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Bernard Kouchner, un ministre galère pour les journalistes
By Augustin Scalbert
Created 09/05/2008 - 12:15

Colérique et imprévisible, l'ex-chouchou des médias mène la vie dure aux reporters. La correspondante du Monde en a fait les frais.

Vendredi 29 août, la journaliste du Monde Natalie Nougayrède a quitté la Conférence des ambassadeurs [1] encadrée par deux policiers en civil, sous les yeux sidérés de quelques excellences.

Pour le ministère des Affaires étrangères, organisateur de cet événement annuel suivi par la totalité des chefs de missions diplomatiques françaises, Natalie Nougayrède était « persona non grata » (Lire l'encadré).

Pour le Quai d'Orsay, un « malentendu »


Deux minutes avant son expulsion, en compagnie d'autres journalistes, Natalie Nougayrède suivait l'intervention de Claude Mandil, l'ancien directeur exécutif de l'Agence internationale de l'énergie [1].

La correspondante diplomatique du Monde, qui suit l'actualité du Quai d'Orsay depuis trois ans, était pourtant invitée par le secrétaire général de la Conférence des ambassadeurs.

C'est donc lui qu'elle a fait appeler lorsqu'à son arrivée au Centre Kléber, le personnel chargé de l'accueil lui a annoncé qu'elle n'était pas sur la liste des inscrits. Le secrétaire général l'a laissée assister à l'allocution de Mandil, en assurant qu'il allait lui faire remettre un badge d'accréditation.

Mais les deux policiers l'ont reconduite à la porte, en expliquant agir sur ordre d'un membre du cabinet de Bernard Kouchner. Après quelques longues minutes de pied de grue sur le trottoir de l'avenue Kléber, Nougayrède a pu assister au point-presse de Kouchner en compagnie d'autres journalistes. Le discours de clôture du ministre, qui devait être ouvert à la presse, s'est finalement tenu à huis clos, sans explication.

Le porte-parole du Quai d'Orsay, Eric Chevallier, a répondu jeudi [1] à la polémique qui a éclaté mercredi après-midi, après la publication d'un article [2] dans Le Monde. Assurant que son ministère ne pratique « aucune discrimination » entre médias, Chevallier parle de « malentendu ». Nougayrède rencontrera la semaine prochaine un membre du cabinet.

Que se cache derrière cette « première dans l'histoire du journal », créé en 1944 ? Des mois d'hostilité du cabinet de Bernard Kouchner envers cette journaliste expérimentée, ancienne reporter de guerre, spécialiste de l'espace ex-soviétique et « sans contestation possible la meilleure journaliste de France sur les questions de prolifération nucléaire », selon un confrère d'un autre média.

Elle ne reçoit plus les communiqués, le ministre a refusé qu'elle l'interviewe, et son cabinet a passé plusieurs coups de fil au chef du service International du Monde pour lui demander de changer la jeune femme de rubrique.

Comme n'importe quel journaliste qui se respecte, Nougayrède questionne, recoupe, doute, met en perspective.

Schématiquement, quand le ministère dit « blanc », elle va vérifier auprès des spécialistes du domaine évoqué, ou des diplomates des pays concernés, en Europe ou ailleurs ; cela la conduit parfois à écrire « la France dit que c'est blanc, mais en fait c'est plutôt gris ». Kouchner n'apprécie pas.

Les papiers du Monde sur différents dossiers chauds -la guerre (ou les « opérations », selon le jargon du Quai) en Afghanistan, le cyclone en Birmanie, l'envoi de l'Eufor au Tchad- ont fait grincer des dents dans l'entourage du ministre. Tout comme le portrait-bilan, publié le 2 juillet, où Nougayrède soulignait les contradictions de l'ex-humanitaire devenu ministre régalien.

Un accrochage « extrêmement violent »

Les journalistes de la presse diplomatique gardent en mémoire un accrochage « extrêmement violent », selon l'un d'eux, entre le ministre et la journaliste. C'était il y a quelques mois, lors d'un voyage au Vénézuéla et en Colombie, avant la libération d'Ingrid Betancourt.

Dans l'avion, Nougayrède a questionné Kouchner sur la nomination de sa compagne, la journaliste Christine Ockrent, à la tête de la nouvelle holding chapeauteant l'« audiovisuel extérieur » (RFI, France 24 et TV5) France Monde, et le conflit d'intérêts qui en découle. Kouchner s'est fâché tout rouge.

Mais le ministre n'en veut pas qu'à cette journaliste. Il connaît et fréquente la corporation depuis des décennies. Il y compte des amis, claque la bise à certains. L'ex-« french doctor » s'est piqué de journalisme dans les années 60 et 70, notamment auprès d'Emmanuel d'Astier [1] à L'Evénement, et de la bande d'Actuel [1].

Le sac de riz colle à son image

A la même époque, il a assis sa popularité sur l'abondante couverture médiatique de quelques uns de ses coups d'éclats (les boat-people vietnamiens en 1979, le très comique épisode du sac de riz en Somalie en 1992). Il était même prêt à refaire la prise du sac de riz, encore et encore, jusqu'à ce que le cadreur la juge parfaite.

L'évocation de l'épisode a le don de rendre Kouchner fumasse. Malheureusement pour lui, cette scène est devenue un quasi-poncif des portraits qui lui sont consacrés, comme celui-ci, diffusé le 18 juillet sur France 24 (Voir la vidéo.)



Présent sur le plateau, Bernard Kouchner s'énerve hors antenne, selon Le Canard Enchaîné : « C'est incroyable, inacceptable », « c'est n'importe quoi ». Filmée, la scène est promptement mise à l'abri par la direction de France 24 (sous tutelle de France Monde, et donc de Christine Ockrent), en raison des précédents « off » de Nicolas Sarkozy [3] et de Rachida Dati [1].

Un « fou du vedettariat » qui ne sait pas gérer les médias

Kouchner aime les journalistes qui suivent son action avec bienveillance. Mais ceux qui gardent leurs distances, il les boude. En 2007, lors de son premier voyage officiel en Afrique, il prononce une allocution au Mali en citant Rocard et Mitterrand.

Après avoir quitté le micro sous les applaudissements, il le reprend en s'excusant d'avoir « oublié » de rendre hommage à Sarkozy. L'envoyée spéciale de l'AFP a le malheur de produire une dépêche sur ce petit impair politique. Elle sera ignorée pendant quelques semaines.

Les confrères qui le suivent sont unanimes : « Il est hypersensible et soupe au lait, il peut s'énerver très fort. » « Il est très susceptible », résume Mireille Lemaresquier, chef du service international de France Info, qui le suit depuis bientôt trente ans.

En conférence de presse, Kouchner ne prend pas de gants [4] quand les journalistes sont un peu trop remuants. (Voir la vidéo.)



Et gare à celui qui tente de le couper au milieu d'une phrase. (Voir la vidéo.)



Des éclats d'autant plus surprenants que « depuis trente ans, ce sont les médias qui ont fait Kouchner », rappelle Mireille Lemaresquier. Avant de s'étonner : « C'est un fou du vedettariat, et pourtant il ne sait pas gérer les médias. »

« Il est extrêmement fatigué »

Malgré ce handicap de taille, il est « perpétuellement dans la com' », selon un autre journaliste. La « loi du tapage », comme dit le ministre. Lui ou les membres de son cabinet « appellent tout le temps » les journalistes pour leur demander d'écrire une brève, leur proposer un voyage en sa compagnie… Très disponible pour ceux avec qui il n'est pas fâché, donc.

« Je préfère un Kouchner avec qui tu peux discuter, même s'il s'énerve et devient tout rouge, à un Villepin très froid et inaccessible », compare Thomas Hofnung, le chef-adjoint du service étranger de Libération.

Qu'il se soit toujours fâché face à la critique des médias est « de bonne guerre », selon un confrère. Que cet homme « entier » dérape « très facilement », selon un autre, cela ne surprend personne. Mais faire expulser une journaliste d'une conférence, ou refuser qu'elle figure parmi les personnes l'interviewant… « C'est inouï », juge Luc de Barochez, le patron du service international du Figaro.

Kouchner a un jour entamé un point de presse au ministère en anglais, avant de s'excuser en disant qu'il n'avait pas réalisé. A 68 ans, le ministre serait « extrêmement fatigué », « brouillon » et « débordé », croient savoir les journalistes qui le suivent.

► A lire aussi : Les emportements du chef de la diplomatie Bernard Kouchner [4]


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[2] http://www.rue89.com/2008/09/03/kouchner-en-rogne-contre-une-journaliste-du-monde
[3] http://www.rue89.com/2008/06/30/les-images-de-sarkozy-en-off-avant-son-interview-sur-france-3
[4] http://www.rue89.com/mon-oeil/les-emportements-du-chef-de-la-diplomatie-bernard-kouchner