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Sarkozy lance-t-il des "Etats placebo" de la presse ?
By Augustin Scalbert
Created 10/01/2008 - 23:57

Nicolas Sarkozy a entretenu le suspense sur les détails des Etats généraux de la presse, qu'il inaugure en grande pompe ce jeudi. Pas un mot du Président à ce sujet depuis le mois de juillet, et son appel à la constitution de « grands groupes français indépendants » [1].

En attendant de connaître précisément les orientations données par le chef de l'Etat et les feuilles de route empruntées par les quatre groupes de travail (lire l'encadré), les acteurs des médias en sont réduits aux conjectures.

Côté journalistes, on s'inquiète, puisque seul l'aspect économique paraît pour l'instant au coeur des préoccupations de l'Elysée. Mais on se prend aussi à espérer : si ce « Grenelle de la presse » constitue un réel lieu de réflexion et de débat servant à l'élaboration des textes de loi, la qualité de l'information pourrait en sortir améliorée.

Quatre tables rondes pour vingt propositions


Préparés par l'ex-directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy, Emmanuelle Mignon, les Etats généraux de la presse sont lancés jeudi à 11h00 par un discours du Président, et s'étaleront sur deux mois. Quelques informations ont filtré dans la presse, mais rien n'a été confirmé officiellement. Quatre personnalités des médias ont commencé à constituer les tables rondes qu'ils animeront, entourés chacun d'une vingtaine de personnes.

Arnaud de Puyfontaine animera le groupe sur le « contexte économique de la presse ». Ex-PDG des groupes de presse Emap et Mondadori, ce petit-fils d'un inspecteur général de l'ORTF a aussi présidé l'Association pour la promotion de la presse magazine, le lobby des patrons de ce secteur.

Bruno Patino animera le groupe sur Internet et les développements du numérique. Ex-vice-président du groupe Le Monde et président de Télérama et du Monde interactif, cet ancien journaliste vient d'être nommé directeur de la radio publique France Culture. Il est le co-auteur d'un essai remarqué intitulé « Une presse sans Gutenberg ».

Bruno Frappat animera le groupe sur le métier de journaliste. Ancien directeur de la rédaction du Monde (1991-94), puis de La Croix, il est aujourd'hui président du directoire du groupe Bayard Presse. Ce journaliste devenu patron de presse est considéré comme intègre par la plupart des journalistes.

François Dufour animera le groupe intitulé « presse et société », qui suscite quelque scepticisme. Fondateur du groupe de presse jeunesse Play Bac, cet éditeur a transmis l'an dernier à différents médias ses dix idées [1] pour améliorer la presse.

Emmanuelle Mignon souhaite que chacune de ces tables rondes se mette d'accord sur cinq propositions. En recrutant les participants, les quatre hommes assurent qu'ils ont « reçu des garanties d'indépendance ».

Le hic, c'est qu'en matière de médias, l'exemple de la Commission Copé a montré que Nicolas Sarkozy pioche ce qui lui plaît dans les propositions issues des débats, et y ajoute ensuite quelques mesures de son cru. Si ce trait de caractère du Président se confirme, plusieurs rapports publiés ces dernières années serviront d'esquisses aux orientations qui sortiront de ces Etats généraux.

Rien sur l'exception française des groupes médias tributaires des commandes publiques

Points communs : un criant appel à la levée des seuils anti-concentration pour les groupes de médias ; peu de cas des moyens d'améliorer la qualité de l'information ; et un silence assourdissant sur une triste spécificité bien française, l'appartenance des principaux médias privés [2] à des groupes en partie tributaires des commandes publiques.

Dans un entretien au Monde du 17 juillet, Nicolas Sarkozy évoquait son intention de développer les médias, cette « industrie stratégique » :

« Si vous ne pouvez être viable économiquement, c'est la démocratie qui en pâtira. [Il en va de] la responsabilité du président de la République que d'essayer de construire un modèle économique qui permettra à des grands groupes français d'être indépendants. […] Le grand groupe de communication français Lagardère n'a pas de télévision et le grand groupe de télévision français Bouygues n'a pas de presse. Quant au groupe de télévision Canal +, il n'est présent qu'en France. »

Passons sur quelques légères approximations -Lagardère possède plusieurs télévisions thématiques (MCM, Canal J…) et 20% du groupe Canal+ ; TF1-Bouygues détient plus du tiers du quotidien gratuit Metro France ; et Canal+, filiale de la multinationale Vivendi Universal, conserve plusieurs divisions à l'étranger (principalement dans le cinéma).

Les rapports sont unanimes : le salut passe par la concentration

Notons plutôt que cette volonté sarkozienne se retrouve dans le rapport de l'institut Montaigne publié en août 2006 (résumé sur le site du think-tank [1]), dans le rapport du sénateur de Broissia [1] (UMP) d'octobre 2007, et enfin dans celui de l'élue UMP Danièle Giazzi [1], remis le 11 septembre à Nicolas Sarkozy : assouplir les règles anti-concentration dans le secteur des médias, pour permettre -par exemple- à Bouygues de posséder 100% de TF1 (contre 49% aujourd'hui), à Lagardère de toucher plus d'auditeurs avec ses radios, ou à tout groupe de posséder à la fois des médias d'information en télévision, presse et radio.

Ce serait la fin de la « règle des 2 sur 3 », naguère jugée nécessaire pour assurer le pluralisme. « Quand on lit le rapport Giazzi, on ne peut pas oublier les amitiés du Président, la soirée au Fouquet's [1], Vincent Bolloré, Arnaud Lagardère ou Martin Bouygues », commente Jean-Michel Dumay, président du Forum permanent des sociétés de journalistes (qui en regroupe 27, mais n'avait, mercredi soir, été convié à participer à aucune table ronde). « Impossible de faire abstraction de ce contexte-là », ajoute-t-il.

Concentrer plus, alors que la Constitution garantit le pluralisme…

Cette volonté de dérégulation est contestable économiquement [3], mais s'oppose aussi au bon sens : « Si la concentration était utile à la presse, la presse ne serait pas moribonde », remarque Dominique Pradalié, la secrétaire générale du Syndicat national des journalistes (SNJ), le plus important de la profession, qui n'a été invité à participer qu'à une table ronde, celle sur le métier de journaliste.

Et surtout, au regard de l'actualité politique récente, une question candide se pose : le pluralisme des médias ne vient-il pas d'être inscrit dans la Constitution ? Article 34 :

« La loi fixe les règles concernant […] la liberté, le pluralisme et l'indépendance des médias. »

Voilà sans doute la contradiction la plus flagrante de Nicolas Sarkozy. Pour Dominique Pradalié, c'est une « aberration évidente ».

Mais ces Etats généraux devraient aussi aborder des questions économiques et industrielles plus urgentes (la distribution et la fabrication de la presse), évidentes (le passage au numérique), explosives (les aides publiques à la presse, le droit d'auteur des journalistes à l'heure de la multidiffusion des contenus qu'ils créent), ou les trois à la fois (le rôle néfaste du syndicat du Livre CGT [4]).

Toujours aucun poids ni aucune indépendance pour les rédactions

Quasi absente des rapports, la question de la qualité de l'information, et de son indépendance. Danièle Giazzi préconise la création d'un observatoire du pluralisme… rattaché au Premier ministre ! Elle propose aussi l'ajout de la charte de déontologie [1] des journalistes à leur convention collective, ce qui la rendrait théoriquement opposable aux demandes de leurs patrons.

Mais elle ne dit rien sur la reconnaissance juridique des sociétés de journalistes ou sur leur droit veto à la nomination du directeur de la rédaction, choses qui leur donneraient du poids pour s'opposer efficacement aux atteintes à la liberté de l'information.

Au moment où nombre de spécialistes des médias évoquent une « crise de l'offre éditoriale » parmi les raisons majeures du déclin de la presse écrite, c'est inquiétant. Les journalistes sont donc pendus aux lèvres du Président et des acteurs de ses Etats généraux. Il n'y a qu'une alternative, selon Jean-Michel Dumay :

« Soit c'est un vrai lieu de débat où chacun apporte son opinion pour aboutir à de vraies avancées. Soit c'est totalement pipeau. »

Dominique Pradalié considère que dans ce dernier cas, ce Grenelle n'aura qu'une conséquence sur la presse : « Le malade mourra guéri. »


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Links:
[1] http://www.rue89.com/http
[2] http://www.rue89.com/europe/qui-controle-les-medias-en-europe
[3] http://www.rue89.com/2008/09/20/concentration-des-medias-les-fausses-pistes-du-rapport-giazzi
[4] http://www.rue89.com/2007/11/30/lyon-le-progres-censure-pour-menager-le-syndicat-du-livre?