
Raul Hilberg, sonate pour un homme bon
Un des hommes les plus remarquables du siècle est mort lundi dernier. On le connaissait peu, il était discret et gris. Il portait des costumes sombres, des cravates serrées, de grosses lunettes, et ses cheveux devenaient rares. Couleur muraille. Il a passé sa vie dans les papiers, fouillant, notant, annotant, lisant et relisant les archives, des feuilles souvent pleines de chiffres, d'indications administratives, de relevés de comptes. On aurait pu le prendre pour un gratte-papier vivant au milieu des formulaires d'une bureaucratie foisonnante. C'était un historien : il a publié en 1959 « La Destruction des juifs d'Europe ». C'était un Juste, car s'il n'a pas sauvé de juifs pendant la guerre, il a sauvé l'histoire de millions d'entre eux, victimes de l'extermination. Raul Hilberg est mort chez lui, à Burlington dans le Vermont, tout en haut des Etats-Unis d'Amérique.
Un travail méthodique d'historien
Son livre, il l'a repris pendant presque cinquante ans, travaillant dans les sources écrites allemandes, les archives de l'administration du IIIe Reich, les papiers de l'armée et du parti nazi, constituant au fil de ses recherches, des reprises et des ajouts une somme indépassable sur l'élimination de plus de 6 millions de juifs par les nazis, processus d'anéantissement qui s'est étendu de 1933 à 1945. Son travail était méthodique, reproduisant en historien –et le démontant donc– le processus d'accumulation mécanique propre au système bureaucratique mis en place par l'administration allemande de l'extermination. Fichages, ségrégations, regroupements, arrestations, confiscations des biens, déportations, sélections à l'arrivée dans les camps, gazages et éliminations, travaux forcés, arrachages des dents en or, récupérations des bagues, des bijoux, des objets… A chaque reprise, dans les 2400 pages en trois volumes de la version définitive de « La Destruction des juifs d'Europe“(parue en français chez Gallimard à l'automne dernier), Hilberg a procédé méticuleusement par coupes verticales et tranches thématiques au sein du processus d'anéantissement.
C'est à la fois rigoureusement ‘bureaucratique’ et absolument implacable : efficace par cette rigueur même. Tout était exploré, domaine par domaine, de façon systématique, selon un plan de recherche que l'historien s'était fixé au début de son travail. Il écrivait cela dans un style sobre, précis, ordonné, détaillé jusqu'à l'obsession, et les chiffres tombaient toujours dans ses paragraphes longs et serrés comme des signes irréfutables qui vous saisissaient à la gorge. Parfois, il se permettait un rien d'ironie, et c'était plus terrible encore. Mais en ces milliers de pages, jamais une envolée lyrique pour ressusciter par l'émotion la mémoire des victimes, jamais une facilité consensuelle propre aux trémolos des souvenirs. Hilberg se voulait un historien ordinaire, sans chichis ni méthodes révolutionnaires, il restait dans l'accumulation et la juxtaposition des données, et transcrivait cela le plus directement possible.
Un travail ‘révélé’ par le procès Eichmann
Quand il paraît en 1959, son livre n'a qu'un très faible écho. On lui préférait alors les évocations plus vibrantes de l'Holocauste, les appels meurtris à la mémoire, ou au contraire le silence : beaucoup répugnaient alors à évoquer l'extermination, principalement chez les survivants eux-mêmes. C'est en 1961, à l'occasion du procès d'Adolf Eichmann en Israël, que tout le pan bureaucratique de la Shoah fut mis en lumière, cette ‘banalité du mal’ comme révélée à travers la personnalité du planificateur de l'anéantissement des juifs, l'homme ordinaire de l'extermination tel que Hannah Arendt l'a décrit en couvrant ce procès, après avoir lu, elle, une des premières (mais en en minorant cependant la portée), le livre de Hilberg. Eichmann, homme ordinaire de l'Holocauste… Et il est finalement exemplaire que celui qui démonte pièce à pièce le processus d'extermination soit lui aussi un homme ordinaire, mais de l'Histoire.
Ordinaire, Hilberg a tenu à le rester toute sa vie. Il occupait un poste de professeur dans une petite université américaine qu'il ne quitta pas pour Harvard, Princeton ou Columbia ; dans les colloques, on ne le remarquait pas, il ne se mettait pas en avant et quand il présidait une séance il le faisait toujours sobrement. Il parlait froidement, avec une belle voix métallique. Il ne fuyait pas les honneurs mais ne les accueillait pas non plus avec enthousiasme. Il voulait raison garder et redoutait les polémiques, même s'il savait tenir ferme sur certaines positions parfois dérangeantes, lui qui soulignait le caractère implacable du processus d'élimination des juifs où les actes de révolte, de résistance et d'héroïsme ne pouvaient être que marginaux, où le rôle des ‘conseils juifs’ (Judenrät), installés par les nazis dans les ghettos, était aussi ambigu que problématique. Cela lui valut de solides inimitiés, par exemple du côté du musée de l'Holocauste de Yad Vashem en Israël, et son livre n'a jamais été traduit en hébreu, ce qui le meurtrissait.
Comment rendre hommage à un ‘grand petit homme’ ?
Mais il vivait cela discrètement, sans éclat. Il demeurait dans son rôle et son état, lui l'homme ordinaire de l'Histoire. C'est cette vie modeste qui, aujourd'hui, donne rétrospectivement tant de majesté et de valeur à cette œuvre historienne et à ce destin particulier. Car il y a de l'exceptionnel dans cette mesure : Raul Hilberg était le grand petit homme du XXe siècle. Tout son travail tenait dans cette accumulation de multiples détails et sa vie dans cette sobriété en mode mineur.
Il faudrait, pour lui rendre un juste hommage, composer à son intention quelque chose comme cette ‘Sonate de l'homme bon’ entendue dans le film de Florian Henckel von Donnersmarck, La Vie des autres. Hilberg ressemble d'ailleurs au magnifique personnage du petit bureaucrate aux yeux bleus joué par Ulrich Mühe (qui vient lui aussi de disparaître…), HGW XX 27, qui sauve la vie qu'il devait surveiller et dénoncer en mettant sa minutie reconstitutive de fonctionnaire tatillon au service du bien. Modeste, passe-partout, il ne revendiquera jamais son geste héroïque, même s'il se voit, in fine, récompensé par la dédicace d'un livre consacré à son histoire. Comme à ce personnage à la fois ordinaire et extraordinaire, la communauté des hommes pourrait dire en rendant un dernier hommage à Raul Hilberg, qui vient de mourir à 81 ans, ‘c'est pour toi’…
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De
13H10 | 09/08/2007 |
essentiel !
De
17H02 | 09/08/2007 |
Merci pour ce texte
De
15H17 | 09/08/2007 |
Merci beaucoup pour votre démarche journalistique que je viens de découvrir grâce au Monde.
Meci surtout pour votre article sur Raul Hilberg qui me semble être très important par les temps qui courent.
Jean Talabard
06-60-89-26-40
De adaunis
Nul part....si adelyne me plaque...... | 16H04 | 09/08/2007 |
Merci monsieur pour cet excellent travail journalistique, qui nous rend moins « con ».
Passionné par cette période de histoire, pour des raisons personnelles d'écriture en cours, je vais me replonger dans ces documents édités chez Gallimard.
Un « Rochelois ».
De caro
délinquante avérée | 18H04 | 09/08/2007 |
Raul Hilberg est resté discrêt jusque dans sa mort. Merci de nous faire connaître ce « grand petit homme ». J'espère que son travail lui survivra.
De
18H13 | 09/08/2007 |
Merci beaucoup pour vos écrits. Toujours un bonheur de vous lire.
AC
De
20H34 | 09/08/2007 |
la comparaison de l'historien avec un comédien incarnant un personnage de fiction est surprenante
De
09H01 | 10/08/2007 |
Merci pour ce passionnant article.
Que M. Hilberg repose en paix au royaume des Justes & des Généreux.
De
12H42 | 10/08/2007 |
Il est vrai que l'ouvrage monumental de Raul Hilberg n'a jamais ete traduit en hebreu et c'est bien dommage. On peut ne pas etre d'accord sur ses theses, mais essayer d'occulter ce travail immense ne fait pas preuve d'un courage remarquable.
Raul Hilberg a apporte sa pierre a l'edifice de ce qu'on nommera un jour l'Histoire de la Shoah. D'autres aussi le font. Cette Histoire engendre un nombre d'ecrits absolument incroyables et tous les jours de nouveaux faits sont decouverts.
On pourrait ici evoquer les travaux sur le terrain qu'effectue le Pere Desbois et qui a permis de corriger a la hausse les chiffres des victimes citees par Hilberg pour l'Ukraine. Et le Pere Desbois n'a pas encore termine sa tache dans ce pays, ni encore moins en Moldavie, en Bielorussie et sur les parties de la Russie qui furent envahis par les nazs.
On pourrait aussi evoquer le fait que la plupart des archives saisies aux lendemains de la 2 Guerre Mondiale par les autorites sovietiques de l'epoque ne sont toujours pas livrees a l'appreciation ne serait-ce que des historiens professionnels.
Meme l'ouverture recente des archives allemandes provoquera, il est certain, de nouvelles etudes et de nouvelles revelations.
De georges972
12H45 | 10/08/2007 |
Le « courageux anonyme » de 13 heures 42 du 10/8/2007 est moi. Je m'excuse pour la fausse manoeuvre qui a produit ce resultat malencontreux
De caro
délinquante avérée | 14H13 | 10/08/2007 |
On peut lire un entretien donné par Raul Hilberg quelques mois avant sa mort, paru dans la revue en ligne « logos journal », traduit par marc Saint-Upéry et paru sur le site « mouvements » :
http://www.mouvements.asso.fr/spip.php ? article145
Il complète bien l'article d'Antoine de Baecque
De
09H36 | 11/08/2007 |
Thank you for this lovely memorial to one of the great historians of our time. I knew Hilberg slightly, and his dedication, courage, and extraordinary modesty are worthy of the highest respect. Your essay commincates that better than any of the discussions of Hilberg that I have read since his death.