« Pour faire la guerre, il faut être deux », disait mon père qui en avait fréquenté quelques-unes. Dans le même ordre d'idées, citons Pierre Desproges : « L'ennemi est con : il croit que c'est nous, l'ennemi, alors que c'est lui, j'en ris encore. »
A force de missions de maintien de la paix sous bannière de l'ONU et d'opérations crypto-barbouzardes dans le pré carré ouest-africain, la France avait, dirait-on, fini par se convaincre que ses militaires les plus entraînés n'étaient destinés qu'à patrouiller gentiment l'arme à la bretelle.
D'ailleurs la plupart du temps il ne s'agissait pas de faire la guerre mais de l'empêcher, quitte à servir, tout de même, de cible aux snipers (ex-Yougoslavie) ou aux terroristes (Liban). Eventuellement, on pouvait faire le coup de feu sous le faux-nez du statut « d'instructeurs » -comme récemment au Tchad- à condition de publier des démentis vigoureux si un journaliste venait à en parler.
Mais en général, les équipées militaires tricolores de ces quarante dernières années tendaient à faire oublier une évidence : un soldat, même d'élite, ça peut tuer mais ça peut se faire tuer, aussi.
Le combat contre les talibans relève du tonneau des Danaïdes
D'où, au-delà d'une légitime émotion, le trouble qui saisit le monde politique suite à la mort, en quelques heures, de dix soldats français en Afghanistan. Dans les médias surgissent les interrogations d'ordre technique sur les modalités d'une mission de « reconnaissance » ayant visiblement mal tourné : les experts en tactique militaire poussent comme des champignons…
Cependant, des leaders du PS s'interrogent sur la « stratégie » de Sarkozy dans ce pays et entonnent l'air de « ce-conflit-n'a-pas-de-solution-militaire-mais-politique », ce qui serait minable si ce n'était pas sordidement déplacé.
Dans ce tumulte, et en attendant qu'on nous explique pourquoi et comment les soldats de trois régiments d'élite se sont fait étriller de la sorte -et surtout si c'était une fatalité, rappelons un certain nombre de points :
L'honnêteté obligerait à dire qu'il s'agit non pas d'une guerre avec un objectif précis et mesurable mais d'une guerre d'endiguement (« containment ») : l'enjeu n'est pas d'éliminer le problème, mais d'en limiter l'ampleur. Rappelons que le containment du communisme (la guerre froide) a duré quarante ans.
Or, on en est loin : un projet de loi a été présenté mi-juillet au Congrès, visant à tripler l'aide non-militaire au Pakistan, en la portant à 7,5 milliards de dollars sur trois ans, tout en « conditionnant » l'aide militaire (1 milliard de dollars par an) aux « succès de la lutte contre le terrorisme ».
Questions : qui va mesurer le « succès » de cette supposée lutte ? Quelles garanties que l'aide « non-militaire » triplée ne va pas contribuer à financer des organisations proches des talibans ?
Pour faire court : la France s'est engagée dans un foutoir durable. Cela dit, trois questions simples dans l'immédiat :
Si polémique il doit y avoir sur l'accroissement de l'engagement français là-bas, il serait bon que d'une part elle soit déconnectée de l'émotion suscitée par les dix morts de cette semaine, d'autre part qu'elle porte sur le fond : la France, comme l'Europe, a intérêt à éviter que les barbus d'Al Qaeda disposent d'un pays dans lequel ils auraient pignon sur rue, comme l'Afghanistan d'avant novembre 2001…
Mais la défense de cet intérêt et les pertes qui vont avec n'ont pas vocation à servir de “preuve d'amour” aux Etats-Unis qui, du fait de leur diplomatie, font presque autant partie du problème que de la solution : Sarkozy aurait-il envoyé 700 soldats supplémentaires en Afghanistan si Bush ne le lui avait pas demandé ? Là est le vrai sujet de débat.
Si par ailleurs dans le monde politique on trouve que dix morts d'un coup, c'est beaucoup trop, alors il serait bon qu'un certain coq gaulois cesse de vouloir péter plus haut qu'il n'a le croupion.