24/03/2011 à 18h25

Le film « Waste Land » : quand la décharge devient conte de fée

Sophie Verney-Caillat | Journaliste Rue89

Comment faire des recycleurs d'ordures des icônes artistiques sans les manipuler ? Les réponses de Vik Muniz, l'artiste du film « Waste Land », nominé aux Oscars et en salles depuis le 23 mars.

Quand Vik Muniz, suivi de la caméra de Lucy Walker, arrive à Jardim Gramacho, la plus grande décharge du monde, en banlieue de Rio, et lance aux « catadores » (ramasseurs de déchets) qui passent là 16 heures par jour, « je suis aussi connu au Brésil que Picasso », on a d'abord envie de lui mettre une claque.

Quand, trois ans plus tard, il associe à la réussite de son œuvre ces travailleurs des rebuts et leur reverse les 250 000 dollars (176 000 euros) récoltés, il force l'admiration.

Il a fait poser Tiao en « Marat assassiné » dans une baignoire trouvée dans la décharge, et celui-ci, qui voit son portrait s'envoler à 50 000 dollars (35 000 euros), s'exclame : « Je n'ai jamais imaginé devenir une œuvre d'art. »

« Waste Land » est un « work in progress » artistique et conte de fée. (Voir la bande-annonce)

De passage à Paris pour la sortie du film, l'artiste Vik Muniz a répondu à nos questions sur le processus de création très particulier de ce film.

Rue89 : La présence constante de la caméra de Lucy Walker derrière vous a-t-elle été gênante lors de votre relation avec les ramasseurs d'ordures ?

Vik Muniz : Si l'on fait de l'art en envisageant le succès d'avance, on est dans la mauvaise voie. Il faut être très attentif et instinctif. Je n'avais jamais collaboré avec une réalisatrice au cours du processus de création. Lucy Walker a certainement influencé le film, le film a changé le projet photo, mais il m'a aussi donné le courage d'aboutir le projet artistique.

On a amené les gens à s'inclure progressivement dans le travail narratif, ça a donné une maturité à mon travail, je suis allé au-delà de mes attentes. Jamais je n'ai imaginé que ça se terminerait aux Oscars.

Votre relation avec eux n'a pas dû être simple. Un monde sépare l'artiste installé à New York et la misère de la décharge...

Avec eux, je partage une origine. Avant de m'installer aux Etats-Unis, j'ai grandi dans une favela de São Paulo. J'étais encore ado quand je me suis pris une balle dans la jambe pour m'être interposé dans une bagarre.

Dans le film, je questionne la fragilité de ma relation avec eux. D'ailleurs à partir d'un moment, je ne dis pas eux mais « nous » : nous discutons ensemble de savoir si c'est bien d'aller à Londres exposer ou pas. On a décidé d'y aller.

Ils ont emmené celui qui allait le plus profiter de la situation, Tiao, leader de la coopérative des ramasseurs de déchets recyclables. Ça lui a donné une énorme autorité pour négocier des choses avec des gens plus puissants que lui. Maintenant, il fait des conférences et voyage partout, il est consultant pour Coca Cola. Il est très doué et devient un exemple pour les « catadores ».

Comment avez-vous réparti les bénéfices des œuvres ?

Je leur ai donné tous les bénéfices des photos, c'était en dehors du budget du film. Chacun a reçu 12 000 dollars grâce à la vente des photos, ce qui leur a permis de s'acheter une maison. On les a aussi aidés à créer une bibliothèque, un centre de ressources où il y a des ordinateurs.

Et vous, vous n'avez pas besoin d'argent pour vivre ?

Moi, la vente de mes photos me rapporte plus que ce dont j'ai besoin pour vivre. Les « catadores » m'ont apporté autre chose que de l'argent : pendant 28 ans, j'ai eu mal à retourner au Brésil à cause de la différence de classe.

Puis j'ai commencé à travailler avec les enfants des rues à Salvador, je me suis occupé de l'enfant pauvre que j'avais été, j'ai trouvé mon rôle dans la société brésilienne. La philanthropie est une sublime expression de l'égocentrisme, ne soyons pas hypocrite ! Ça me fait me sentir important.

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  • Galibi
    Galibi
    Explore l'indéterminé
    • Posté à 23h27 le 24/03/2011
    • Internaute
      Explore l'indéterminé

    Je connais le travail de Vik Muniz depuis plusieurs années. C'est un artiste que j'apprécie beaucoup : son travail sur l'image est limpide. L'expérience présentée par le film, si j'en juge par la bande annonce, semble passionnante. La rencontre des arts plastiques et du cinéma peut avoir cette puissance de faire apparaître le réel et ça semble le cas ici. En tout cas, la description d'une démarche qui a rendu possible une telle rencontre avec l'autre est vraiment très intéressante et donne envie de voir le film. Merci !

  • Rezonor
    Rezonor
    Collectif
    • Posté à 05h05 le 25/03/2011
    • Internaute
      Collectif

    Les dix commandements de l'admirateur de l'arteur Vik Muniz
    (dont je suis)

    1 Vik Muniz se fait plaiz, les photos sont chouettes : j'adore ;

    2 Vik Muniz nous fait plaiz parce qu'il fait de belles photos, quoique les sujets bon mais… c'est toujours chouette : j'adule ;

    3 Vik Muniz est conscient que « La philanthropie est une sublime expression de l'égocentrisme » : je plussoie sa lucidité ;

    4 L'artiste persévère en distribuant l'argent - le geste reste « clean » mais ne correspond plus en rien aux besoins systémiques des brésiliens : j'opine avec retenue ;

    5 Une camerawoman exploite l'action, moins cool : je renâcle un chouïa ;

    6 Le produit dérivé de l'action-film devient « oscarisable » et partant « bankable » à souhait, le package devient suspect : j'objecte avec fermeté ;

    7 L'un des « catadores » que la contextualisation de l'action investit comme chef, en l'occurrence la dramaturgie exige un telle assomption, las, fausse note : ce dernier devient consultant pour Coca-cola. L'affaire commence à schlinguer : je renifle un début d'entourloupe ;

    8 Le band aid pour le Biafra me revient en mémoire et là ça se met à craindre grave parce que si l'histoire ne se répète pas, des analogies minimum se produisent au rayon : les mêmes causes produisent les mêmes effets ! donc je tousse ;

    9 Le circuit globalisé de communication de la planète Hollywood se met à produire du buzz (y compris le présent papier) autour de la magnanimité de Vikounet, posant en « catadores » putatif : je m'étrangle devant tant d'outrecuidance ;

    10 Le système digère l'affaire Wasteland (notons combien le titre en rappelle un autre : Wonderland), en fait la dimension négative de notre modèle de consommation frénétique trouve un débouché et partant une justification éco-sociale grâce à l'art (c'est juste le contraire de son rôle mais bon bref, n'épiloguons pas…) et là je n'adhère plus du tout à ce conte de fée sur-indivualisant.

    Accepterions-nous de passer, entre deux collectes siglées éco-emballage, de l'arteur à l'ant-arteur au motif que Vik est un gars formidable, ex futur pauvre ? La trajectoire est un peu biaisée pour faire la courte échelle à un marché de l'art au service des hyper-puissants (Bolloré et Pineau ont acheté ? ) qui sera bien le seul gagnant à terme de cette opération rondement menée.

    Pour mémoire JR a déjà sévi dans les favelas de la même ville. Tout porterait-il donc à croire que le « supplément d'âme » de l'art occidental consubstantiel à la production massive de déchets se trouve désormais dans la manipulation politique de la misère offshore (ou de ses capacité de production quand la Chine entre en scène) ?

  • chris 2
    • Posté à 00h36 le 26/03/2011

    C'est proprement répugnant. Il y a effectivement de belles ordures dans
     » ce bas monde « ...

    L'ensemble est bien gluant, le film bien hypocrite tout dégoulinant de bons-sentiments, de certitude branchée, de culpabilité mal placée ( en bourse ) et de putasserie bienveillante et parfaitement assumée : C'est la crise mondiale du capitalisme financier alors faisons semblant de prendre la température du peuple qui croupit depuis des siècles sur la butte d'ordures de Rio de Janeiro et très visiblement lâché par le gouvernement “ Lula ‘...

    Suprême raffinement de l'artiste qui vit à New-york : Souvenons-nous et jouons avec le bon peuple à la souris pour faire jouir le chat ; plantons-lui une bonne dague symbolique en plein coeur : faisons lui trier des ordures en parodiant le tableau de David : Marat assassiné - Mais bien sûr !

    Faire semblant d'être avec les pauvres pendant qu'on bouffe confis avec les hyper-richards de la planète comme l'artiste Italien Maurizio Cattelan qui s'imagine avoir fait un gros doigt aux banques tandis qu'il n'a fait qu'une sculpture kitsch et bien pathétique : Lien

    Le bouquet du film ici est ce croquemort de l'art et des enchères avec son profil de Dracula qui vient déclarer séance tenante comme s'il lâchait un pet : J'espère que le risque qu'il a prit sera amorti -

    Vraiment répugnant tout ça et oui ça me fait penser à Bill Gates qui fait semblant de filer son fric au pauvres en le filant à sa propre fondation afin d'être complètement défiscalisé : retour à l'aristocratie. Espérons que le peuple de la banlieue de Rio lira Marat dans le texte plutôt que de se laisser instrumentalisé par un type qui sent le vent tourner et tente de faire gonfler sa côte artistique en humant l'air du temps qui est à la révolte et au fumier.

    ’ J'espère que le risque qu'il a prit sera amorti ‘ - Ordure ! Tête sur une pique !