
Braunschweig au sommet de son art dans les « Trois soeurs »

« Pour ceux qui vivront après nous, nos souffrances se transformeront en joie, le bonheur et la paix régneront sur la terre et pour ceux qui vivent maintenant, on aura une bonne parole et des bénédictions. Oh, mes chères sœurs, notre vie n'est pas encore terminée. Nous vivrons ! La musique est si gaie, si joyeuse, et on se croirait sur le point de savoir pourquoi nous vivons, pourquoi nous souffrons… Si l'on pouvait savoir, si l'on pouvait savoir… »
C'est l'aînée des trois sœurs Prosorov, Olga, qui parle ainsi, serrant ses cadettes contre elle, alors que s'achève le vaudeville-drame qui les a vues endurer beaucoup de souffrances pour autant de rêves perdus. Tchékhov, si férocement drôle, les laisse là, pantelantes, sur le point de se séparer, alors que s'éloigne vers un passé irrémédiablement perdu le monde qui pouvait les amuser parfois, et que celui qui s'annonce, et les fait rêver, va forcément virer au cauchemar malgré les espoirs forcenés qu'elles placent en lui.
L'écrivain les aimait, ces trois sœurs, parce qu'il les comprenait et les plaignait autant qu'il les soumettait, avec une joie cruelle, à l'épreuve de l'ironie des espoirs vains et des rêves envolés : « Elles rêvent d'une vie meilleure dans deux cents ans, et ne savent pas lutter pour que ce meilleur arrive demain… », disait-il lui-même à leur propos.
Un siècle a passé et ces « Trois sœurs » apparaissent comme le révélateur du théâtre d'aujourd'hui. Etre metteur en scène au début du XXIe siècle, c'est s'y confronter. Car il y a dans cette pièce le passé et le présent, le rire le plus terrible et le drame le plus gai, trois personnages magnifiques mais au moins autant d'autres déterminants : Andreï, qui oublie dans le jeu et la graisse ses espoirs inassouvis d'être un grand professeur de sciences à Moscou ; Natalia, la petite fiancée qui se révèle un monstre d'ambition, d'égoïsme et d'ordre quand elle prend la maison en main ; Verchinine ou Touzenbach, les beaux parleurs, qui ne font pas grand chose au présent mais imaginent le monde au futur, celui du « travail » et du « bonheur ».
Tchékhov est l'auteur le plus monté sur nos scènes contemporaines, et « Les Trois Sœurs » peut-être sa pièce la plus fameuse. Il faut donc à la fine fleur de nos metteurs en scène s'y confronter pour s'y mesurer (entre eux) et s'y révéler (chacun). Comme un adoubement autrefois : se montrer seigneur en surmontant l'épreuve. Allez voir au théâtre de la Colline comment Stéphane Braunschweig se sort de ce piège. Il le fait à merveille. Son spectacle est le plus important de la saison théâtrale qui s'achève, en attendant le Festival d'Avignon dans un mois.
J'ai vu l'hystérie s'emparer d'Olga, Macha et Irina avec Patrice Chéreau, il y a près de quinze ans, lors des exercices qu'il avait donnés autour de la pièce au Conservatoire. J'ai vu ces mêmes personnages transformés en machines de guerre terribles, perfides et macabres, saccageant tout dans leur maison de poupées, y compris leur vie et leurs espoirs, sous la conduite perverse et glaçante de Matthias Langhoff, il y a quelques années dans un Théâtre de la ville transformé en paysage dévasté après la bataille. J'avais même vu, il y a vingt ans, « Les Trois Sœurs » monté par Maurice Bénichou dans une jolie maison d'Avignon un peu désuette, aux volets vert céladon et aux herbes folles, espace propre à faire entendre la petite musique nostalgique du Tchékhov mélancolique, celui de la tradition russe.
Comment jouer aujourd'hui cette même pièce ? Sans petite musique, sans hystérie, sans guerre. Mais avec la précision de la langue ironique retrouvée, avec la férocité de la lutte pour incarner le moderne, avec la justesse de ton et de jeu d'un théâtre en ordre de marche. Le spectacle de Braunschweig, admirablement interprété par une troupe jeune et collective, relève ces différents défis : l'ironie y est terriblement drôle, la férocité somme les uns et les autres de s'habiller selon ce qu'ils croient ou non de la société qui s'annonce, en fonction de la manière dont ils travaillent, s'amusent, rêvent, cachemardent, participent d'une vie tournée vers le passé ou le futur.
Quant au ton et au jeu, ils s'avèrent à la fois fidèles à la lettre tchékhovienne et constamment inventifs. Le repas de l'acte I, joué dos aux spectateurs, est un modèle de précision dans l'empêchement, la frustration et le rire étouffé ; la fête des masques interrompue de l'acte II, une leçon au goût de vin triste : les éclats de la joie s'y étranglent dans toutes les gorges ; la chambre des sœurs, à l'acte III, a vraiment le goût des cendres, celles qui recouvrent les petits lits où se recroquevillent les corps aux vies épuisantes et bornées ; enfin, le départ de la brigade militaire et le duel absurde de l'acte IV, joués au loin, laissent un goût amer dans la bouche de ceux —et celles— qui, au premier plan très proche, comme pris dans des plans cadrés très serrés, disent tristement, mais énergiquement, qu'ils devront constamment faire le deuil de leur propre vie, en plus de celui des autres. Voici le spectacle à ne pas manquer.
► Les Trois Sœurs, mise en scène de Stéphane Braunschweig, Théâtre de la Colline, jusqu'au 23 juin.
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De
21H22 | 04/06/2007 |
68 euros d'amende ça craint ;
la police, la notion judiciairo-orthographo-chrétienne de « faute » aussi.
mais fumée dans un lieu public, ça craint aussi.
et dans l'ascenseur, on n'est qu'à un mètre de la sortie, et quand on habite au rez-de-chaussée d'un immeuble on a la porte juste à côté de la sortie…
et après, les enfants autour « fument » sans rien demander et ça pue partout.
et apparemment, à la lumière de ce témoignage, si il n'y a pas d'amende, les gens ne se gênent pas…
dommage… ça me fait mal, sur ma gauche…
De ledany
23H32 | 04/06/2007 |
No comprendo l'enthousiasme critique. Malgré mon admiration pour Braunschweig (intelligence du texte, exploitation intensive des dispositifs scéniques, description étincelante des enjeux des pièces de théâtre qu'il monte etc.), je ne le suis pas ce coup-ci : les actrices hystérisent et caricaturent, leur diction est difficile à saisir (aucune souplesse dans la voix, défauts de prononciation), leur présence physique est plutôt sans intérêt au point que paradoxalement, on se détourne du jeu lui-même au profit du texte, passant par dessus ce qui est joué sur scène, une fois qu'on a renoncé à comprendre pourquoi elles veulent faire du théâtre. Bien sûr qu'on aime ce texte et je crains que l'enthousiasme de la réception porte davantage sur le texte lui-même que sur l'interprétation théâtrale qui en est donnée (Fce Q ce midi encore). Mais je voudrais bien qu'on m'explique pourquoi à la fin de la pièce Natalia Ivanovna/Maud Le Grévellec (dont MLB dans Libé dit qu'elle est en vérité le rôle principal, ce qui me paraît exagérément enthousiaste, pour le texte aussi bien que pour la scène) elle ramasse une vraie fourchette au lieu de nous amener dans l'hallucination inquiétante ; parce que ça a été trop fait ?
De
08H39 | 05/06/2007 |
Plutot pas mal, la mise en scène est bien vue, le seul gros défaut c'est un certain manque d'empathie entre les acteurs, on a l'impression d'assister à un ballet d'individualités plutot qu'à une réunion de personnages ayant des rapports amicaux, individuels ou sentimentaux… un étrange détachement donc qui fait perdre un peu de tension ou de force à la pièce…
Si la pièce vient de commencer c'est peut être juste un problème de « rodage » ceci dit…
Mais au final le texte rattrape le tout, drole, féroce, et cependant cruel et plein de désespoir.
De
10H38 | 05/06/2007 |
Je ne saurais donner que mes impressions qui ne sont pas une analyse du spectacle.Mais c'est la première fois que j'assiste à une représentation du théâtre de Tchékov sans ressentir de tendresse envers les personnages,ni d'enthousiasme.Il me semble qu'il y manque l'empathie nécessaire à toute compréhension d'un autre,à partir de quoi on peut regarder la vie à sa propre manière,sans être trop emmené dans la seule interprétation de la mise en scène.Elle doit nous amener à des interrogations,et c'est déjà beaucoup.Dans la vie ,il faut peut être toujours pouvoir se dire que les questions sont plus importantes que les réponses proposées.Et qu'aucun de nous n'a « LA » réponse Peut-être y a-t-il eu trop de désir de la part de Stéphane Braunschweig de nous emmener là où il veux qu'on aille.C'est un métier bien difficile…
Quand à moi j'ai adoré son actrice,Cécile Coustillac,qui joue le rôle d'Irina.Et pour cela merci à lui.Car,comme à la premiére mise en scène de Patrice Chéreau que j'ai vue,sortir d'une représentation avec l'émotion d'avoir découvert au sens littéral,un nouvel Acteur du Thêatre est une de mes grandes joies.
De
13H42 | 05/06/2007 |
Voyez-vous j'hésitais à aller voir cette mise en scène
mais votre assomante critique m'en a ôté toute envie
D'un coup j'ai eu la désagréabble impression de me retrouver dans les pages cultures de « libé »