Et si on allait voir un nouvau film chinois…

Jia Zhangke à Pékin en 2003 (Pierre Haski/Rue89)

Que faire en ces temps électoraux où la fièvre le dispute à la déprime pour éloigner la culture des avant-postes des préoccupations  ? La fréquentation des cinémas est en baisse, celle des librairies est catastrophique, et les musées ne vont pas fort. Quant aux théâtres…

Eh bien, allons voir un film chinois  ! Plutôt deux car, coup sur coup, c’est une doublette qui se retrouve sur nos écrans. On a beaucoup parlé de Une jeunesse chinoise de Lou Ye, car son réalisateur, après la présentation du film au Festival de Cannes 2006 (sous le titre de Summer Palace), a été censuré par le bureau du cinéma chinois et interdit de réalisation dans son pays pour cinq ans.

Le film n’est pas qu’un gibier de censure sauce pékinoise, il vaut beaucoup mieux que ce prétexte-là. Une jeunesse chinoise mêle le soulèvement de Tiananmen, en 1989, et les amours estudiantines de la sublime Yu Hong, jeune beauté montée à Pékin de son village natal. Lou Ye, à travers les apparences, la sensualité, les corps, les habitudes, les vêtements, retrouve beaucoup de ce qu’il nomme “l’esprit du 4 juin” ou “la génération 4 juin”, autrement dit cette atmosphère de liberté qui précéda de peu la répression du “1789 de la Chine”, comme l’arboraient alors fièrement sur un calicot les étudiants de Français de l’université de Pékin.

Le cinéaste parvient à faire un grand film politique et historique en suivant les difficultés de vivre et d’aimer de son héroïne. Dans ce film, souffle le romanesque de l’Histoire, en mode majeur, et se croisent les histoires d’un roman amoureux, en mode mineur, l’architecture de l’ensemble produisant un effet très fort, parfois sidérant.

L’autre perle chinoise, c’est Still Life de Jia Zhangke, qui est, depuis Platform et The World, le chef de file de la jeune génération des réalisateurs, traçant leur parcours entre film autorisé et tournage clandestin, film officiel et sortie en catimini, festivals européens et reconnaissance en Occident. Still Life n’échappe pas au genre, puisqu’il a obtenu, à la Mostra de Venise en septembre dernier, un lion d’or à la quasi unanimité des juges.

Dès les premiers plans, d’une beauté à couper le souffle, mais fuyant cependant l’effet carte postale d’un filmage esthétisant, on comprend pourquoi… Un homme revient chez lui pour retrouver sa femme et sa fille, perdues depuis seize ans ; une femme cherche son mari dont elle est sans nouvelle. Deux quêtes à travers les paysages et les travaux de la vallée des Trois-Gorges, où la Chine construit l’un des plus pharaoniques barrages au monde, engloutissant sous les eaux des dizaines de villages et de bourgs.

Face aux bouleversements du pays, à ce monstre économique du développement chinois, les vies et les vieilles habitudes ne valent plus grand chose. Pourtant, les souvenirs, la ténacité sourde et les rêveries de ces personnages en quête des autres est presque la plus forte. Still Life nous ferait presque croire que, quand la Chine s’arrêtera, elle deviendra un grand pays.

Thuram et Sarko

Mais on ne peut pas longtemps fuir si aisément l’actualité politique en trouvant refuge au cinéma. Car c’est dans un cinéma, précisément à l’Elysée Biarritz, qu’a eu lieu le premier événement culturel de l’ère Sarkozy (je ne parle pas du pathétique podium de la Concorde, dimanche 6 au soir, où les pires ringards succédaient aux plus navrants).

Lilian Thuram présentait lundi 7 mai à 20h00 le feuilleton anti-esclavagiste Tropiques Amères, tourné en cinq épisode pour France 3 par Jean-Claude Barny. On connaît le talent du défenseur du Barça et double buteur de 1998 contre la Croatie ; on connaît aussi ses engagements civiques, anti-racistes, contre Sarkozy.

Là, il parrainait cette fresque feuilletonesque sur l’esclavage en Martinique à la fin du XVIIIe siècle, mais s’est surtout longuement exprimé, en présentant le film, sur l’idée de “déconstruire” l’esclavage et le racisme. Rejetant le conflit des mémoires, celle des victimes contre celle des coupables, Thuram a prôné le débat et le dialogue “afin que chacun comprenne ce qu’a représenté ce système, cette idéologie, de l’esclavage”. La série commence sur France 3 le 10 mai. Date qui n’est pas qu’un vieux souvenir enfui du temps où la gauche savait gagner des élections présidentielles, mais désormais, et surtout, le moment choisi pour se souvenir solennellement et intimement que l’esclavage a existé en France.

La question  ?   ?   ? Y aura-t-il un ministère de la Culture dans le premier gouvernement de la présidence Sarkozy  ? (réponse à la question précédente  : le discours de Nantes, de Ségolène Royal, le lundi 26 mars).

Le coup de cœur  !   !   ! Rétrospective Alexandre Sokourov à la Cinémathèque française, jusqu’au 4 juin. Ne manquer sous aucun prétexte  : “Mère et fils” et “Pages cachées”.

Ça va faire du bruit… Catherine Breillat en compétition au Festival de Cannes, avec Une vieille maîtresse. Le retour de la cinéaste au tout premier plan ; une Asia Argento fascinante et vénéneuse.


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a.guillaume
15H25 08/05/2007

et si on fermait les yeux
après quelques mots
qu’on reste dans la suggestion intime
le cinoche
pas mal
mais limité
sans surprise
surtout quand on pige tout dès la bande annonce

le mot sera toujours plus fort que l’image imposée

example:

« De loin,le remorqueur a sifflé;son appel a passé
le pont,encore une arche,une autre,l’ecluse,un autre
pont,loin,plus loin…il appelait vers lui toutes les peniches du fleuve toutes,et la ville entière,et le ciel et la campagne et nous,tout qu’il emmenait,
la Seine aussi,tout,qu’on n’en parle plus. »

dernières lignes du voyage au bout de la nuit

tu plantes une caméra devant un remorqueur
qui remonte la Seine
et qu’est-ce que tu as?
un remorqueur qui remonte la Seine
aussi seulement et platement
qu’un remorqueur
peut remonter la Seine
mais l’impression qu’il appelait vers lui
toutes les peniches du fleuve etc…
ca
la caméra te l’offrira jamais
derrière sa protuberance mecanique
 occulaire

la pelloche ok….
mais le mot
le mot
y a que lui
pour la faire jouir

l’émotion

 
a.guillaume
17H12 08/05/2007

reponse effectivement aussi courageusement anonyme
 qu’argumentée

 
Thierry Soulard | Etudiant et journaliste
14H39 23/05/2007

Juste une remarque sans rapport direct avec l’article: la triple ponctuation, c’est vraiment nécessaire?

Parce que personellement, j’ai toujours pensé que les « ??? » ou « !!! » n’étaient utilisés que par des gamines de 12 ans qui ne comprenent pas qu’un signe de ponctuation à un sens précis, et que ce n’est pas parce qu’on en met plusieurs à la suite que ça renforce ce sens, au contraire…

 
rigas | sociologue
17H10 08/05/2007

Moi plutôt fan de cinéma chinois (je considère par exemple Puit aveugle (« Meng jin ») et Lan Yu comme des chefs d’oeuvre du cinéma mondial) je trouve ces deux films très décevants.

Still Life est un film long et je pense que la meilleure image est celle où les mingong regardent les l’une des célèbres trois gorges sur un billet de 10 RMB. Tout un symbole. Le film en est bourré. Le personnage principal est un homme qui se retrouve à Fengjié la ville qui va être engloutie au milieu des décombres à démolir à la masse les immeubles anciens… Il y était venu chercher sa femme et sa fille. Mais il les a perdues toutes deux irrémédiablement, un peu sans raison, peut-être parce qu’il est un paysan, peut-être parce qu’il ne s’entendait pas bien avec sa jeune épouse qui a filé réussir ailleurs mais n’a pas trouvé le bonheur ni la réussite. Sa fille est partie encore plus au Sud, à Dongguan, apprend-on. Le Sud, « plus au Sud qu’au Sud » dit le personnage, une véritable métaphore de la réussite. Il n’ira pas plus loin semble-t-il, il n’ira pas voir si sa fille ne s’est pas perdue elle aussi (ce qui est probable).

Deuxième histoire celle de cette femme qui va retrouver son mari qui est passé d’ouvrier migrant à patron, un peu mafieux sur les bords. Visiblement il a réussi. Il ne refuserait pas de récupérer sa femme mais ne fait rien pour. Et elle repartira. Voilà c’est tout.

Le film est parsemé de symboles signifiants de la « sinité » moderne (les clopes, le thé, l’alcool). C’est beau à voir et ça passe sans vraiment de position, d’histoire à proprement parler. On se contera de regarder les paysages, les images certes hallucinantes de la ville qui s’écroule sous les pioches et les explosifs. Tout cela est un peu creux. Les deux personnages illustrent des contrastes (homme/femme, échec/réussite, ville/campagne). Les symboles sont très visibles et soulignés. Les images sont saisissantes de réalité. Mais le tout est creux.

D’ailleurs on n’apprend rien des deux personnages vraiment. On a aussi du mal de ressentir leur peine. Dans le genre quête de ses enfants et vision de la modernité le film « Voiture de luxe » de Wang Chao (qui se passe à Wuhan) me semble beaucoup plus juste et plus fort. Bref la critique sociale, le regard acerbe et acéré du Zhang Jiake de « Pickpocket » et « Plaisirs inconnus » est bien loin.

Plus long encore, « Palais d’hiver » (titre chinois de Une jeunesse chinoise) est un vrai échec (il s’appelle ainsi car les jeunes se recontrent sur le lac du palais d’hiver). Car au-delà du fait que les acteurs jouent bien, que voit-on? Des histoires de coucheries assez communes. Le seul personnage un peu construit est cette étudiante, l’ami de l’héroine, qui semble être une artiste et qui du reste se suicide. Le film se passe en deux temps: un temps chinois et un temps en Allemagne. Le temps des étudiants juste avant et pendant le soulèvement de Mai-Juin à Tiananmen, le temps de la fuite en avant et de l’exil peut-être volontaire (on ne sait pas, le film ne le dit pas). La particularité de l’héroîne est que tous les jeunes du dortoir aimeraient bien se la taper ! Un peu maigre comme description du personnage.

Le film est long mais manque un peu de souffle: on s’ennuie ferme en Allemagne et aucune situation ne semble mériter un tel débordement dans le temps si ce n’est que le réalisateur ne sait pas choisir ses images. Tout cela se veut factuel mais en réalité est d’un ennui mortel. L’évocation de Tiananmen dans « Lan Yu » me semble être autrement plus forte que ce débordement ici présent. Il y a de plus aucun engagement réel.

Bref, ces deux films me donnent l’impression de refleter les dangers du meilleur cinéma chinois: une attention pour la forme sans se préoccuper du récit et une qualité de l’image qui se satisfait à elle-même.

 
rigas | sociologue
15H35 12/05/2007

Oui effectivement, il s’agit bien de Palais d’été. Honte à moi.

 
DD
19H17 08/05/2007

Comme soutien à Lou Ye pour - qu’on puisse continuer à voir des films indépendants de par le monde ! - signalons la pétition mise en ligne sur le site de la SRF (Société des Réalisateurs de Films - http://www.la-srf.fr/ ) demandant la levée immédiate de la sanction qui le frappe. La pétition sera remise à l’Ambassade de Chine en fin de Festival de Cannes … A vos clics internautes de tous les pays !

 
LeFreak | prof.. pour le moment
19H55 08/05/2007

Pour ma part, je ne peux que manifester me déception après avoir vu le « Summer Palace » de Lou Ye, sans être pour autant aussi virulent que rigas ci-dessus.

Effectivement, je trouve moi aussi que le film manque de souffle, et que c’est particulièrement flagrant dans sa seconde partie (qui n’est pas uniquement berlinoise, mais concerne tous les protagonistes du début qui se sont séparés et ont suivi leurs chemins).
Si le début du film peut séduire par son enthousiasme (qui est celui de ces jeunes étudiants qui, comme l’héroiné, découvrent le savoir et la vie avec le même appétit) et malgré une certaine confusion - comme si la façon qu’a Lou Ye de filmer les scènes de sexe contaminait aussi le reste de sa fiction), cette seconde partie, donc, s’avère longue et ennuyeuse. Elle n’a pas le souffle d’une fresque qui cherche, sur une dizaine d’année et presque autant de personnages, à rendre tangible les conséquences (et l’oubli) d’un événement fondateur.
Ceci dit, l’interdiction de filmer qui frappe le réalisateur et son producteur (je crois) est évidemment honteuse et justifie à elle seule (si besoin était) de se déplacer pour voir « Une jeunesse chinoise » en salle.
Même si, sur un sujet finalement assez proche, le mélo déviant de Im Sang-Soo (Le Vieux jardin) pourra peut être séduire plus.

 
fanglong
12H24 09/05/2007

Je n’ai pas vu les deux films chinois en question mais je connais pas mal le problème du barrage des Trois-Gorges : il me semble, quand même, que l’important, c’est de rappeler que la Chine se moque de toute démocratie, que ses nouveaux mandarins, les patrons et les membres du Parti, vampirisent le peuple, que la culture part à vau-l’eau, que la « police des frontières » martyrise les « minorités », que, dans l’ensemble, tout le monde est pauvre, et que, enfin, la machine à décerveler de l’Etat marche bien mieux encore là-bas qu’ici —- avec le fier soutien du G8 et des autres instances profiteuses de notre belle planète moribonde.

 
rigas | sociologue
11H32 30/05/2007

Sur mon site j’a mis ma critique chaud-froid de Stull Life. Une internaute a publié un commentaire passionant:

http://rigas.ouvaton.org/article.php3?id_article=297