"De l'audace": un acte politique lourd de Delanoë

Delanoë en conférence de presse à La Rochelle en 2007 (Audrey Cerdan/Rue89).

Mercredi, la divulgation des bonnes feuilles du livre de Bertrand Delanoé a eu lieu. Serait-ce un moment fort de l’histoire politique française, ces événements rares qui font qu’il y a un avant ou un après? La plupart des commentaires se polarisent sur un coming out idéologique: le maire de Paris entend assumer, à sa manière, une identité « libérale ». Une déclaration que l’on peut essayer de décrypter, tant du point de vue idéologique que du point de vue de la stratégie politique.

Il rappelle, en fait, ce que veut dire libéral, au sens classique du terme: la légitimité de la liberté individuelle comme facteur d’émancipation et de créativité. Il insiste sur la différence entre le libéralisme et le capitalisme, phénomène de concentration des profits, source de conservatisme social, donc la nécessité d’une certaine régulation pour faire que la liberté des uns puisse s’arrêter là où commence celle des autres. Autrement dit, il réaffirme que liberté et égalité sont liées et non opposées, d’ou la nécessité d’une régulation garantissant les libertés individuelles. Ce faisant il replace le socialisme français dans l’héritage idéologique des Lumières et de la Révolution française. Mais en même temps, il se différencie de « la gauche de la gauche ». Depuis sa campagne contre le TCE, celle-ci avait préempté le mot libéral comme un fétiche repoussoir, permettant de fédérer contre ce mot toutes les contestations, toutes les protestations. En assumant le libéralisme politique, il se pose donc en s’opposant, au risque de ne pas plaire à tout le monde.

Le corollaire de cette posture est qu’il fait un pari politique risqué: il s’agit pour lui de donner des gages à un électorat, celui qui s’est porté sur François Bayrou en 2007. Pour résumer en quelques mots: mieux vaut, pour lui, parler à l’électorat de François Bayrou qu’à François Bayrou lui même. Par ailleurs, il fait le pari qu’en captant des électeurs du MoDem, il serait présent au second tour de l’élection présidentielle, et que mécaniquement les reports des candidats de gauche se feraient par le jeu de la « discipline républicaine ».

Il affirme ainsi une différence majeure de stratégie politique par rapport à Ségolène Royal: il est donc temps de casser un commentaire trop souvent ressassé: il n’y aurait pas de différence idéologique entre Delanoë et Royal, ce serait de là que viendrait tout le mal. La discussion sous le dernier post du blog d’Eric Dupin est particulièrement éclairante. En effet, on y découvre que les « grands congrès socialistes » se sont tous construits, moins sur des sujets de fonds que sur des stratégies pour arriver au pouvoir. Autrement dit: comment faire pour gagner et avec qui? L’acte que pose Bertrand Delanoë n’est donc pas un geste de basse cuisine partisane, mais un acte politique fort qui annonce une volonté stratégique lourde.

Il ne fait donc pas de doute qu’il est en marche vers une candidature à la tête du parti socialiste et pour l’emmener, selon sa stratégie, vers l’élection de 2012. On dit que ses partisans se retrouveront samedi prochain à la Mutualité pour mettre en place (et en scène) cette dynamique. Toute la question est de savoir, dans l’hypothèse où il gagnerait contre Ségolène Royal, si les électeurs qui ont voté Bayrou en 2007, « nouveaux convertis au MoDem », seront en mesure soit de faire marche arrière (s’ils sont d’anciens électeurs socialistes), soit d’être séduits au point de préférer voter Delanoë plutôt que Bayrou au premier tour de l’élection présidentielle. Rien n’est moins sûr. Un autre problème, de taille, se pose à lui: comment assumer ce tournant idéologique (en réalité ancien au PS, mais nouvellement assumé), sans perdre MM. Mélenchon, Hamon, Emmanuelli et les militants qui vont avec? Une rupture idéologique et militante peut aussi devenir un gouffre électoral infranchissable.

Cet aspect là le différencie aussi beaucoup de la vision du parti socialiste que développe Ségolène Royal. Elle souhaite un parti plus nombreux en militant, donc sur une base idéologique plus large et plus diverse, Bertrand Delanoë fait lui le pari d’un « parti épuré », mais plus cohérent. Décidément, à bien y réfléchir, il y a de réelles différences entre ces deux approches!


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02H23    22/05/2008

Je partage aisément votre conclusion Monsieur Roy. Ce recentrage assumé par Delanoë peut provoquer une fracture au sein du PS. Messieurs Filoche et Mélenchon, entre autres, risquent d’être ainsi contraints à la scission.
Ce faisant, Delanoë prend le parti de favoriser la création d’un « Die Linke » à la française. Comme les élections régionales allemandes l’ont récemment montré, cela contraindrait à court terme le PS à choisir entre le centre-droit et la gauche de la gauche pour gouverner.

Face à cette alternative, le maire de Paris choisirait vraisemblablement le premier et cela annoncerait un virage historique : la rupture avec la logique d’Epinay et même avec l’héritage de Mitterrand.
En effet, le congrès de 71, l’intégration du PSU et la direction respectueuse des différents courants qui en a découlé soulignaient la volonté d’union de la gauche de Mitterrand manifestée plus tard par le programme commun.
Dans cette perspective, on peut penser que Delanoë opte pour une voie « espagnole », celle-là même qui avait conduit Felipe Gonzalez à la fin des années 70 à imposer un recentrage du PSOE quitte à perdre l’aile gauche du parti.
Une dfférence majeure tout de même : Gonzalez était lui incontestable et incontesté dans son parti…

 
Par frankfurt
04H32    22/05/2008

Votre article recadre excellemment le sens et la portée de ce « coming out idéologique » contrairement à certains medias qui ne s’attardent que sur le côté percutant de la chose (quoique « coming out », là vous vous y mettez aussi un peu quand même). Ma première réaction a été la consternation quand j’ai entendu cette phrase sortie de son contexte; puis j’ai lu les feuilles publiées sur l’Obs et j’ai été agréablement surpris. S’il avait dit cela en 2011 comme Jospin en 2002 déclarant tout de go « mon programme n’est pas socialiste », en effet, ç’aurait été une grave erreur stratégique de sa part, car le PS n’aurait pas eu assez de temps pour faire l’effort pédagogique nécessaire pour expliciter l’histoire et les différentes conceptions du libéralisme.

Là, le cas est différent. En choisissant ce mot - Delanoë est un excellent communiquant, ce qui peut être perçu comme un défaut, mais qui fait qu’en tous cas j’exclus l’idée d’un gros pavé lancé dans la mare sans qu’il en prévoie les conséquences - il entreprend ce que la gauche aurait dû faire depuis longtemps : mettre en valeur le fait que les valeurs « libérales » qui sont partagées par la grande majorité de nos concitoyens ont été, historiquement, des valeurs conquises dans des rudes combats mené par la gauche contre le conservatisme de la droite, que c’est la gauche qui historiquement a été à l’avant-garde des combats pour les libertés. C’est pourquoi je pense que la référence à Danton dans son titre est particulièrement percutante et appropriée.

Certains disent ‘ben oui, le libéralisme politique, la démocratie, les libertés, qui est contre?’ le fait qu’il y ait un consensus là-dessus est une raison de plus pour que la gauche insiste sur la paternité de ces valeurs que la droite s’accapare actuellement en dressant un antagonisme factice entre liberté et égalité et se posant en défenseur de la liberté contre l’ »égalitarisme ». N’oubliez pas que si Sarko a gagné, c’est qu’il s’est approprié les valeurs historiques de la gauche - c’était un discours factice et non pas une synthèse véritable, sans doute, mais ça a eu un effet incontestable. Là il ne s’agit pas même de nous affubler faussement des valeurs de droite mais de revendiquer ce qui nous revient.

En effet, l n’est que trop pénible de constater à quel point cette évidence même est occultée dans l’esprit de nos concitoyens et à quel point ceux-ci identifient maintenant la gauche avec l’immobilisme et le conservatisme. Rendre à la gauche ce qui lui est dû, son statut d’acteur progressiste de l’histoire est une étape fondamentale pour la reconquête de l’opinion. Ce n’est donc pas une évidence niaise qu’il râbache mais une véritable entreprise pour réenraciner la gauche dans son histoire dont elle n’a pas à rougir.

Reste à savoir si la gauche présente peut élaborer un programme qui soit à la hauteur de son histoire progressiste; qu’elle puisse montrer que non seulement elle a été à la pointe des progrès politiques et sociaux mais qu’elle l’est toujours. Là-dessus j’avoue que les propos de Delanoë ne provoquent pas chez moi un enthousiasme fou. Mais je salue sa démarche comme étant le premier pas pour une reconquête du statut progressiste de la gauche. C’est déjà ça.

 
Par zeloise
04H33    22/05/2008

C’est choupinet à souhait cette histoire. Cela fait juste 9 mois que Ségolène Royal a lancé cette vision mais en beaucoup approfondie et fouillée, que cette petite analyse de comptoire sur le « libéralisme » façon « lumières ». Voir son Discour du 25/08/07 à Melle ici: http://www.desirsdavenir.org/index.php?c=sinformer_discours&id=1882
Extraits:
« Le marché nous est aussi naturel que l’air que l’on respire ou que l’eau que l’on boit. Il s’agit là d’un jeu d’enfoncement de portes ouvertes. Mais l’eau peut être polluée et l’air vicié et c’est là que le débat politique trouve sa pertinence.
(…)
Nous, socialistes, ne serions pas au clair quant à la place de l’individu. Je suis assez sidérée que nous ayons peur de l’affirmation de l’individu qui est dans nos textes juridiques fondateurs celle de la personne humaine. Depuis l’Habeas corpus, la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la convention européenne des droits de l’homme, la liberté de conscience et d’expression de chaque être humain, et je n’oublie pas les droits de la femme et de l’enfant, tout le progrès de la civilisation fut d’attribuer des droits nouveaux à chaque humain : le droit à un travail, à une famille à un logement, au savoir, à la santé. Le rôle éminent de l’individu a commencé là et soyons en fiers d’y avoir contribué.
(…)
Etre socialiste, c’est penser en effet que le collectif vient en soutien de chaque foyer, de chaque personne insuffisamment armée pour affronter les difficultés de la vie.
(…)
Etre socialiste, ce n’est donc pas nier le potentiel de l’individu mais comprendre que l’individu isolé est faible, que sa volonté, aussi forte soit-elle est parfois insuffisante.
(…)
Etre socialiste, c’est faire en sorte que chacun bénéficie de garanties collectives pour retremper ses ambitions et se créer de nouvelles opportunités.
(…)
Etre socialiste, finalement, c’est penser la complémentarité profonde qui existe entre l’individu et la société et refuser l’opposition caricaturale que certains en font. »

Le fait est que Delanoë n’a pas de vision du Pays, pas de projet collectif à proposer, mais juste un assemblage de tactiques politiques. Quelqu’un pourrait m’indiquer les positions de Delanoë, en politique intérieur, en politique extérieure ?

A oui j’oubliais, c’est un homme, donc nécessairement il pense. C’est pas comme toutes ces femmes …
(Il y a qu’à regarder finalement la répartition des sexes dans les électeurs d’extrême droite, c’est très très explicite. SI seul les hommes avait voté en 2002 Le Pen aurait été premier, si seule les femmes avaient voté Le Pen aurait été troisième… CQFD)

zeloise