21/04/2011 à 19h25

Le rapport remis à NKM ? Un plaidoyer pour le gaz de schiste

Sophie Verney-Caillat | Journaliste Rue89


Nathalie Kosciusko-Morizet à l'université d'été de l'UMP à Royan en septembre 2008 (Audrey Cerdan/Rue89).

Le rapport provisoire sur les gaz de schiste vient d'être rendu public. Préconisant de ne pas enterrer cette technologie, il risque de ne pas calmer la contestation.

Le ton est technocratique et prudent mais le fond ne fait pas de doute : s'il est hors de question de suivre la méthode américaine, la fracturation hydraulique est trop prometteuse pour être abandonnée.

Voir le document

(Fichier PDF)

Les très officiels Conseil général de l'industrie, de l'énergie et des technologies (Cgiet) et Conseil général de l'environnement et du développement
durable (Cgedd) recommandent aux ministres Nathalie Kosciusko-Morizet et Eric Besson « un encadrement strict » de cette technologie mais la poursuite de « l'exploration ». Car « faire émerger des opérateurs nationaux » capables de prendre place sur le marché mondial est une priorité. En d'autres termes : ne pas manquer le train de la modernité, sans tomber dans les excès des Etats-Unis. (Télécharger la synthèse du rapport)

Problème : comme le dit le communiqué de presse des deux ministres, le gouvernement soutient la proposition de loi visant à l'abandon de cette technologie. Déposée par l'UMP Christian Jacob, elle sera examinée le 10 mai. Soit avant le rapport final, remis pour le 31 mai...

Voici les points qu'il faudra retenir de cette mission d'inspection ; les conclusions de ce rapport provisoire pouvant être définitives.

1

Ne plus dire « gaz de schiste » mais « gaz et huiles de roche-mère »

Comme pour les éléments de langage chez les politiques, la terminologie employée par les experts n'est pas anodine.

C'est vrai que la traduction de l'anglais « shale gas » (un « shale » est schiste argileux) n'est pas parfaitement exacte, notamment parce qu'une confusion est possible avec la technique des schistes bitumineux, utilisée au Canada, et qui est différente (ils sont exploités en carrière et soumis à un traitement thermique).

Mais la mission se fait tatillonne lorsqu'elle rejette l'appellation « hydrocarbures non-conventionnels », au nom du fait que :

« Ce qui est “non-conventionnel” n'est pas la nature de l'hydrocarbure, mais la roche dans laquelle on les trouve et les conditions dans lesquelles ils sont retenus dans cette roche. »

Si l'on suit ces experts, il faut désormais parler d'« hydrocarbures de roche-mère ». Une expression un peu prude, qui vise à masquer la technique qui pose problème : la fracturation hydraulique. Car le rapport ne cache pas qu'il s'agit bien de « fracturer une roche non-poreuse pour extraire les huiles ou le gaz qui s'y trouvent ».

2

La France, pays d'Europe le plus riche en gaz de schiste

Citant l'agence internationale de l'énergie (AIE), la mission annonce d'entrée de jeu que :

« Les ressources mondiales récupérables de gaz non-conventionnel seraient du même ordre de grandeur que les ressources récupérables conventionnelles. »

Malgré le conditionnel, l'espoir est clair. Surtout pour la France, « pays d'Europe le plus richement doté de ressources en gaz de roche-mère ». Les ressources sont évaluées à 90 ans de notre consommation actuelle, fait miroiter le rapport. De quoi passer le fameux « Peak Oil » tranquillement.

D'ailleurs, nous rappelle-t-on, aux Etats-Unis, qui ont connu une croissance exponentielle de cette exploitation, les prix du gaz sont deux fois moins élevés qu'en Europe.

Sur le plan politique, le contexte est favorable, puisque :

  • la Pologne, qui prendra la présidence de l'Union européenne au 1er juillet, a fait de la « sécurité énergétique » (comprendre indépendance) l'une de ses priorités, et ne regarde pas cette technologie avec autant de réticence que la France ;
  • pour « décarboner » l'économie, c'est-à-dire baisser les émissions de gaz à effet de serre, « le gaz aura un rôle important à jouer », note le rapport, sous-entendant que ces techniques non-conventionnelles seront mises à contribution.
3

« Les risques pour l'homme ou l'environnement peuvent être relativisés »

Les auteurs de ce rapport savent pertinemment qu'ils ont tous les écologistes de France contre eux. Ecologistes qui ont même réussi à convaincre le gouvernement. C'est dire s'il faut rassurer. Leurs réponses aux nombreuses réticences sont parfaitement logiques :

  • Prudence plutôt que précaution  : « Au plan technique, les techniques de forage de drains horizontaux et de fracturation hydraulique ne sont ni nouvelles ni exceptionnelles. Elles sont utilisées depuis longtemps dans l'exploitation des accumulations conventionnelles, y compris en France. La nouveauté vient de l'ampleur avec laquelle ces techniques sont utilisées pour l'exploitation des hydrocarbures de roche-mère. [...] On se trouve alors, compte tenu des quantités de produits utilisés (eau, sable, substances chimiques), confronté à des impacts potentiels sur l'environnement tout à fait différents de ceux des forages conventionnels. »

« Appliquer le principe de précaution ne peut consister à refuser toute exploration, mais signifie
s'entourer de toutes les technologies existantes et matures pour diminuer au maximum tous les
risques imaginables avant de décider. »

  • Essayons pour voir : « Si l'on veut conclure sur l'exploitabilité et la rentabilité économique d'un gisement, il est indispensable de réaliser en outre quelques essais de fracturation hydraulique, en forage vertical le plus souvent, assortis de prises de données complètes (notamment pression-débit des fluides et micro-sismicité). »
  • Ne pas faire comme aux Etats-Unis  : le rapport reconnaît l'émotion qu'à suscité le « recours à des substances chimiques innombrables et potentiellement dangereuses », mais, écrit : « Les risques pour l'homme ou l'environnement qui s'attachent à l'usage de ces produits peuvent être relativisés : ces produits sont destinés à être introduits dans un milieu situé à 2 000 m de la surface et déjà fortement imprégné d'hydrocarbures. C'est seulement en cas d'incident qu'il peuvent entrer en contact avec des milieux fragiles à protéger. »

Les experts en sont convaincus, il y a des solutions aux problèmes soulevés par les défenseurs de l'environnement : notamment, utiliser moins d'eau et ne retenir qu'une vingtaine de produits chimiques, au lieu des 500 utilisés dans la méthode américaine.

4

Permis Borloo : une « absence de transparence »

Ce n'est pas tout à fait un mea culpa mais ça s'en approche. Le rapport reconnaît l''« absence de transparence » dans la façon dont les populations concernées ont appris que Jean-Louis Borloo avait signé, en mars 2010, des permis d'exploration à des compagnies privées.

La large et inédite contestation est présentée comme un malentendu :

« On peut considérer que l'on est en présence aujourd'hui d'une certaine incompréhension entre deux catégories d'acteurs :

  • les industriels ont opéré depuis des décennies et vivent le “ non-conventionnel ” dans la continuité de leur longue expérience et les règles environnementales comme des contraintes nouvelles ;

  • le “ grand public ” est d'une certaine manière frappé par la soudaineté avec laquelle les hydrocarbures de roche-mère sont apparus sur le devant de la scène. »

On notera que les industriels sont présentés comme ceux qui ont le savoir-faire et le public, comme mal informé. Pour achever le tableau, le documentaire « Gasland », qui a convaincu citoyens et politiques des dangers de cette technologie, preuves à l'appui, est présenté comme une opération de « communication parfois spectaculaire ».

Les opposants aux gaz de schiste apprécieront.

  • 23761 visites
  • 222 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • hgnaton
    • Posté à 20h44 le 21/04/2011

    Pour une info géologique sensée :
    L'article de Pierre Thomas de l'ENS :

    Lien

    Et le même dans une super émission de la Radio Suisse Romande, Impatience :
    Lien

  • asselin
    • Posté à 21h14 le 21/04/2011
    • Internaute

    C'est gentil de nous faire passer pour des demeurés. Nous sommes au moins aussi malins que des lobbystes et des technico-commerciaux de chez Total (je dirais mêmeque dans l'ensemble, nous sommes moins cons). Le gaz de schiste, ça n'est pas un problème de technologie ou de pédagogie, ou d'information. C'est un problème d'atteinte aux patrimoine naturel, qui est un bien commun et une ressource, aux réserves non renouvelable d'enrgies et aussi d'incertitude absolue quand aux conséquences.

    Beaucoup de citoyens commencent à en avoir assez d'être infantilisés par des décideurs qui (sauf démonstration) n'ont absolument pas ni de vision plus longue, ni de capacité d'analyse supérieure, seulement de moyens financiers ou de mandats politiques détournés de leur usage. Eux même sont chacun sous l'influence d'intérêts privés dont le leur n'est qu'un petit morceau ridicule, mais auxquels ils s'accrochent comme au mas d'un radeau.

    Hors quand on dit stop, c'est stop. Nous (simples citoyens) n'avons strictement rien à gagner à laisser une nouvelle industrie concentrée s'octroyer un bien naturel à vil prix, freinant d'autant la nécessité de faire un maximum pour dévelloper les sources renouvellables (dont certains comme la géothermie, n'existent pour ainsi pas en France malgré l'incroyable gain energétique et... la paternité française de son invention ! ) et les modèles énergétiques décentralisés.

    Je finis (cerise sur le gateau) par une préscision de taille : il existe déjà en région parisienne quelques exploitation de petites taille de gaz de schiste (quelques metres cubes par jour / infos : publication du syndicat des mêtiers du forage). Et devinez qui on retrouve parmis les exploitants (mais sous un nom déguisé) ? Encana, l'un des incroyables serial pollueurs qui à défigurés et pollué le eaux de l'amérique du nord avec ses techniques merdiques et son rapport très personnel au droit. Alors qu'il n'est aujourd'hui même pas question de calculer le préjudice subit par les états américains et les particuliers (notamment en terme de santé publique) du fait de l'exploitation du GdS, ils débarques tout frais en Europe et prétendent se plier à nos règles pour étendre ICI, CHEZ NOUS leur zone d'exploitation.

    Et ils pensent qu'on va rester les bras croisés ? ..

  • ababush
    • Posté à 21h14 le 21/04/2011
    • Internaute

    Les réactions sur ce sujet relèvent généralement encore et toujours du domaine de l'idéologique ;
    A savoir que nous sommes rentrés dans une époque ou tout ce qui relève à la fois du technologique et de l'environnemental ( en gros, la majeure partie de l'industriel) est sujet à extrême suspicion, voire rejet. Cette nouvelle idéologie castratrice basée sur l'émotionnel du vu à la télé (et pas sur celui du voisin au chômage (en général ignoré car populo) pousse notre société vers une forme d'autodestruction, certes distincte du désastre écologique annoncé (donc pas de pollution même visuelle près de ma résidence secondaire) mais tout aussi réelle.
    Bientôt, il n'y aura plus ni énergie, ni transports, ni boulot (sauf pour les riches bobos et riches tout court qui s'en sortiront toujours).

  • Karavi
    Karavi
    imaginatrice
    • Posté à 21h55 le 21/04/2011
    • Internaute
      imaginatrice

    Le « grand public » commençait juste à se familiariser avec l'expression « gaz de schiste » et grâce aux mouvements écologiques et à quelques médias, à en découvrir les dangers... Il faut désormais parler « d'hydrocarbures de roche- mère » ! !
    Tout cela pour dire que c'est différent,on ne cite plus l'expression qui commence à faire peur.

    NKM , Besson, Borloo sont de parfaits robots formés pour servir les industriels : malheureusement, au détriment des gens...
    À propos de ce gaz de schiste, on commence à sentir souffler comme un vent de déni...lamentable.. !

    Et bientôt, on aura droit au nouveau lapsus de Fillion, pour rassurer les populations : « Il n'y a absolument rien à craindre des hydrocarbures de roche- merde ! » .. !

  • thomas sankara
    • Posté à 22h26 le 21/04/2011

    Bravo à Sophie Verney-Caillat, c'est bien vu^^

    Cette technique est un classique : les experts scientifiques à la botte des industriels sont « rationnels », « neutres » et « informés », et les citoyens qui militent gratuitement sont « irrationnels », « partials » et « sous informés ». Or, c'est probablement tout le contraire si on réfléchit un peu. Dans ces conditions pourquoi débattre démocratiquement, puisque de toute façon on a tort ? Autant abandonner officiellement la démocratie et passer à un régime technocratique et totalitaire. De toute façon dans le domaine des choix techniques, ça ne changerait absolument rien...
    En fait c'est toujours la même recette, depuis le nucléaire, en passant par les OGM, les nanotechnologies et tout le reste.
    NKM et ses « experts » cautionne une technique politique particulièrement hypocrite mais bien connue, qui consiste à défendre des intérêts particuliers en tentant de discréditer les opposants qui œuvrent dans le sens, eux, de l'intérêt général. Quitte à discréditer un peu plus les sciences et la démocratie, mais on en est plus à ça près avec ce gouvernement (et les autres).
    Ce qui est surprenant, c'est que cette technique est aujourd'hui tellement usée jusqu'à la corde qu'on peut se demander jusqu'à quel point les technocrates sont prêts à aller pour nous (nous = les opposants, mais aussi tous les citoyens) faire passer pour des cons. La réponse est probablement insondable, elle !

    PS : pour les riverains lecteurs qui-veulent-se-prendre-un-peu-la-tête-mais-ça-vaut-la-peine :
    Jürgen Habermas, « Connaissance et intérêt » in : La technique et la science comme idéologie, gallimard, 1973.

  • ROBERT GIL
    ROBERT GIL
    Site « Conscience Citoyenne (...)
    • Posté à 22h36 le 21/04/2011
    • Internaute
      Site « Conscience Citoyenne (...)

    Le plus inquiétant, c'est le silence des industriels et des pétroliers, les alliances qu'ils ont dû contractées ou les droits d'exploitation des brevets, tout cela a déjà eu un coût ! Mais surtout les bénéfices qu'ils comptaient engranger correspondent à des sommes énormes, croyez vous qu'ils vont tirer un trait sur toute cette histoire ? Si le gouvernement met effectivement un terme aux contrats d'exploitation, gageons que les contribuables devront mettre la main à la poche pour dédommager les pétroliers et les industriels de leurs investissements. Voir ci-dessous :

    Lien

  • pablico
    pablico
    Sudoku et Nord de face
    • Posté à 23h27 le 21/04/2011
    • Internaute
      Sudoku et Nord de face

    il doit bien y avoir une petite ile inhabitée qui va bien, pour s'entrainer.. on ne manque pas d'iles.....

    quand on est scientifique, on fait des essais sur des modèles.. en petit, dans un laboratoire..

    quand on a fait sauter les bombes atomiques on l'a fait dans un désert, et sous une ile..

    nous prendrait-on pour des ânes ?

    (ironie)

    soyons sérieux, je pense qu'ils veulent faire vite... le « peak-oil “ ou pic pétrolier a parait-il été atteint en 2006...

    Lien

  • hirn200
    hirn200
    Ecrivain
    • Posté à 23h32 le 21/04/2011
    • Internaute
      Ecrivain

    D'un côté on a le moyen de diminuer notre facture énergétique.
    D'un autre on a besoin de motiver l'innovation pour faire repartir l'économie.

    Pourquoi ne pas essayer sur un terrain un peu neutre loin des habitations avec les techniques actuelles pour 3 ans. ET pendant ce temps nos ingénieurs développent une nouvelle technique d'extraction plus propre qui sera breveté et exportable dans le monde entier.

    Cela peut permettre aussi de diminuer notre production d'électricité do'rigine nucléaire.
    Ne peut-on essayer pour une fois de mobiliser toutes nos énergies individuelles pour réussir ce projet plutôt que de ce taper dessus ?
    Je suis prêt à prendre la direction de ce projet.

  • Ziegen
    • Posté à 09h44 le 22/04/2011

    « Appliquer le principe de précaution (...) signifie s'entourer de toutes les technologies existantes et matures pour diminuer au maximum tous les risques imaginables avant de décider. »

    Cette préconisation est une obligation de moyens, pas de résultat.

    J'ai fait de mon mieux, je me suis entouré de toutes les technologies matures. Bon, ok, les technos matures à disposition aujourd'hui sont notoirement insuffisantes et la nappe phréatique est condamnée. Mais on m'a dit de faire de mon mieux avec l'existant, j'ai fait de mon mieux. Où est le problème ?

    « Si l'on veut conclure sur l'exploitabilité et la rentabilité économique d'un gisement, il est indispensable de réaliser en outre quelques essais de fracturation hydraulique, en forage vertical le plus souvent, assortis de prises de données complètes (notamment pression-débit des fluides et micro-sismicité). »

    Les données, acquises par les pétroliers ou les parapétroliers contractés seront-elles rendues publiques ? Connaissant leur valeur économique, j'en doute.

    La population sera donc réduite à accepter les conclusions sans exercice critique possible.

    - Les données sont formelles : la fracturation hydraulique est sans danger.
    - On peut vérifier ?
    - Non.

    Le point positif, c'est que techniquement parlant, nous vivons toujours en démocratie.