
Le ministère de la Défense a bien reçu les demandes de levée du secret-défense des juges chargés de l'attentat de Karachi [1]. Le cabinet d'Hervé Morin s'est engagé à répondre dès septembre. La procédure agace les militaires car ils ont le sentiment de jouer les boucs-émissaires de l'hyperprésident. Un jeu de dupes où la première victime risque bien d'être la vérité judiciaire. Enquête.
Les juges Marc Trévidic et Yves Janier n'ont pas perdu de temps. Les deux magistrats antiterroristes ont adressé en fin de semaine dernière au ministère de la Défense, une demande de levée du secret-défense sur les documents qui pourraient les aider à y voir clair dans l'attentat qui a fait 14 morts en mai 2002 au Pakistan.
Le délai était trop court pour faire l'objet d'un examen immédiat, la Commission consultative du secret de la défense nationale (CCSDN) [2] se réunissant une dernière fois avant les vacances le 10 juillet. Mais la demande, traitée par le cabinet d'Hervé Morin, va faire l'objet d'un traitement accéléré. Dès septembre, le ministre de la Défense pourra renvoyer aux juges les documents identifiés et déclassifiés, après avis de la CCSDN.
Comme à chaque fois qu'une affaire remet au goût du jour l'intérêt des archives, les cabinets ministériels sont saisis d'une frénésie de rangement. D'après nos informations, consigne a été passée dans les administrations concernées de faire un ménage de printemps. En clair, il s'agit d'isoler et de trier les documents relatifs à cette affaire.
Pourquoi ? Essentiellement, parce que les fonctionnaires s'attendent à une cascade de demandes. Or, ces demandes sont souvent très vagues. Exemple :
Dans certains cas, autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Surtout dans les armoires des services de renseignements, où, pour des raisons de sécurité, les archives sont éparpillées en différents lieux géographiques.
Si l'on s'en tient aux déclarations de Nicolas Sarkozy, interrogé dès le 19 juin à Bruxelles, rien de tout cela ne serait crédible. Pas plus les commissions, que les rétrocommissions versées pour financer la campagne présidentielle de 1995 d'un Edouard Balladur en rupture de ban du RPR. D'ailleurs, souligne alors le chef de l'Etat :
« On est dans un monde où tout se sait, où la notion de secret d'Etat n'existe plus. »
Un journaliste de l'AFP, Philippe Alfroy, a osé la questions suivante :
« Selon les informations qui ont été rapportées hier à la suite d'une réunion entre les parties civiles dans l'attentat de Karachi et les juges d'instruction, il semblerait que l'origine de l'attentat ne soit pas due à un acte terroriste mais plutôt à des représailles de l'Etat pakistanais après le non versement de commissions. On parle même de rétrocommissions qui auraient pu alimenter la campagne d'Edouard Balladur en 1995. Est-ce que, en tant que ministre du Budget, vous avez été au courant de tels accords ? »
Réponse agacée de l'intéressé. (Voir la vidéo)
Bien sûr, l'ancien ministre du Budget oublie (ou fait semblant) de préciser qu'il a donné son aval aux commissions versées à des intermédiaires sur ce marché des sous-marins :
D'après Le Point [3], 85% de ces commissions ont été payées dans les 18 mois suivant la signature du contrat. Le solde de 15% n'a jamais été réglé par la DCN, sur insistance du président Chirac, flairant des retours vers les réseaux balladuriens.
Cet aspect du dossier sera-t-il un jour documenté ? Pour l'instant, les juges n'ont adressé aucune demande de levée du secret-défense au ministère de l'Intérieur (la DST a pourtant dû suivre ce dossier de près), ni au ministère du Budget, afin d'avoir accès aux fameux DAS 2 (Déclaration annuelle de salaires) où figurent noir sur blanc les commissions avalisées par Nicolas Sarkozy.
Au ministère des Affaires étrangères, pas plus de demande des juges en vue. Le porte-parole de Bernard Kouchner, Jacques Baudoin, a ce commentaire laconique :
« Le Président a dit que toute la lumière doit être faite sur cette affaire, non ? »
Photo : des soldats de la marine pakistanaise portent les cercueils des onze Français tués dans l'attentat de Karachi en 2002 (Zahid Hussein/Reuters).
Links:
[1] http://www.rue89.com/tag/attentats-de-karachi
[2] http://www.admi.net/jo/19980709/DEFX9700140L.html
[3] http://www.lepoint.fr/actualites-politique/2009-07-09/karachi-revelations-sur-des-commissions-occultes/917/0/360057
[4] http://www.rue89.com/explicateur/2009/06/19/derriere-les-onze-morts-de-karachi-le-duel-chirac-balladur
[5] http://www.rue89.com/2009/06/24/attentat-de-karachi-millon-a-bien-bloque-des-commissions
[6] http://www.rue89.com/2009/06/26/attentat-de-karachi-morin-pour-la-declassification