidéo piratés.
Si un ministre de la culture voulait être « performant » dans ce cadre-là, ce serait un appel permanent à la démagogie et au pouvoir de la mode, du prime time, du best-seller et du film qui marche. C'est-à-dire une révision complète des priorités de la politique culturelle telle qu'elle existe en France depuis plus d'un demi-siècle : prix unique du livre, subventions aux théâtres publics où l'on ne joue pas précisément la dernière pièce à succès d'un boulevardier en vogue, avances sur recettes prioritairement données à des films sélectionnés sur des critères de » qualité » et non de rentabilité forcenée, etc.
L'autre projet sarkozyen de l'action publique, l'un des plus importants du quinquennat, va lui aussi dans le sens de la performance et de ses effets pervers concernant toute politique culturelle. Il s'agit de la RGPP, la » révision générale des politiques publiques » , annoncé par le Premier ministre en juillet dernier et piloté conjointement par l'Elysée et Matignon. Cette politique vise au retour à l'équilibre des finances publiques à l'horizon 2010-2012, à l'amélioration de la performance de la dépense publique et à une réduction conséquente du nombre des fonctionnaires.
De fait, il s'agit d'imposer une autre » culture » , celle du résultat, au cœur de la politique publique, projet inspiré par le modèle de l'entreprise libérale et de son efficacité économique, qui est, on le sait, au centre des références et de la philosophie du discours de Nicolas Sarkozy. Concernant la culture, cette mutation est lourde de conséquences. On peut même prévoir non seulement une panne culturelle mais plus encore une » catastrophe culturelle » d'ici à quelques années de ce régime-là.
Il s'agit d'une mutation d'importance, qui va bouleverser la vie culturelle française. La culture et sa politique publique ont toujours été préservées sous la droite de gouvernement, et même longtemps initiées par cette droite : la création du ministère est une volonté purement gaullienne, en février 1959, sous les auspices de l' » ami génial » , André Malraux, cela au nom de la grandeur culturelle du pays, qu'il fallait préserver, encourager, puisqu'il s'agissait d'un des » domaines réservés » du souverain en France, cela depuis l'Ancien Régime et les rois de France.
Le souverain en France, qu'il règne sur une monarchie, dirige un empire ou préside une république, a toujours été le protecteur des arts et le diffuseur de la culture nationale, faisant de toute politique culturelle une affaire personnelle. Il nous paraissait naturel, dans le pays de l'Etat nation, que la puissance publique soit à la fois une providence et un mécène. Etat providence et Etat mécène sont les deux figures d'une même face, celle d'un Etat qui serait depuis toujours l'instituteur de la culture, son régent, son intendant et son dispensateur.
La politique culturelle est en France un devoir d'Etat, une de ses raisons d'être, au même titre que l'éducation, la défense du pays, la diplomatie, ou le droit de battre monnaie. Tout cela jusqu'à Jacques Chirac compris, qui, malgré l'impéritie grandissante et l'incapacité paralysante, s'accrochait à quelques grands projets culturels, dont le Musée du quai Branly fut, de fait, le seul à voir le jour. Mais du moins cette croyance protégeait-elle l'idée même d'une politique culturelle contre l'obligation de résultat et l'exigence de performance (selon les critères de l'économie libérale).
Avec Nicolas Sarkozy, nous entrons dans une autre ère, il faut le savoir. D'ailleurs, aucun grand » projet culturel » n'a été annoncé (alors que celles-ci n'ont pas manqué), mis à part un très aléatoire et nébuleux » jardin des sculptures » sur le site de Billancourt. Cela est logique, puisque la culture comme aspiration commune, comme service public, comme » élévation des âmes » et révélation de soi, le nouveau président n'en a rien à fiche.
La culture ne fait plus trembler sa voix, et la politique culturelle lui paraît surtout l'occasion de dilapider l'argent des contribuables. Sur ce point, il faut se faire une raison : Sarkozy sera impitoyable, cynique, efficace. Sa seule culture est celle du résultat : il préférera toujours un film qui marche à un beau film, un livre qui se vend à un bon roman. Cela ne veut pas dire qu'il fera en sorte que les films qui marchent soient beaux ou que les romans lus soient bons, mais bien davantage qu'il est persuadé qu'est beau le film qui marche et qu'est bon le roman à succès, quels qu'ils soient. C'est le critère de rentabilité qui devient ici prioritaire, non celui de la qualité.
Et c'est ainsi que, tout comme la politique d'éducation ou de santé publique, la politique culturelle à la française ne résistera pas longtemps au rouleau compresseur des chiffres, de la statistique, et de ces notations qui s'annoncent.
► Antoine de Baecque publie le 26 février : » Crises dans la culture française. Anatomie d'un échec » , aux éditions Bayard.
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à Bardamu
De Quinine
traducteur et amoureux des chats | 16H07 | 06/02/2008 |
Parce que, quand vous dites que « le pauvre Badiou écrit (…) sous lui », vous n'utilisez pas, vous, d'arguments ad hominem, n'est-ce pas ? Si seulement vous pouviez faire preuve de la logique et de la capacité de réflexion d'un Badiou, vous seriez peut-être autorisé à le critiquer. Mais voilà…
Depuis un moment que je lis vos commentaires sur Rue89, je me dis qu'effectivement, vouloir faire accéder à la culture des réactionnaires de votre acabit, c'est un peu comme de donner de la confiture aux pourceaux.
à Quinine
De Bardamu
difficile | 16H36 | 06/02/2008 |
Où voyez-vous donc, Quintaine, une attaque ad hominem dans la compassion que j'éprouve pour l'incontinence du vieillard Badiou ? Pur humanisme, voyons !
Soyez indulgent avec la réaction : grâce à elle, on peut traverser les océans grâce aux avions éponymes. En revanche, la révolution, elle, ne fait jamais que… tourner en rond !
Quant à la culture c'est trop de cruauté de vouloir m'en priver ainsi ! Moi qui ne viens hanter ces lieux que pour m'éclairer de la lumineuse pensée des « progressistes » ! Pitié !
à Bardamu
De léo solo
16H59 | 06/02/2008 |
Traverser certains océans de bêtise coûterait quantité de kérozène.
Observer la mer de désolation peut suffire à alimenter la joie d'un simple lecteur. Cette mer se traverse d'un seul battemement de sourire amusé en lisant les laborieuses traces d'un triste fantôme s'agitant dans l'obscure clarté des sables mouvants de son style éponyme.
à Bardamu
De Quinine
traducteur et amoureux des chats | 17H04 | 06/02/2008 |
Non, non, c'est vous qui m'éclairez. Grâce à votre façon de vous moquer de mon pseudonyme, j'ai appris un mot nouveau. Vous voyez bien que vous pouvez, vous aussi, faire œuvre culturelle. Encore merci, M. Baducu !
à Bardamu
De C. Creseveur
D'actualité | 17H06 | 06/02/2008 |
Je ne sais pas dans quel état culturel est Marc Fumaroli, mais faudrait pas qu'il vous prenne trop de temps de cerveau disponible.
à Bardamu
De William Tel
à Lille | 12H32 | 07/02/2008 |
Même si votre explication de la création du ministère de la culture est aussi grotesque que les phrases lamentables que vous relevez dans l'article (sans parler de l'absence totale de démonstration de votre propos, vous confondez vos mouvements d'humeur avec des arguments, mais je suppose que c'est là que réside votre unique énergie), je pense en effet qu'il faut impérativement laisser ce discours de gauche idéaliste et moralisant au P.S. et trouver des idées plus conséquentes à opposer au pragmatisme libéral.
De cath54
15H04 | 06/02/2008 |
Dommage pour vous Bardamu si vous ne voyez pas l'utilité d'un ministère de la culture ! En ce qui me concerne,j'en vois la nécessité ! Je suis contente d'aller (gratuitement) dans les musées avec mes enfants ,le 1er dimanche de chaque mois ! Je suis contente qu'on subventionne les troupes de théatre ! Je suis contente qu'on encourage les jeunes artistes ! Je me réjouis quand on aide le cinéma d'auteur ! ETC… C'est vrai que dans les pays totalitaires , il n'y a pas de ministère de la culture ; mais , nous sommes heureusement dans une DEMOCRATIE ! Alors vive la culture !
à cath54
De léo solo
18H06 | 06/02/2008 |
Je ne remercierai jamais assez celui qui m'a fait connaître Alfred Jarry, dont je n'oublierai jamais le père Ubu.
La culture, d'après certains étant ce qui reste quand on a tout oublié, j'aurai toujours en mémoire ce personnage mètre étalon dont l'archétype fut un jour dépassé par un nommé Bardubu.
De Thomas GREDAT
| 21H22 | 06/02/2008 |
Je partage entièrement votre point de vue concernant le peu de cas que Nicolas Sarkozy fait de la culture. Une manière de se consoler de son manque de culture est de nier l'importance de celle-ci. Comportement d'autant plus absurde que l'absence de culture ne signifie pas l'absence d'intelligence. Et Nicolas Sarkozy est intelligent.
Les dégâts que vous prévoyez sont malheureusement à craindre. Qui font planer le risque d'une société sans âme, sans sentiments et sans mémoire. Et celui d'ouvrir la porte à celle dont la culture a toujours été l'ennemi héréditaire et irréductible : la dictature.
Tout ceci étant dit, vous oubliez peut-être un détail : un jour, de gré ou de force, Nicolas Sarkozy quittera le pouvoir. Il est donc transitoire. La culture, elle, est une chose éternelle. Elle était avant lui, elle sera après.
Souvenez-vous de l'homme qui avait annoncé la mort de l'exception culturelle française, Jean-Marie Messier, PDG de Vivendi-Universal, auquel sa réussite exceptionnelle avait un peu trop procuré un sentiment de puissance. Attali a dit de lui : « Messier, ce sont les marchés qui l'ont fait, ce sont les marchés qui le déferont. » Quelques jours plus tard, Messier quittait son poste.
Sarkozy, une fois n'est pas coutume, n'a pas la prétention de s'attaquer à la culture française. Il prétend juste privilégier le résultat. Alors la culture, évidemment, à quoi ça sert ? Sauf que…
Sauf qu'il y aura toujours, en France et dans le monde, des gens pour qui le mot « culture » signifie quelque chose. Il y aura des dégâts provoqués par la culture du résultat, mais il y aura toujours des irréductibles qui garderont précieusement leurs livres, leurs disques, leurs tableaux, et qui transmettront à d'autres l'amour de ce bien immatériel et impérissable. La culture est inscrite dans l'humanité. Elle provient du désir, et le désir est la vie. Tout combat contre la culture est un combat perdu d'avance.
Quelqu'un devrait souffler à l'hôte de l'Elysée cette phrase de La Bruyère : « C'est une grande misère que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien parler, ni assez de jugement pour se taire ».
Vous voyez que la culture sert à quelque chose, monsieur le Président !
De skalpa
actif et militant ? | 23H02 | 06/02/2008 |
N'est-ce pas Sarkozy qui a dit :

Quand j'entends le mot culture
je sors ma Rolex ?
http://kprodukt.blogspot.com
De Putt Bill
11H04 | 07/02/2008 |
De Cécilia à Carla, il améliore sa vision de la cul… ture !
« Je vous dis pas le prix, c'est indécent ! »
De C. Creseveur
D'actualité | 15H01 | 07/02/2008 |
Ajoutons qu'à l'initiative de Jean-François Mancel (dont on connaît les antécédents en matière de dépense des deniers publics), Sarkozy envisage maintenant de vendre certains tableaux des réserves de nos musées nationaux, au prétexte que s'ils ne sont pas exposés c'est qu'on en a pas l'utilité !
Redoutable conception de la culture.
Mais il faut dire que les caisses sont vides.
A tel point que notre malheureux Sarkozy signant hier un accord avec le président Roumain a trouvé le stylo destiné au paraphe assez plaisant.
Tellement plaisant qu'il l'a glissé dans sa poche !
Le pauvre : avec ses 200% d'augmentation, précédés du maintien de son salaire de ministre de l'intérieur, n'a même pas les moyens de se payer un stylo de qualité ! Et la république ne peut pas davantage le lui offrir. Quelle misère !
Heureusement que la France peut compter sur la complaisance roumaine ! (d'ailleurs s'ils avaient une petite pièce, un ticket restaurant, ou même un travail, notre président est preneur).
De Thomas GREDAT
| 22H27 | 07/02/2008 |
Exemple de l'estime que l'actuel chef de l'Etat porte à la culture : « On a bien le droit de faire Lettres anciennes, mais l'Etat ne va pas pouvoir payer longtemps pour des gens qui veulent cultiver leur esprit. »
Par contre, pour ceux qui profèrent des âneries pareilles…
De cassino
Auteur | 12H50 | 08/02/2008 |
Qu'est-ce que le talent du créateur si personne ne peut le voir (à par lui-même) ? La culture du résultat, mais le résultat de quoi ? De ce qui est vu ou de ce qui est volontairement caché ?
De aristophane
11H34 | 09/02/2008 |
On a les élus qu'on mérite !
Le problème de la culture n'est que le reflet du pays !
Jouez au pocker,au loto, au tiercé, regardez la télé,la star ac », le foot, le tennis, allez à Disney Land…
Des livres, des tableaux, l'art, le théâtre, bref, la culture en général, pourquoi faire ?
Rappelez-vous des paroles de De Gaulle, je pense qu'il avait raison !
De lemouel
10H01 | 10/02/2008 |
Je rejoins cath54 concernant la nécessité d'un ministère de la culture. Il est un centre décisionnel indispensable pour la promotion et développement de la culture en France.
La culture doit rester en partie une affaire publique.
Néanmoins, contrairement à ce qui est écrit dans l'article, je ne suis pas certaine que l'introduction d'une idée de performance soit néfaste ; ce n'est pas parce que l'on parle de performance qu'il faut y voir une stratégie marketing ayant pour unique but le profit. Par exemple, ne peut-on pas lier accessibilité en développant la gratuité dans les musées et performance avec la création de services - librairies, cafés, boutiques - au sein des institutions culturelles ?
Le débat en France me semble sclérosé.Il serait temps à mon sens de penser à un mode de gestion mixte permettant une économie viable dans le secteur culturel et une politique de diffusion de la culture…
L'introduction d'une logique marketing n'amène pas forcément à promouvoir ce qui se vend ; elle ne tue pas la dimension sociale d'une institution non plus !
à lemouel
De C. Creseveur
D'actualité | 11H09 | 11/02/2008 |
Sauf votre respect les musées nationaux ne vous ont pas attendu pour développer l'accessibilité et les services. Il y a évidemment des cas où cette évolution est plus difficile, voire impossible (je pense à certains musées parisiens installés dans des vieux bâtiments, pour lesquels les contraintes d'espace et d'architecture sont trop importantes).
Quand à la logique marketing qui permettrait de promouvoir sans chercher à vendre, tout en assurant une « économie viable », je vous laisse réfléchir seul à ce qui me semble être un très beau non-sens.
De lemouel
16H32 | 11/02/2008 |
Je ne suis pas crédule, je sais que les musées nationaux ont mis en place des services. Il est certain qu'il y a des contraintes qui rendent parfois difficile la mise en place de ce service.
Concernant le dernier point, je me suis peut etre mal exprimée mais je ne pense pas avoir fait un non sens. Lorsque je disais que la logique marketing n'amène pas forcément à promouvoir ce qui se vend, je voulais dire que la recherche d'un profit ne détruit pas les dimensions sociales qu'ont une institution culturelle . « ce qui se vend » se réfère au fait de « consommer la culture ». Introduire une logique marketing peut permettre d'assurer une rentabilité mais elle n'oblige pas une institution à ne promouvoir QUE ce qui fait rapporter de l'argent en masse ! Un juste milieu est possible.