Pour Yunus, le social business ne remplacera pas le business

« Quinze minutes, pas une de plus », m'a annoncé Léa, ma co-réalisatrice, folle de joie. Quinze minutes que nous attendions depuis deux ans, quinze minutes qui représentent presque l'aboutissement de notre documentaire « Le Printemps des bonzaïs », quinze minutes d'interview exclusive avec le professeur Muhammad Yunus, Prix Nobel de la paix 2006 et inventeur du microcrédit.

Cela fait près de deux ans maintenant que nous courons après une interview du professeur, depuis la sortie de son livre « Vers un nouveau capitalisme », dans lequel il théorise une nouvelle forme de business, le « social business ». L'objectif : maximiser l'impact social, le profit n'y est plus une fin, mais une contrainte. Le sujet même de notre film.

Jusqu'ici, toutes nos requêtes sont tombées à l'eau, ou se sont perdues dans les couloirs de la Grameen Bank. C'est finalement grâce à Danone, avec qui Muhammad Yunus a fondé un « social buisness » au Bangladesh (la Grameen Danone Food), que nous décrochons un entretien. Il est prévu lors de son dernier passage à Paris.

Pourquoi comparer les pauvres aux bonzaïs ?

Avant l'interview, nous relisons une dernière fois nos 10 questions, bien que dans nos têtes 150 autres se bousculent… C'est à nous. L'accueil est chaleureux.

Nous l'interrogeons d'abord sur le titre de notre documentaire, « Le Printemps des bonzaïs », en référence à l'une de ses citations : « Les pauvres sont des bonzaïs » (Voir la vidéo)


L'interview se poursuit. Nous passons alors par une question incontournable : le microcrédit. Pour nous, il dresse un petit bilan :

« Nous avons fait bien du chemin depuis trente ans, lorsque j'ai prêté 27 dollars à 42 habitants de ce petit village près de Chittagong. Aujourd'hui, 150 millions de personnes ont eu recours au microcrédit de par le monde.

Cela ne s'est pas encore assez répandu. Tout le monde a le droit d'avoir accès à des services financiers, mais la moitié de la planète est encore exclue du système bancaire. »

« Les patrons ne sont pas des monstres assoiffés de profits »

Puis nous revenons avec lui sur son Prix Nobel. Pourquoi lui a-t-on accordé le Prix Nobel de la paix et pas celui de l'économie ? Question prétexte pour que le professeur analyse le rapport entre paix et pauvreté. (Voir la vidéo)


Nous rentrons ensuite dans le vif du sujet de notre documentaire : l'entrepreneuriat social. Impossible donc ne pas l'interroger sur le »social business » aujourd'hui, concept qu'il a théorisé dans son dernier livre et dont il s'est fait le porte-parole.

Sa volonté est de réconcilier capitalisme et humanisme, de redonner un sens au système et d'offrir une alternative au capitalisme financier. Son discours est consensuel, mais sa volonté est de rassembler. Il nous affirme :

« Les dirigeants des grandes entreprises internationales ne sont pas des monstres assoiffés de profits. Ils se comportent ainsi parce que c'est la mission qu'on leur a confiée. C'est le challenge qu'ils relèvent. Si on leur disait d'utiliser les moyens et les technologies de leurs entreprises pour changer le monde, ils le feraient. »

Une usine de yahourts « sociale »

Ces propos sembleraient presque naïfs prononcés par n'importe qui d'autre, mais le professeur a un exemple concret pour étayer sa thèse : son expérience avec Danone, avec qui il a créé an 2006 la Grameen Danone Food, une usine de yahourts « sociale », dans le Nord du Bangladesh. Il revient donc pour nous sur cette expérience innovante et étonnante. (Voir la vidéo)


L'expérience est concluante, on se demande donc si tout business n'a pas vocation à devenir un « social business ». Sur ce point, le professeur est catégorique : non, le modèle classique de l'entreprise ne doit pas disparaître. (Voir la vidéo)


La fin de l'entretien approche, comment éviter la question de la crise ? Le professeur délivre un message d'espoir :

« Aujourd'hui, nous sommes au cœur d'une crise financière internationale. Cette crise est pire que ce que nous avions imaginé. Mais c'est aussi une formidable occasion de tout recommencer correctement. »

L'assurance et le charisme du professeur ne nous laisse pas le choix, nous sommes convaincus. Cette phrase sera d'ailleurs la conclusion de notre documentaire.

5 commentaires sélectionnés

Portrait de Anthropia

De Anthropia

10H30 | 13/08/2009 | Permalien

D'après Esther Duflo, chercheuse au Mit et prof au Collège de France, spécialiste d'évaluation, on constate qu'on a à ce jour peu d'évaluations correctes de ces politiques de micro-crédit, que celles qu'on a évaluées correctement ne sont finalement pas plus efficaces que le travail des banques habituel, je crois qu'une telle évaluation a été faite en inde, sur deux quartiers comparables, qu'on voyait qu'en fait les gens qui ont obtenu du micro-crédit, auraient obtenu les mêmes aides d'une banque classique.

Et j'avoue que votre papier ne m'aide pas du tout à faire le point, tant il est impressionniste. Qu'on me comprenne, j'ai jusqu'à très récemment pensé que c'était vraiment une solution géniale et les éclairages d'Esther Duflo m'ont posé question.

http://anthropia.blogg.org

Portrait de Chuck Norris

De Chuck Norris

12H01 | 13/08/2009 | Permalien

Il existe en France mais est très mal connu, et les possibilités d'y avoir accès sont très inégales sur le territoire, puisque sa mise en oeuvre dépend grandement des collectivités locales, dont ce n'est pas nécessairement la priorité. Il y a trois pages là-dessus dans le numéro de « La gazette des communes » du 27 juillet. A voir si les éléments sont en ligne sur leur site.
Ce pourrait pourtant être une solution pour les 20 à 30% de la population exclus du système de crédit classique, mais seuls 7000 micro crédits ont été accordés par le Fond de Cohésion Sociale depuis 2005. Il me semble que les CAF ou les services sociaux des départements sont les plus à même d'orienter ou de donner des informations sur ce système.

Au niveau mondial, les résultats du microcrédit sont assez contrastés : il concerne 105 millions de personnes sur les 150 millions d'habitants du Bangladesh, mais 36% de la population vit toujours dans la misère, chiffre inchangé par rapport au début des années 90. Et en plus, le microcrédit s'est souvent exporté via des sociétés à but (très) lucratif, ce qui fait qu'on a pu trouvé des taux d'intérêt allant jusqu'à 130% au Mexique.
En gros le microcrédit souffre d'un manque d'encadrement de ses pratiques (Cofidis pourrait légalement se définir comme une société de microcrédit), et d'un accompagnement trop faible des bénéficiaires. Ainsi, la personne qui achète sa machine à coudre ne sait souvent pas comment faire pour vendre ses vêtements, à qui, à quel prix…
Pour en savoir plus, « Terra Eco » a fait une petite enquête dans son numéro de Juillet-Août 2009.

Portrait de Vincent_C

De Vincent_C

Bientôt libre | 12H10 | 13/08/2009 | Permalien

Le fait qu'il ait été prix Nobel de la paix et non pas d'économie est parfaitement logique.
La pauvreté est le premier facteur générateur de conflits, même si ces conflits sont ensuite mis sur le compte de la religion ou du choc des civilisations.
En revanche, venir en aide aux plus indigents n'a aucun fondement économique (ils n'achèteront de toutes façons pas de voiture…)

Pour ce qui est de l'efficacité du micro crédit, elle semble réelle mais limitée. Ça ne résoudra pas la faim dans le monde, mais comme ça aide des gens c'est toujours mieux que rien.

Enfin, pour ce qui est de savoir si ça sauvera le capitalisme ou si ça le transformera, je pense que c'est accorder beaucoup trop d'importance à ce concept que de se poser la question.

Portrait de Kurt

De Kurt

13H12 | 13/08/2009 | Permalien

C'est vrai que cet article c'est un peu « Fan de ». Aujourd'hui Séverine Ferrer reçoit Arnold et Léa qui vont rencontrer leur idôle Muhammad Yunus ! : -D

Portrait de Kurt

De Kurt

13H42 | 13/08/2009 | Permalien

Ce qui est fantastique avec ces « micro-crédits » qui ne sont « micros » que pour les prêteurs et dont les taux vont de 20 à 40% c'est qu'ils permettent d'éviter d'évoquer toutes ces horribles idées socialo-communistes de « redistribution de richesses » (pardonnez-moi Ô grand B. Arnault d'avoir prononcé ces mots du diable ! ).

C'est quand même génial… Dans des pays où des multi-milliardaires côtoient des millions de crève-la-faim, pas besoin de prendre un peu aux plus riches, il suffit de prêter des pécadilles aux plus pauvres pour « qu'ils se prennent en main » et puissent finalement s'acheter cette Rolex™ qui leur permettra de « réussir leur vie ». Car si une chose est bien sûre dans ce meilleur des mondes, c'est bien que si les pauvres le sont c'est bien de leur unique responsabilité ! Et ceux qui se plantent ne le doivent qu'à eux-mêmes puisque « la société n'existe pas, il n'y a que des individus » (© M. Thatcher) ! Basta, toutes ces conneries marxistes à propos de « solidarité » ! Dieu bénisse Muhammad Yunus !

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