[1]La maison Flammarion souffrirait-elle à ce point de la crise économique pour refourguer, sous des dehors mensongers, des ouvrages déjà publiés et à peine remaniés ? Le titre choisi pour le dernier ouvrage de Michel Houellebecq, « Interventions 2 », sous-entend, si l'on s'en tient aux mathématiques élémentaires, qu'on a affaire à un deuxième recueil, succédant à un premier, publié en 1998 sous le titre « Interventions ».
Comme pour les Rocky, ou les Alien, on s'attend à retrouver le même héros, mais lancé dans de nouvelles aventures. C'est ce qu'on appelle une suite, qui prend toujours le risque de la déception. Or que découvre-t-on dès l'ouverture de l'ouvrage ? Les mêmes mots, les mêmes articles, exactement. Recopillés, intégralement, du premier volume. Sur les 28 articles que comprend le « 2 », 11 proviennent du « 1 ».
Il en reste 17, dont sept proviennent d'ouvrages déjà publiés et disponibles, parfois à des prix moins élevés. Deux textes sont tirés du recueil « Rester vivant », et trois du recueil « Lanzarote et autres textes », publiés chez Librio.
Par ailleurs, on retrouve deux textes liminaires, composés pour encadrer et commenter les œuvres d'autres écrivains, et qui du coup, hors contexte, perdent de leur pertinence :
Reste deux textes « de commande » :
Présentant un intérêt assez limité, ces deux textes nuisent à la cohérence déjà douteuse du recueil, qui sent foutrement les fonds de tiroir.
Nous voilà réduits à une petite dizaine de textes répondant véritablement à la description de la quatrième de couverture, c'est-à-dire « plus disponibles », parce que publiés dans des journaux ou des revues (Die Zeit, L'Opinion indépendante, Le Figaro, Paris Match, ou ArtForum).
Et encore ! Que penser du fumeux article décrit comme une « publication sur Internet », et qui donc par définition doit pouvoir se retrouver « sur Internet » ! Après une recherche rapide, on retrouve bien cet article, mais en appendice du « Philippe Muray en 2002 [2] », originellement publié par Le Figaro.
« Interventions 2 » sous-entend aussi qu'il y a eu véritablement « intervention ». Or c'est là que réside le second mensonge, et le vrai scandale.
Dans cette récupération abusive de vieilles « interventions », on ne trouve précisément aucune intervention apparente de l'auteur dans l'élaboration de ce nouveau recueil.
L'avant-propos, qui est précisément censé mimer le geste auctorial de présentation de l'œuvre, ne se contente pas d'être la pure et simple reproduction de celui qui figurait dans le premier recueil : bien pire, l'éditeur s'est octroyé le droit de le signer « M.H., 2008 », alors qu'il date de 1998 ! Et modifier la date de rédaction d'un texte, cela relève du pur mensonge.
Houellebecq est en fait parvenu à réaliser son fantasme : il se clone et se reproduit sans la moindre « intervention » nécessaire. Ses « œuvres » se génèrent d'elles-mêmes dans un processus quasi mécanique et inédit de parthénogenèse éditoriale.
Processus qui implique d'ailleurs l'invention d'une nouvelle catégorie littéraire : à l'emplacement où se trouve habituellement, sur la couverture (sous le titre de l'ouvrage), l'indication générique (du type « roman »), on trouve le terme « traces ».
Là encore, on ne peut s'empêcher de saluer la pertinence du procédé pour un romancier qui ne fait que rêver sa propre disparition. Le volume prend ainsi place, à part, dans la collection « Littérature française », et pas dans celle intitulée « documents et essais » qui lui correspondrait mieux, et où l'on retrouve le fameux « Ennemis publics » [3] cosigné avec BHL, et copublié avec Grasset, qui a fait les choux gras de la précédente rentrée.
Coup de pub, coup de bluff, c'est aussi remarquable que déplorable. Un tel ouvrage, dont le contenu, hétérogène et irrégulier, et l'intention, fumeuse et malhonnête, sont hautement discutables, ne fait pas honneur à un auteur, dont la production, à la fois romanesque et poétique (y compris les incursions dans les domaines du cinéma et de la musique), peut pourtant se revendiquer d'une véritable cohérence, esthétique et idéologique.
Cette publication, qui contient pourtant des textes de valeur (le dernier « Coupes de sol », un portrait-charge admirable de Robbe-Grillet est une vraie trouvaille, par exemple), porte préjudice, dans sa démarche éditoriale, aussi bien à l'éditeur qu'à l'auteur, transformé en fonds de commerce, dont on exploite au maximum la rentabilité, jusqu'à le recycler.
► Interventions 2 de Michel Houellebecq - éd. Flammarion - 285p., 19€
En partenariat avec :
Links:
[1] http://www.nonfiction.fr/
[2] http://www.scribd.com/doc/2402615/Philippe-Muray-en-2002-Michel-Houellebecq-2002
[3] http://www.nonfiction.fr/article-1644-cheveux_verts_et_chemise_blanche.htm
[4] http://www.rue89.com/cabinet-de-lecture/2008/10/10/surchauffe-dans-ledition-22-bhl-et-houellebecq-essai-rate
[5] http://www.rue89.com/2008/09/16/houellebecq-ou-limpossibilite-dun-debat-entre-riverains