De Gilles de Rais aux pédophiles, la justice face au diable
Il y a quelques années, un historien médiéviste, Jacques Chiffoleau, était l’invité sur France-Culture de l’émission de Jean-Noël Jeanneney, venu pour parler des justices inquisitoire et accusatoire, sujet alors à la mode (j’avais pu reproduire cet entretien, réalisé le 24 septembre 2001, dans la revue Panoramiques).
Au cours de la belle leçon d’interprétation de l’histoire des institutions qu’il donna ce jour-là, Jacques Chiffoleau expliqua que la procédure inquisitoire, qui est devenue le modèle de la justice française, est faite pour sauvegarder la majesté .
Justice moderne par rapport à la justice accusatoire, car elle repose sur un système de preuves objectives (ou qui se veulent telles) et non sur des comportements magiques ou irrationnels (ordalies, serments, duels, etc...), la fonction de la justice inquisitoire est de rechercher la vérité pour en faire la base du jugement.
Dans la procédure accusatoire, l’objectif n’est pas d’établir la vérité, mais de rétablir la paix sociale : le débat contradictoire, qui a remplacé les preuves magiques, n’est nullement une garantie d’objectivation du jugement même si sa magie est de nous le faire croire
La Vérité est en effet l’affaire du Prince, parce qu’elle objectivise le jugement. Si Dieu peut rendre sa justice sans nous mettre au courant, pauvres mortels, de ses ultimes desseins, le Prince a besoin d’une autorité qui légitime sa puissance : seule la raison (dont la vérité, celle du Prince bien entendu, est l’indispensable prémisse) lui permet de succéder à Dieu dans l’Histoire.
Gilles de Rais : plus qu'un pédophile, une menace contre la figure du roi
Bien entendu, cette vérité est une notion contingente : l’un des plus célèbres procès d’Inquisition fut celui de Gilles de Rais, le premier aussi à envoyer un grand de ce monde au bûcher, audace d’une modernité judiciaire que notre époque pourrait méditer. Il était accusé entre autres, en 1440, d’avoir eu commerce avec le diable, ce qu’il avait fini par avouer au même titre que ses relations pédophiles avec des garçons qu’il faisait ensuite trépasser...
Expliquant justement le sens qu’il fallait donner à ce procès historique, J. Chiffoleau le qualifiait de procès de lèse-majesté » , alors que la mémoire collective n’a retenu que celui de pédophilie meurtrière.
L’explication, que je souhaite ne pas trahir, pouvait être comprise ainsi : la procédure inquisitoire, procédure du Prince opposée à la procédure accusatoire, procédure du Peuple, a été inventée et surtout généralisée en France pour faire prévaloir un principe de transcendance des institutions au moment où se constituait le pouvoir royal, qui deviendra la monarchie absolue, puis la nation souveraine et enfin la République une et indivisible.
Le procès de Gilles de Rais a donc eu à son époque une fonction non seulement politique, mais idéologique : derrière les accusations de sodomie, assassinat et sorcellerie, pointait aussi celle de félonie. Or ce n’est pas par hasard, affirme Jacques Chiffoleau, si ces incriminations sont liées.
Commettre des actes contre nature , à l’époque, c’est aller contre le Créateur et sa souveraineté, derrière laquelle se profile en réalité celle du roi en lutte contre ses grands barons. Ainsi, les crimes sexuels s’assimilent-ils à des rébellions tout à la fois contre l’ordre divin, contre l’ordre de la nature, contre l’ordre social, contre l’ordre politique, contre l’ordre humain. La quintessence du crime, en quelque sorte, preuve que même une procédure rationnelle a besoin d’un symbolisme inconscient.
Au coeur de la justice, la nation cède la place à l'individu
Les temps ont-ils donc tant changé ? Mon propos n’est pas de céder à cet exercice très à la mode qui consiste à mettre en cause la procédure inquisitoire, mais de soulever un coin du voile sur le fonctionnement de nos fantasmes collectifs, qu’aucune rationalité ne parviendra jamais à abolir.
Depuis l’exécution de Gilles de Rais, un cycle historique (au moins) s’est achevé : celui de la souveraineté politique. La notion de souveraineté, et celle de majesté qui lui est liée, sont entrées en rétrogression, sinon en régression.
Toute l’histoire politique et institutionnelle de l’Occident a été celle de la construction d’un pouvoir universel, où la raison (aidée plus récemment par la science) serait venue apporter aux hommes l’annonce d’un ordre enfin idéal.
Kant en fit la théorie, croyant qu’on pourrait assurer la paix perpétuelle entre les nations dans le respect des droits des individus catalogués sous l’appellation de droits de l’homme. On sait hélas ce qu’il est advenu de ce beau projet au XXe siècle, dont le dernier sursaut dans ce sens, il faut quand même le dire, furent les Trente Glorieuses, qui n’ont pas complètement à rougir du saut qu’elles ont fait accomplir à la cause sociale.
Depuis lors cependant, l’idée de nation a mauvaise presse, on lui préfère un cosmopolitisme bon teint qui n’a plus grand chose à voir avec celui de Kant, même s’il utilise le même vocabulaire.
Dans la mondialisation triomphante, en effet, et surtout dans la façon particulière dont l’Europe et la France la considèrent, il n’existe plus qu’un seul souverain en majesté : l’Individu, bardé des droits de l’homme comme d’une invincible cuirasse. Certes, tous les individus ne sont pas égaux devant les droits de l’homme, tant s’en faut. Mais notre ordre juridique a fait de ceux-ci sa nouvelle religion, ce qui permet au moins de savoir à qui il faut adresser ses prières, à défaut de les voir exhaussées.
La fonction magique remplie par les procès des pédophiles
Quoi qu’il en soit, la question à laquelle je voulais venir est la suivante : le retour des procès en sorcellerie contre les pédophiles n’a-t-il pas une fonction magique, symétrique de celle qui inspira le jugement de Gilles de Rais, pour consacrer la souveraineté et la majesté non plus du politique, mais de l’Individu, à l’acmé de la crise de l’Etat-nation ?
Cette hypothèse éclaire au moins une chose : pourquoi nous avons tant besoin de croire à l’effet cathartique d’une science ésotérique, alliée à la justice pour exorciser l’atteinte à l’ordre de l’innocence que constitue le crime pédophilique (l’innocence originelle de l’enfance incarne aujourd’hui toutes les valeurs dont les désillusions accumulées ont privé tous les autres ordres).
Quand on voit en effet l’usage qui est fait dans le débat politico-médiatique du savoir scientifique et médical, une conclusion s’impose : la science est la nouvelle alchimie, dont personne ne paraît douter qu’elle détient des secrets occultes échappant au commun des mortels, qui permet de guérir les criminels sexuels à travers l’incantation judiciaire, afin de redonner à la société humaniste dont nous rêvons sa pureté originelle.
La justice et la science, alliées dans la lutte contre le mal
Peu importe si cet extravagant programme ne peut se réaliser qu’avec le concours de la justice et en recréant une figure laïque du démon, éternel ennemi du bien : la justice et la science, unies par notre imaginaire dans un combat contre un diable caché parmi nous et qui a usurpé les traits humains, alimentent nos songes d’institutions enfin faites pour l’homme, cet être doué d’une naturelle bonté, et pour son bonheur ici-bas dont le nouveau Malin n’aspire qu’à le priver.
Nous sommes devenus trop rationnels, pensons-nous, pour croire encore au diable et au bon Dieu. Et surtout pour sacrifier aux rituels dans lesquels nos ancêtres mettaient leur espoir pour chasser le premier en mettant le second de leur côté. Est-ce vraiment si sûr ?
Dieu a changé d’apparence. Il s’est mué en la Science ou, mieux, en la Médecine. Quant aux juges et aux psychiatres, ils sont le nouveau clergé chargé d’un ministère bien ambitieux : nous garantir enfin le bonheur terrestre.
Et tant pis si nos simagrées autour des pédophiles, des récidivistes et de tous ceux qui se mettent en travers de notre chemin ne sont guère plus que des procès de sorcellerie au service de Sa nouvelle Majesté : l’Individu souverain, victime réelle ou imaginaire d’un monde toujours aussi endiablé.
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Lire à partir de « la fonction magique… ».
Ce qu’il y a avant n’est qu’une mise en perspective un peu difficile, je n’ai pas eu le courage de le dépiauter.
je sens comme un truc chelou dans cet article, les predateurs existent et il faut les mettre hors d’etat de nuire. Après on peut gloser sur les phantasmes.
C’est en quelle langue ?
Il faut remplacer le prince par autorité politique et non individu. Cet article bien qu’un peu compliqué est fort interessant et replace le crime pédophile dans un contexte historique où la religion était toute puissante. Qu’est ce qui a changé au XXIème siècle ? On ne brûle plus, on n’exhorcise plus mais on interne et on traite chimiquement. Eradiquera-t-on les crimes pédophiles ? Perso, je ne crois pas mais on voudrait le faire croire aux individus ou citoyens.
La Société idéale n’existe pas.
Petite perle intellectuelle et juridique que cet article mais qui le rend assez difficile a comprendre.
Voila ce que j’en ai retire comme reflexion avec tout le parti pris que j’en ai la comprehension partielle ect mais je vois rapidement plusieurs pistes de reflexions ici
-Justice inquisitoire et accusatoire bon c’est simple si on veut inquisitoire on recherche la verite qui est celle qui convient a celui qui est dominant hier le roi aujourd’hui l’individu. Dans les deux cas d’ailleurs c’est celui qui fait les lois directement ou par procuration. La justice accusatoire se contentant de rechercher la paix sociale et ce n’est pas rien
D’ou toute les justices modernes sont elles dans le meme camp ou certaines sont elles ou toute un melange des deux conceptions?
-La verite qu’est ce que c’est ? autrefois la verite etait la parole de Dieu aujourd’hui c’est celle de la science des medecin des psychiatres des juges.
Corollairement la verite est relative. Celle d’aujourd’hui n’est pas forcement la verite vraie comme on dit dans le midi. Et cela pose ici la qualite de verite donnee par la science la medecine les experts psychiatre. Est ce la Verite vraie ces scientifiques sont ils en capacites de l’affirmer ? voir proces Outreaux
Reponse des faits et des scientifiques medecin et psychiatres serieux non!
Mais alors le souverain l’individu comment va t on faire pour lui expliquer que l’on fait dans l’approximatif que l’on est pas sur, qu’il n’y a pas de reponse unique mais des hypotheses des doutes? que l’on tatonne
Comment le justiciable va t il prendre cela lui qui a besoin de reponses immediates, de certitudes de solutions simples et definitive?
Dieu ne discute pas, ses reponses sont simples, indiscutables autant que justes pour le croyant. Comment l’incroyant celui qui doute fait il pour supporter ce poids de responsabilte et d’ignorance?
Avec la methode accusatoire on pouvait donc aisement juger fous et animaux puiqu’il s’agissait de ramener la paix, les droits coutumiers s’y appuient donc.
Mais les psychiatre medecins scientifique n’ont pas de verite absolue en la matiere avec la jsutice ile painent a expliquer qu’il n’ont pas le pouvoir d’exorciser les craintes?
Bien des sujets de reflexions sans trop de reponse et pourtant ?
Voila comment j’ai peut etre partiellement compris l’article de M Jean de Maillard
Qu’en pensez vous? dur a avaler? inquisitoire ou accusatoire
Si vous arrivez à lire les « écrits » de Lacan, alors J. de Maillard n’aura plus aucun secret pour vous. Mais il n’est pas pire que Gongora.
J’hésite à intervenir dans le débat, dont la richesse et la contradiction me réjouissent. Mon article aura au moins servi à cela. Et que me pardonnent ceux qui ne comprennent pas mon style.
Je ne veux pas que ma réponse influe sur les impressions de lecture qu’a faites ce texte, quelles qu’elles soient. Je voudrais juste dire deux choses.
D’abord que, lorsque j’évoque certains traits qui me paraissent représenter l’état d’esprit de notre époque, je ne veux pas prendre parti (même si j’ai mon opinion, mais alors je la livre explicitement). Le contenu de la religion et de la science, par exemple, n’est pas le même, chacun le sait. Mais on peut utiliser la science comme une religion. Il ne me gêne pas que l’on croit en Dieu ou en la science, ou en rien du tout. Mais ce que je voulais signaler, c’est que, si depuis quelques décennies on avait appris à se méfier de l’attitude qui consiste à croire en la science comme on croit en Dieu pour régler les énigmes du monde (en l’espèce le Mal), nous (c’est un Nous collectif) abandonnons aujourd’hui trop rapidement les précautions philosophiques durement acquises et nous sommes prêts à gober toutes les solutions simples que l’on nous propose, car elles nous rassurent. Aujourd’hui comme il y a 5000 ans, l’homme ne sait pas vivre dans l’incertitude de ce qui le dépasse et il faut qu’il lui donne un nom, voire un visage. C’est en ce sens que M. Sarkozy incarne non plus une pensée unique mais, ce qui n’est pas moins problématique à mes yeux, une pensée simple, voire magique, où la prétendue science (servie par une volonté politique) viendrait nous sauver des puissances de Mal. Mais il ne fait que traduire en gestuelle politique ce à quoi nous aspirons du plus profond de nous-même. Que les « tout-sauf-Sarko » se demandent ce qu’aurait fait Ségolène : la même chose (le registre aurait été sans doute différent : pleurnichard et pseudo-féministe, mais encore plus dégoulinant de compassion, au moins Sarkozy fait-il dans le « positif »), peut-être en pire. Car nos responsables politiques aujourd’hui ne gouvernent que l’oeil sur le tableau de bord des enquêtes d’opinion. Ils ne sont que ce que nous sommes puisque c’est nous qui les faisons comme on veut qu’ils soient. Avez-vous remarqué que pratiquement pas un seul « spécialiste » (magistrats, policiers, psy en tout genre… sans parler évidemment des politiques) ne s’est érigé contre cette idée d’une « curabilité » (personnellement ce mot me fait horreur, non parce que je pense que les hommes sont déterminés génétiquement ou autre, mais parce que je crois à la complexité du vivant et de l’humain) du « déviant » et du récidiviste ? Les critiques sont venues du « manque de moyens » (ah ! le manque de moyens…) ou de la volonté répressive censée inspirer les projets gouvernementaux (j’y reviendrai, sur cet aspect répressif, bien douteux à mon avis). Cette déroute du sens critique vient à mon avis de deux choses : les « professionnels » sont trop contents de ce regain de légitimité dont ils sont gratifiés, surtout après Outreau, complètement oublié (et d’ailleurs jamais compris). Ensuite, aussi rationnels que nous pensions être, nous ne le sommes pas plus que nos ancêtres.
La deuxième chose que je veux dire est donc la suivante : confrontés à un monde en bouleversement, nous cherchons de nouvelles solutions. Ou du moins nous le croyons, car dans le fond, les mécanismes sont identiques à ceux qui ont toujours existé. Et notamment, puisqu’il s’agit de refonder le social dans un monde globalisé, nous voyons réapparaître, me semble-t-il, tous les procédés inconscients et imaginaires (oui, Lacan est encore utile…) qui ont toujours permis aux sociétés humaines de se constituer en inventant notamment leur sacré. L’enfant, la victime, le citoyen, l’étranger, etc. sont des archétypes que nous réinvestissons de sens nouveaux et bien sûr cela ne se fait pas tout seul, ni sans douleur, ni sans fantasmes. Je ne juge pas, mais je pense qu’il faut en avoir conscience, ne serait-ce que pour être capable de se déprendre de soi-même et ne pas être dupes des nouveaux mythes que nous forgeons.
Ah dis donc là j’ai tout compris.
Je suis moins bête !
Ena 22 avait tellement bien élagué le sujet avec humour, que je commençais à piger;
Maintenant cher maître, ou Président, je ne sais, aprés ce bel excercice d’explications que je partage tant soi peu, pensez à aérer votre texte, à faire du saut de ligne, à respirer quoi !
Les respects d’un soixante huitard tant honni.
Petit commentaire, qui en fait est un conseil de lecture : « de sang froid » de T. Capote.
Ce débat est survenu alors même que je débutais ce roman.
La dernière partie apporte un éclairage des plus approprié à la thématique, à savoir la responsabilité du criminel et sa « normalité ».