Ce blog interrompt sa période de dormance, même si dormance n’est pas le mot, vu les nuits que je me suis tapé ces derniers mois. J’ai une autre excuse : j’ai déménagé, je me suis même expatrié, et cela prend du temps, surtout en famille. Me voilà à nouveau à Washington, à la Brookings Institution, un grand et ancien think tank où il fait bon travailler. Parmi les marottes que je retrouve sans surprise dans le paysage intellectuel américain (pas ici à la Brookings, cela dit, ou en tout cas pas sous cette forme) figure l’obsession d’une subversion -démographique, politique, identitaire- de l’Europe par les musulmans. C’était l’un des points de départ de la recherche qui a abouti, après bien des épisodes, dont la rencontre de mon co-auteur Jonathan Laurence, à notre livre » Integrating Islam » . (traduit en français chez Odile Jacob en 2007). Dans ce livre, nous essayons d’offrir un portrait solide et précis des musulmans de France, de leur vie quotidienne, de leur rapport à la politique, à la religion, à la nation, à l’extrémisme, etc., et cela nous conduit naturellement à réfuter les thèses absurdes d’une islamisation de la France et de » l’Eurabie » . Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce fantasme n’a pas perdu de son actualité, même s’il est un peu moins accepté. Deux exemples récents :
Le plus beau, c’est que cette conférence est organisée par le » Conseil pour la démocratie et la tolérance » , avec un nom comme ça, évidemment on ne peut rien dire… Et ne croyez pas qu’il s’agisse de plumitifs de second rang. On trouve des figures reconnues et médiatiques, comme Daniel Pipes [2], Claire Berlinski ou David Horowitz [3] (qui organise cette semaine sur 200 campus américains une Islamo-Fascism Awareness Week » [4], soit » Semaine de vigilance contre le fascisme islamique » ), mais aussi des intellectuels de premier rang comme James Q. Wilson, et même une Européenne pourfendeuse de l’obscurantisme, Ayaan Hirsi Ali [5].
On voit que l’un des piliers essentiels du raisonnement, qu’on trouve aussi chez Redeker, c’est l’idée que tout ce que l’on a besoin de savoir des musulmans, qu’ils habitent à Brunei, Mont-de-Marsan, Tombouctou ou New York, se trouve dans le Coran. Comme le fait remarquer Jonathan, l’intervieweur dit, dans sa troisième question citée ici, » les chrétiens et les juifs » , mais il dit » l’islam » , gommant les énormes différences d’interprétation des textes et de pratique entre musulmans. C’est plus que du culturalisme, c’est une sorte de déterminisme théologique, qui enferme tout musulman dans une certaine lecture du Coran. Du coup, forcément, pour que l’islam soit compatible avec l’Occident, il faut au préalable une réforme théologique… bref, c’est l’univers exactement inversé de la laïcité.
Le corollaire, et j’en finirai là, c’est l’identification des gens avant tout par leur religion – mais cela, c’est une pratique américaine, et en fait assez universelle. Quand on me pose des questions sur l’intégration en France, c’est toujours » Muslims in France » ( » les musulmans de France » )… et voici deux ans, au moment des violences urbaines, l’expression était » Muslim riots in France » ( » les émeutes des musulmans en France » ). Hmmm… la France commence à me manquer.
Liens:
[1] http://www.americanfreedomalliance.org/microsite/collapseofeurope/program.htm
[2] http://fr.danielpipes.org/
[3] http://fr.wikipedia.org/wiki/David_Horowitz
[4] http://www.terrorismawareness.org/islamo-fascism-awareness-week/
[5] http://www.rue89.com/2007/10/19/ma-verite-ayaan-hirsi-ali-repond-aux-internautes-de-rue89
[6] http://www.frontpagemag.com/Articles/Read.aspx?GUID=9a393cd2-d42d-44c3-b411-02bea30c41c5