L'un des trucs qui m'ont frappés, lorsque j'ai eu l'insigne honneur de voir mon billet à propos de l'Afghanistan publié sur Rue89 [1] le mois dernier c'est, au delà de leur agressivité, la teneur de certains commentaires : des espaces infinis de la Toile ont surgi des références explicites - glissées sur un ton genre « de-toute-façon-on-sait-bien-que » - à la thèse selon laquelle aucun avion ne s'est écrasé sur le Pentagone il y a sept ans. Théorie que Jean-Marie Bigard, ami de qui-vous-savez et grand baiseur d'anneau papal, a reprise le 5 septembre sur Europe 1. Devant les réactions, le subtil penseur a « demandé pardon à tout le monde » dès le 9, ouf nous voilà rassurés, et pour reprendre une réplique de cinéma cultissime : « c'est pas pour dire du mal mais effectivement, il est gentil ».
En ces jours commémoratifs ont par ailleurs été diffusés les Enfonçons vigoureusement une porte ouverte : Internet est au phénomène multi-millénaire de la rumeur ce que l'avion à réaction est au voyage - un gain de temps. Le premier imbécile venu peut écrire ce qu'il veut sur un blog : pour peu que son propos ait un air de vraisemblance, il y a une probabilité non-négligeable qu'il se diffuse largement. La vigueur de l'idée selon laquelle les attaques du 11 Septembre sont le résultat d'un complot de la CIA ou de je ne sais quoi m'amènent à faire deux remarques :
Par exemple, je pourrais très bien faire ici-même un long article expliquant que François Bayrou se trouve vraiment à égale distance de la droite et de la gauche. Si mon papier est bien tourné, il se peut qu'il y ait des gens pour le croire et en parler autour d'eux : avec un peu de chance, le nombre de gens convaincus, contre toute évidence, que le centrisme existe, peut croître de façon exponentielle en quelques jours voire quelques heures. En d'autres temps, la croyance en la résurrection du Christ a mis plusieurs siècles à s'installer significativement dans les esprits : c'est ça, le progrès.
Ironiquement, on peut noter que cette impossibilité de penser une « impuissance américaine » est partagée par les pires faucons, néo-cons et vrais cons de l'administration Bush.
A partir de là, on peut dire que le succès de la vision conspirationniste des événements du 11 Septembre est la conjonction de deux phénomènes : la sur-médiatisation de l'événement et l'unanimité apparente sur son interprétation d'une part, la persistance d'une croyance en la nécessité de l'existence de forces « supérieures » d'autre part.
Cette vision vient heurter frontalement la pensée légitimant les initiatives désastreuses de l'administration Bush après les attentats… et lui répond comme en écho : Bush a réussi à convaincre une majorité de son opinion publique que Saddam Hussein représentait une menace pour la sécurité américaine, et pour cela des « preuves » fabriquées de toute pièce lui ont suffi car Saddam, pour une cervelle de moineau, avait le profil d'un salopard absolu.
Similairement, les adeptes de « l'effroyable imposture » accumulent des « preuves » dont l'authenticité et l'utilité sont finalement secondaires car Bush ou ses conseillers, pour des analystes au petit pied, ont le profil de comploteurs.
A cet égard, si on ne considère que les extrêmes, c'est bien à l'affrontement de deux formes de paranoïa qu'on assiste. Notons, comme le fait remarquer Pierre Lagrange, que celle de Bush s'avère dans les faits plus meurtrière… mais ça ne rend pas l'autre paranoïa plus légitime.
Si on m'avait dit qu'un jour Jean-Marie Bigard me ferait réfléchir…
Links:
[1] http://www.rue89.com/2008/08/23/dix-morts-qui-nous-rappellent-les-enjeux-de-la-guerre-en-afghanistan?page=1#commentaires
[2] http://www.liberation.fr/actualite/societe/351387.FR.php