18/08/2011 à 18h01

Je loue ta voiture, tu loues mon costume, on sauve la planète

Sophie Verney-Caillat | Journaliste Rue89

Basée sur l’idée de partage, la « consommation collaborative » est une pratique qui se développe de plus en plus.

« Chèvre pour tondre votre pelouse de manière écologique – location à la journée par couple de deux – 10 euros. » Ceci n’est pas une blague, mais une annonce trouvée sur le site e-loue, où les particuliers pratiquent la « consommation collaborative ».

Le concept s’applique à tous les objets que l’on possède et que l’on n’utilise pas tout le temps, ou que l’on n’a pas besoin d’acheter. Comme l’expliquait déjà en 2000 Jeremy Rifkin dans son livre sur l’économie de l’accès ( « The Age of Access »), on n’est « pas toujours heureux d’hyperconsommer ». Du coup :

« La notion de propriété et la barrière entre vous et ce dont vous avez besoin sont dépassées. »

Un brin révolutionnaire, le site « Collaborative consumption » proclame ainsi comme slogan : « Ce qui est à moi est à toi. » (Voir la vidéo de présentation, en anglais)

Eco-logique, cette pratique vise à faire du bien à son porte-monnaie tout en en faisant à la planète. La technologie du peer-to-peer permet donc aujourd’hui de partager bien plus que ses fichiers informatiques mais aussi ses biens. Le tout reposant sur la confiance, et sur un nouveau système d’assurance incluse dans la commission versée au site de mise en relation.

« Des produits plus chers mais plus solides »

Sur le site d’e-loue – l’un des poids lourds du secteur avec 100 000 offres à l’instant T – sont proposés, en plus du couple de chèvres, tout type d’objets, de la perceuse (1 à 40 euros par jour) à l’avion (170 euros par jour ). Alexandre Woog, le fondateur de cette start-up affichant une insolente croissance de « 30% par mois », reconnait qu’il faudrait trois fois plus d’offres pour atteindre une « masse critique » suffisante. Cet HEC sportif de haut niveau vise un virage radical des mentalités :

« Nous sommes pour que les fabricants fassent des produits plus chers mais plus solides et utilisables plus longtemps. Il s’agit de passer à une économie de fonctionnalité. »

Démarché par des entreprises désireuses de mettre en place des politiques de développement durable, comme Shiseido, e-loue commence à vendre sa technologie clés en mains à des communautés. Mais il faut dire que le site est surtout fréquenté par des étudiants ou des militants de la consommation responsable, tendance décroissance.

Tester un sac (de luxe) avant de l’acheter

Marc, étudiant parisien, propose ses consoles de jeux vidéo pour 15 à 20 euros par jour, et amortit ainsi ses investissements en une dizaine de locations, qui sont aussi des occasions de rencontrer des partenaires de jeu. Quand il doit passer un entretien d’embauche, il a désormais le réflexe de louer un costume de marque. Il se « déguise » ainsi pour 30 euros.

Sarah, jeune fashionista de la banlieue parisienne s’est mise à rentabiliser sa garde-robe quand elle était un peu fauchée :

« Je ne voulais pas me séparer de mes sacs de marque. C’est un patrimoine, certains valent plus de 2 000 euros. Alors je les ai loués à des filles qui voulaient les tester avant d’acheter (à 30 euros par jour). J’avais un peu peur, mais il y a une assurance incluse et je suis toujours tombée sur des gens sérieux. »

Fringues, voiture... elle a multiplié les offres, et touche certains mois 300 euros de ses locations. Une somme qu’il n’est pas besoin de déclarer aux impôts tant qu’elle reste faible et ne s’apparente pas à un vrai revenu (l’administration fiscale n’a pas encore de position officielle sur le sujet).

Une voiture reste immobile 90% du temps

La voiture est le fer de lance de la location entre particuliers. Quand on sait que le budget moyen d’une voiture dépasse les 5 500 euros par an, et que les voitures restent stationnées 90% du temps, l’idée de partager ces frais tombe sous le sens. D’autant que les observateurs comme le Groupe Chronos constatent depuis quelques années le passage d’une conception de la « voiture-objet » à la « voiture-service ». Léa Marzloff, consultante dans cet observatoire des mobilités, explique :

« L’autopartage entre particuliers est un des aspects de ce mouvement de fond. L’idée est d’améliorer la productivité de l’automobile, de faire mieux avec le parc existant. Ca peut passer par le covoiturage, un meilleur taux d’occupation, ou par un meilleur taux d’usage. »

Mais l’autopartage entre particuliers souffre d’un déficit de notoriété et d’une flotte encore trop restreinte. Ces start-ups espèrent qu’à terme 1% des 32 millions d’automobiles se partageront. On en est loin. Pour Léa Marzloff :

« Le principe est évident, la mise en pratique moins, à cause de la question de la confiance. Les gens y croient, comme le montre notre étude réalisée avec TNS Sofres auprès de 7 000 personnes : l’autopartage est perçu comme un modèle d’avenir par 47% des interviewés, contre seulement 18% la voiture personnelle. »

Paulin Dementhon, fondateur de VoitureLib’ s’efforce de rendre son système « le moins anxiogène possible », avec un contrat prérempli, une check-list prête, un paiement par carte sécurisé ... mais pour certains, la relation directe avec son locataire inquiète. Fabien admet que passer le volant de son monospace à un inconnu ne « reste pas évident psychologiquement ». Donc, après avoir fait le tour des sites proposant la location de voiture entre particuliers, il a préféré Livop.

Crée par un ancien loueur traditionnel de voiture, c’est le système qui se met le plus entre le propriétaire et le locataire. Une « Livop box » est installée sur votre véhicule, ce qui permet de le géolocaliser après réservation, et de l’ouvrir sans clé. Cette société a la première obtenu qu’un grand assureur (MMA) adapte ses contrats à ce nouveau service, et revendique « zéro sinistre » depuis sa création. (Voir la vidéo de présentation du service)

Une voiture pour un mois à 280 euros

Sans être une menace au secteur de la bagnole, l’autopartage entre particuliers reste une alternative plus conviviale et deux fois moins chère à la location traditionnelle. L’occasion de rencontres aussi. Ainsi, Marie-Christine a entendu parler par hasard d’UneVoitureaLouer, et a voulu essayer. Cette propriétaire d’un hôtel près d’Orléans a loué sa deuxième voiture, « pour s’amuser, pas pour l’argent » :

« Je vais chercher les gens à la gare et je les amène jusqu’à chez moi. Ils sont partis un mois avec ma voiture pour 280 euros. Elle est revenue impeccable. »

Coté locataires, cette flexibilité que permet le rapport à l’amiable est très recherchée. Jean loue fréquemment de grandes voitures pour de grands trajets. Il a essayé Zilok et VoitureLib’ et même si les voitures ne sont jamais dernier cri, les propriétaires ont toujours été réglos. Une sept places se monnaie dans les 200 euros pour quatre jours et 1 500 km, et surtout « on peut la rendre à 23 heures, et la caution n’est que de 500 euros ».

Antonin Léonard, animateur du blog de la consommation collaborative, souligne que pour durer, le secteur devra veiller à rester crédible en misant sur la confiance, et donc sur les assurances :

« Car plus ça s’étend, plus ça peut donner des idées à de petits malfrats qui en profiteront pour voler une voiture. Et plus les loueurs traditionnels vont s’inquiéter d’une éventuelle concurrence, comme l’industrie touristique avec la location d’appartements entre particuliers. »

Illustration : capture d’écran d’une pub pour le partage des automobiles.

  • 33534 visites
  • 166 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • gluuoorrff
    gluuoorrff
    When the ship goes down...
    • Posté à 18h09 le 18/08/2011
    • Internaute 165463
      When the ship goes down...

    Mouai a ce tarif autant se prêter des trucs gratuitement et a charge de revanche, c’est plus solidaire, mettre de l’argent partout n’est pas sain...

  • Afro Clément Mafios
    • Posté à 18h20 le 18/08/2011
    • Internaute 147283
      Étudiant

    C’était une chose presque normale entre voisins quand j’étais enfant que de se prêter des trucs dont on avait pas une utilité immédiate. Ou qu’un voisin achète une perceuse là où l’autre achetait une tondeuse et que les deux s’échangent leur matériel.

    Quand j’étais au lycée on faisait pareil entre potes avec la console qu’on avait tous en commun. On achetait chacun un jeu, on le finissait puis on s’échangeait entre nous et quand chacun l’avait testé, on rapportait le jeu au magasin et on l’échangeait contre un nouveau. Bien sûr ce n’était un dispositif possible qu’avec des vieux jeux, mais ça évitait quand même des dépenses inutiles et ça m’a grosso modo permit de découvrir 5 à 6 fois plus de jeux que mon budget m’aurait permis.

    Aujourd’hui encore à l’université, j’ai recours au même système avec les cours. comme certains d’entre nous ont un emploi à côté, il arrive de rater des heures. Les cours s’échangent contre des fiches de lecture, mais ça se raréfie...

    On a pas appris à notre génération (j’ai 25 ans ndr) à donner, échanger, recycler. On nous a juste appris à tout avoir, tout de suite. Ce genre d’initiative vient rappeler que l’un est l’autre ne sont pas compatible.

  • Deamon7
    Deamon7
    Petit agité
    • Posté à 18h38 le 18/08/2011
    • 49273
      Petit agité

    Je loue ma femme. Je ne m’en sers que quelques heures par jour mais elle me coûte quand même un pognon fou, il faut que je l’amortisse.

  • Juggernaut
    Juggernaut
    intello précaire ?
    • Posté à 18h39 le 18/08/2011
    • Internaute 93472
      intello précaire ?

    a voiture est le fer de lance de la location entre particuliers. Quand on sait que le budget moyen d’une voiture dépasse les 5 500 euros par an, et que les voitures restent stationnées 90% du temps, l’idée de partager ces frais tombe sous le sens.

    ATTENTION, cet argument béton de tout écolo lambda est largement erroné : Certes il y a un coût fixe pour une voiture ( assurance, contrôle technique, prix d’achat... ), mais l’essentiel du coût d’une voiture vient de son utilisation ( essence, entretien, réparations ). actuellement une voiture a une durée de vie d’une dizaine d’année et +/-200 000km. Si vous faîtes 10 000km par an votre voiture peut durer 20 ans, si vous en faites 100 000 votre voiture s’effondrera par l’usure en 2 ans... interrogez les Taxis, les transporteurs ou les loueurs de voitures pour bien prendre en compte ce phénomène.

    Ensuite, je suis fondamentalement pour l’abandon de l’obsolescence programmée et le retour à des produits de consommation durable. Lienune voiture qui dépasse les 5 millions de kms, ça existe... ou plutôt ça existait.

  • Omelette
    Omelette
    un type.
    • Posté à 18h48 le 18/08/2011
    • Internaute 157018
      un type.

    « On sauve la planète » ?
    En prêtant sa voiture et en invitant ses voisins à casser la croûte ?
    Non mais il faut redescendre un peu sur Terre... On fait des économies, ok, on tisse un lien social, ok, mais sauver la planète, faut pas déconner !
    Qu’est-ce que ça va peser, honnêtement, dans la balance, en face des entreprises qui polluent par millions, en face des deux milliards de Chinois et d’Indiens qui vont bien un de ces jours accéder à notre mode de consommation ?
    Aller en boulot à vélo, trier ses déchets, c’est bien gentil, ça donne bonne conscience (je le fais, d’ailleurs ! !) mais il ne faut pas se leurrer : c’est inutile.
    La planète n’a pas besoin d’être sauvée, elle s’en remettra, quand on aura disparu. Même si elle met du temps : elle s’en remettra. Elle s’en remet toujours.
    Cette importance, que nous nous donnons, quand même...

  • Neferourê paillette
    • Posté à 19h05 le 18/08/2011
    • Internaute 109763
      prof

    Sans passer par internet, et gratuitement, il me semble assez logique que, entre voisins, on se prête par exemple,des appareils ménagers assez coûteux et assez encombrants dont on se sert peu : par exemple un robot ménager, une yaourtière, un appareil à raclette...Bref des objets qui peuvent sympas, maispas du tout indispensables.

    J’ai testé et approuvé ce système.

    Ce n’est pas nouveau : les premiers foyers qui ont été équipés de postes de télévision étaient bien souvent pris d’assaut par les voisins.

    Mais j’aurais du mal à louer ou emprunter des choses plus personnelles, comme les vêtements par exemple.

  • gamelan-en-indonésie
    gamelan-en-indonésie
    en apprentissage permanent
    • Posté à 20h13 le 18/08/2011
    • Internaute 148135
      en apprentissage permanent

    En fait, je viens de lire vraiment le truc et de regarder la vidéo. Le fond est plutôt bon... Les faits en eux mêmes ne le sont pas tant (pour ce que j’en pense). Un système de monnaie est toujours apposé à cette « consommation collaborative ». Déjà, rien que dans le titre, il y a le mot « consommation », ce qui reflète bien un système dont on va mettre du temps à se détacher, je crois qu’on ne sera plus là pour en témoigner si ça arrive un jour. Et puis les échange de jeux vidéo, de sac gucci et compagnie, ou alors je suis partie de France trop longtemps, ou alors les journalistes sont bien loin de la réalité du besoin des gens.

  • soutenable lourdeur du néant
    • Posté à 22h58 le 18/08/2011
    • Internaute 134590

    à Montréal, un système de voitures communautaires marche très bien. le principe ? Des voitures garées partout dans la ville (comme ça, on en a tous une près de chez nous), une caution de 500 dollars par an, un prix modique du kilomètre : la « mienne » est à 2 minutes à pieds ! ! !
    c’est une association, qui ne fait d’autres profits que ceux nécessaires à payer ses employés et sa logistique...
    ça me coût entre 10 et 15 euros par semaines, pour une ou deux sorties (courses, ballades).

  • Samuel Vimaire
    Samuel Vimaire
    Ancien pauvre
    • Posté à 11h55 le 19/08/2011
    • Internaute 140339
      Ancien pauvre

    J’en vois beaucoup tourner le titre « Je loue ta voiture, tu loues mon costume, on sauve la planète » en dérision.

    Personnellement, je considère qu’il s’agit seulement d’une hyperbole humoristique.

    Le système n’est pas si con que ça.
    Beaucoup disent, on échange le prêt de l’époque contre une location.
    Le truc c’est qu’on y place aussi des moyens informatiques pour permettre aux gens de proposer/trouver plus facilement ce qu’ils cherchent/ce qu’ils veulent mettre à disposition.

    Le remplacement du prêt par la location permet deux choses :
    - Louer à des gens qu’on ne connait pas. (Personnellement, il ne me viendrait pas à l’idée de prêter ma console de jeu à un inconnu que je ne reverrai sans doute jamais une fois qu’il me l’aura rendue).
    - Louer permet de mettre en place un système monétique : je n’ai rien à prêter/à louer, je peux tout de même participer aux échanges.
    Pour ceux qui proposent des objets et qui en profitent d’autres objets, cela revient à du prêt puisque l’argent qu’il perdent d’un côté leur revient de l’autre.

    J’ajouterais qu’une fois le contact établi avec les gens on peut très bien se mettre à leur prêter des choses « à charge de revanche » si on leur fait confiance...