
Les jeunes mangent plus de pizzas, les hommes plus de viande, les gens du Sud plus d'huile et ceux du Nord plus de beurre… voilà les quelques évidences que nous livre l'étude individuelle nationale sur les consommations alimentaires [1] publiée ce jeudi de l'Afssa. Un travail un peu plat et simpliste, estime le sociologue Jean-Claude Kaufmann, auteur de « Casseroles, amour et crises, ce que cuisiner veut dire » [2] (éd. Armand Colin, 2005).
Cette étude menée par l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments [3] (Afssa) décrypte l'assiette des Français de façon assez clinique : chaque jour en moyenne ils consomment (hors boissons) :
Son principal intérêt est de comparer ses résultats avec la même enquête réalisée en 1999 [4] :
Mais derrière ces données statistiques, l'étude ne fait pas ressortir l'essentiel : le fait que les Français sont pris entre deux tendances contradictoires, relevées par le sociologue dans des études qualitatives menées auprès de dizaines de familles :
« Le repas en tant que discipline collective à heure fixe ne correspond pas aux modes de vie actuels, on le voit à travers la consommation des sandwiches et les petits déjeuners pris de plus en plus seuls.
On le voit aussi à travers le fait que le frigo ouvert à toute heure de la journée, devient la pièce centrale de la famille, laissé ouvert jusqu'à ce que le désir parle. »
Jean-Claude Kaufmann constate que « la table et le frigo sont en permanente concurrence dans la maison » :
« Il y a d'ailleurs plusieurs tables dans une maison, et le choix entre cuisine rapide ou trois heures de préparation se fait parfois au dernier moment. »
Le cliché de l'homme ingurgiteur de viandes, de pommes de terre et d'alcool et de femmes mangeuses de poisson, de produits laitiers et fruits est écrit noir sur blanc dans l'enquête de l'Afassa. Mais le spécialiste des normes qu'est Jean-Claude Kaufmann apporte un éclairage sur ces tendances lourdes :
« Les habitudes alimentaires sont quelque chose de très profond, qui va au-delà de la pensée consciente, ce qui les rend incroyablement lourdes à changer. On ne mange pas avec son cerveau, le corps a une évolution beaucoup plus lente que les idées. »
Ainsi, sur le rapport de l'homme à la viande, il explique que :
« L'identité masculine s'est construite historiquement en lien avec la viande. Dans la Rome antique, lors de banquets où l'on sacrifiait des animaux, le prêtre boucher distribuait les morceaux en fonction de la hiérarchie sociale, c'était un rôle véritablement politique. »
Lui pronostique d'ailleurs que, malgré ce qu'on dit, le partage égalitaire des tâches ménagères dans le couple ne verra le jour que dans deux cents à trois cents ans…
Ce qui l'a le plus étonné dans les résultats de cette étude, c'est la hausse de la consommation de desserts glacés (+30%, alors que le sucre et ses dérivés comme le miel et la confiture ont largement baissé) :
« Dans une société individualisée, pour combler l'angoisse, les individus ont besoin d'être enveloppés, caressés, rassurés de l'intérieur, avec des aliments régressifs, des sortes de doudous alimentaires qui coulent sans efforts dans la bouche.
Ils ont l'avantage de ne pas véhiculer l'idée du mal, ils gardent une bonne image ».
Mais ils sont aussi générateurs d'obésité. Ce phénomène touche touche plus de 11% des adultes et 3% des moins de 17 ans. Des chiffres qui n'ont pas bougé depuis 1999.
Photo : « Unwanted Cone » (Kapungo [5]/Flickr)
Links:
[1] http://www.afssa.fr/Documents/PASER-Ra-INCA2.pdf
[2] http://www2.cnrs.fr/presse/journal/2496.htm
[3] http://www.afssa.fr/
[4] http://www.afssa.fr/Documents/PASER-Sy-Inca1.pdf
[5] http://www.flickr.com/photos/kapungo
[6] http://www.rue89.com/enquete-produits-light
[7] http://www.rue89.com/dessous-assiette
[8] http://www.afssa.fr/Documents/PRES2009CP012.pdf
[9] http://www.cite-sciences.fr/francais/ala_cite/college/v2/html/2006_2007/conferences/conference_250.htm