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Pékin 2008: l'idéal olympique à l'épreuve des usines chinoises
By Luc Lamprière
Created 06/13/2007 - 10:14

Joie dans les rues de Pékin lors de l'attribution des JO 2008 à la Chine (P.Haski/rue89)

Mettre en évidence les failles du discours des vendeurs d'image et donner aux consommateurs des outils pour agir. C'est, depuis les campagnes visant Nike déjà évoquées ici [1], la force première du mouvement qui vise à imposer une prise de responsabilité des entreprises face à l'impact négatif de leurs pratiques, notamment en matière de droits humains.

En visant directement l'olympisme, aujourd'hui une force commerciale colossale, autant (sinon plus) que sportive, la publication, lundi, d'un rapport [2] de mes amis de la campagne Play Fair 2008 [3], une alliance mondiale de syndicats et d'ONG, en apporte une nouvelle illustration.

Le contenu du rapport, intitulé « Pas de médaille “droits des travailleurs” pour les Jeux Olympiques » et destiné aux responsables du Comité international Olympique (CIO), ne surprendra pas ceux qui connaissent la Chine. Il offre une revue de détail des conditions de travail dans quatre usines y produisant, sous « licence » olympique, des articles officiellement estampillés au logo des JO de Pékin. Dans les usines du Guangdong de Mainland Headwear Holdings Ltd., un fabricant de chapeaux et de casquettes, la plus grande et la plus profitable de ces entreprises, la journée de travail est de plus de 13 heures par jour, sept jours sur sept, pour une rémunération constatée de moins de 50% du salaire minimum légal.

Même niveau de salaire et mêmes horaires pour les ouvriers de Lekit Stationery Co. Ltd. (articles de papeterie et de maroquinerie). Ici pas de contrat de travail, pas de registre du personnel, et heures supplémentaires forcées (jusqu'à 160 heures en un seul mois… alors que le maximum légal mensuel est de 36 heures). Un enquêteur de Play Fair –qui s'était fait embaucher dans l'usine– raconte avoir travaillé avec un groupe d'enfants de travailleurs migrants –dont le plus jeune n'avait que 12 ans. Préposés à l'empaquetage, ces enfants travaillaient de 7h30 ou 8h00 du matin à tard dans la soirée (jusque 22h30 environ) pour seulement une fraction du salaire des adultes.

A Shenzhen, chez Yue Wing Cheong Light Products (sacs de sport et sacs à dos), le rapport raconte comment, en dépit de conditions de travail manifestement insalubres, l'entreprise a mis en place un système de fausses déclarations et livres truqués pour tromper les auditeurs privés chargés d'y vérifier les conditions de travail pour le compte des clients étrangers. Enfin chez l'entreprise Eagle Leather Products Co.(sacs de sport) –« ni la meilleure ni la pire », note le rapport– le plus saisissant est la description de ce qui selon les travailleurs relève de la norme, pas de l'exception. Trois jours de retenue salariale pour une journée d'absence, trente yuans (3 euros) d'amende pour une pause toilettes de plus de 15 minutes, par exemple.

D'un côté, donc, il y a l'idéal –comme on dit– olympique. De belles formules qui font chaud au cœur. Comme celle-ci : « L'olympisme est une philosophie de vie, exaltant et combinant en un ensemble équilibré les qualités du corps, de la volonté et de l'esprit. Alliant le sport à la culture et à l'éducation, l'olympisme se veut créateur d'un style de vie fondé sur la joie dans l'effort, la valeur éducative du bon exemple et le respect des principes éthiques fondamentaux universels » (Charte olympique – Article 1). Ou
encore celle-ci : « La sauvegarde de la dignité de la personne humaine est une exigence fondamentale de l'olympisme ». (Code d'éthique du CIO).

De l'autre, il y a ce qu'on en fait soi-même comme consommateur de la marchandise olympique, « dopé » à l'heure de la décision d'achat par la présence aux vertus magiques des cinq anneaux cousus main sur l'objet en vente. On peut, certes, blâmer la
force du marketing. Je propose aussi d'y ajouter une interrogation sur nos impulsions face à une casquette, un sac à dos, ou autres babioles peut-être superflues mais comme auréolées des vertus de l'esprit olympique. De ces impulsions, le CIO attend pour les Jeux de Pékin 70 millions de dollars de royalties (soit 40% de plus que pour
les JO 2000 à Sydney). Tout compris, grâce au marketing olympique, Pékin 2008, selon un membre du CIO cité par le rapport, « pourrait être l'olympiade la plus profitable de l'histoire, allant jusqu'à dépasser les bénéfices records des Jeux de Los Angeles en 1984, qui avaient atteint 224 millions de dollars ». Selon certaines estimations, la vente de mascottes officielles à l'effigie des JO de Pékin devrait, par exemple, à elle seule, générer des profits à hauteur de 300 millions de dollars.

Mais, comme le montre le rapport de Play Fair, il ne faut pas chercher très loin pour trouver, en bout de chaîne, maillon oublié de la « famille » olympique, des travailleurs à la santé ravagée et aux vies broyées, payés un salaire inférieur au minimum vital alors même que leur rémunération ne constitue souvent qu'une infime portion du prix du produit final.

Alors maintenant, quand on sait, qu'est qu'on fait ? Ce que propose la campagne Play Fair 2008 ce n'est pas un boycott des produits en question –les travailleurs en seraient les premières victimes– mais une action en direction du Comité international olympique afin qu'il cesse de naviguer à vue entre les engagements solennels de la Charte olympique et la pratique de ceux qui s'en revendiquent. C'est aussi, au niveau national, une action en direction des comités nationaux –soit, en France, le Comité national olympique et sportif français (CNOSF [4])– pour qu'ils poussent à la mise en place d'un dispositif sérieux visant la recherche de solutions durables (pour les détails des propositions de l'alliance Play Fair 2008 au CIO et aux comités nationaux voir ici [5] et là [5].)

Dernier point essentiel et souvent incompris : contrairement à ce que peuvent laisser penser les premières réactions [6]des organisateurs des Jeux de Pékin, les responsables de la campagne Play Fair 2008 ne demandent pas [7] l'arrêt des commandes passées auprès des quatre entreprises citées dans le rapport. Ce type de réponse (« cut and run » en anglais) serait un contresens absolu, le rapport de Play Fair n'étant, en effet, qu'une illustration par l'exemple de pratiques généralisées.

Une réponse de Pékin limitée à ces seules usines ne saurait donc suffire. Pire, « la rupture des contrats reviendrait à faire payer leurs ouvriers pour des fautes de leurs employeurs dont ils sont déjà les victimes. Ils se retrouveraient sans emploi, sans que soient pour autant garanti le respect des droits des ouvriers des prochaines usines », écrivaient mardi les membres de l'alliance Play Fair en réponse à ces réactions. Le comité d'organisation des Jeux de Pékin, estiment-ils, doit, au contraire, agir pour que « ces usines respectent les droits fondamentaux des travailleurs » et « travailler avec le mouvement olympique en faveur d'une solution globale à ce type d'abus ».

► PS : Et vous que pouvez vous faire ? Selon le CIO « la concession de licences est administrée au jour le jour à l'échelon mondial par les 202 comités nationaux olympiques ». D'où l'importance pour les Français, par exemple, de contacter leur comité olympique national, le CNOSF, pour lui demander comment, concrètement, il compte veiller au respect du code d'éthique du CIO qui stipule que « les parties olympiques ne devront pas être liées à des entreprises ou des personnes dont l'activité serait incompatible avec les principes définis par la Charte olympique ». Bref, une action peut commencer par un seul e-mail [8].

► Pour plus d'info : Les organisations internationales partenaires de Play Fair 2008 sont la Confédération syndicale internationale (CSI [9]), la Fédération internationale des travailleurs du textile de l'habillement et du cuir (FITTHC [10]) et la Clean Clothes Campaign [11] (Campagne vêtements propres). En France, le contact est l'association Peuples Solidaires [12] pour L » Ethique sur l'étiquette, une coalition d'organisations syndicales, d'associations de consommateurs, d'organisations de solidarité internationale et de collectivités locales. En Belgique, le contact est la Plate-forme vêtements propres [13].


URL source: http://www.rue89.com/2007/06/13/pekin-2008-lideal-olympique-a-lepreuve-des-usines-chinoises

Links:
[1] http://www.rue89.com/ [2] http://www.peuples-solidaires.org/IMG/pdf/ [3] http://www.playfair2008.org/
[4] http://www.comite-olympique.asso.fr
[5] http://www.playfair2008.org/index.php? [6] http://www.chine-informations.com/mods/news/chine-comite-organisateur-pekin-menace-dannuler-contrats-dentreprises-soupconnees-dabus_6752.html
[7] http:// [8] mailto:cnosf@cnosf.org
[9] http://www.ituc-csi.org/spip.php?rubrique2&lang=fr
[10] http://www.itglwf.org/Default.aspx? [11] http://www.cleanclothes.org/
[12] http://www.peuples-solidaires.org/article808.html
[13] http://www.vetementspropres.be/