24/05/2010 à 10h34

Au cœur de l'incinérateur de déchets d'Ivry-sur-Seine

Sophie Caillat | Journaliste Rue89

Pourquoi brûler tant de déchets au lieu de les recycler ? Reportage à l’usine de traitement des ordures, avant agrandissement.


Suite à notre enquête sur le projet de nouvel incinérateur à Ivry-sur-Seine, le Syndicat intercommunal de traitement des ordures ménagères de l’agglomération parisienne (Syctom) nous a invités à visiter l’actuel centre multifilières, là où sont traitées les poubelles des ménages de 84 communes franciliennes.

Relookée en 1996, année où le syndicat a démarré les collectes sélectives, l’usine où l’on trie et brûle a de l’allure. Ses cheminées aux airs de fusées d’Hergé et sa façade opalescente font oublier le balet des camions et l’odeur d’ordures -étonnamment supportable.

De cette promenade dans les entrailles de ce monstre de technologie, on retiendra plusieurs enseignements.

1

On recycle vingt fois moins qu’on ne brûle


incinérateur d’ivry

A Ivry arrivent les camions des deux tournées : les déchets ménagers recyclables qui seront envoyés ailleurs, et ceux qui ne le sont pas et qui seront brûlés.

Les premiers représentent 33 000 tonnes par an, les seconds plus de 700 000 tonnes, soit vingt fois plus.

Pourquoi est-on aussi nuls en recyclage ? Le président du Syctom, François Dagnaud, adjoint au maire de Paris en charge de la propreté, a ses explications :

« D’abord, il faut se rappeler qu’on ne trie à Paris que depuis 2001, et que la montée en puissance a été vertigineuse. C’est encore récent, et puis on n’est pas disciplinés comme des Japonais.

Enfin, on est confrontés aux difficultés de l’habitat vertical très dense, où 5% de gens qui trient mal peuvent nuire aux efforts de 95% de leurs voisins. »

Plus tard dans la conversation, le président du Syctom se félicite qu’en matière de tri, les Parisiens aient « rattrapé la moyenne nationale », citant le chiffre de 32 kilos par habitant par an.

Pourtant, si l’on regarde une enquête de l’Ademe parue en 2007, la moyenne nationale est de 46 kilos triés par habitant et par an. Les habitants des 84 communes du Syctom sont donc de mauvais élèves.

Autre handicap pour un bon tri, remarque le président du syndicat intercommunal : le fait que la collecte reste une compétence communale. Il précise :

« C’est compliqué pour les gens de s’y retrouver, parce que les codes couleurs ne sont pas les mêmes selon les communes et parce que chaque ville décide de ce qu’on peut mettre dans la poubelle de tri.

Ainsi, à Paris le petit électroménager peut être recyclé, mais pas dans la plupart des villes de banlieue. »

2

On ne recycle que s’il existe une filière

Quand on jette tout en vrac dans sa poubelle de recyclage, on ne s’imagine pas qu’ensuite tout est retrié par des opérateurs sur d’impressionnants tapis roulants. Chaque matière est ensuite compactée et envoyée chez un sous-traitant :

  • Les papiers sont évacués par voie fluviale vers une papeterie à Rouen et redeviennent du papier recyclé pour les journaux ;
  • Les bouteilles en plastique transparent redeviennent des bouteilles en plastique ;
  • Les cartons redeviennent des cartons ;
  • Les conserves et canettes vont dans des aciéries qui les transforment pour qu’elles soient utilisées notamment comme métaux et aluminium dans l’industrie automobile pour faire des gainages.

Le Syctom ne va ainsi trier que ce qu’il sait envoyer au recyclage. François Dagnaud souligne qu’« on ne recycle pas si les filières n’existent pas, il faut un seuil de rentabilité ».

Le syndicat a ainsi passé un contrat avec Sita-Suez et Paprec et créé une usine à Limay (Yvelines) afin d’y recycler les bouteilles plastiques.

Comme le montre la vidéo suivante, c’est un énorme travail que de retrier derrière nous ce que nous trions mal. Le commentaire est de Christophe Maria, directeur de la communication du Syctom. (Voir la vidéo)

3

On incinère et il reste encore des mâchefers

Le centre d’incinération est composé de deux gigantesques fours qui tournent 24 heures sur 24 sans interruption, hormis quelques semaines d’arrêt technique chaque été.

Chacun brûle 50 tonnes de déchets par heure à une température de 900 degrés, le maximum autorisé.

Nous n’avons pas pu approcher les fours, ni voir comment le turboalternateur transforme la chaleur en vapeur pour chauffer 100 000 « équivalents-logements » (un appartement de 80m² occupé par quatre personnes) en électricité.

En revanche, on a pu observer ce qu’il reste une fois la combustion terminée : les mâchefers, résidus de la combustion composés de cendre et ferraille qui pèsent encore 100 000 tonnes par an (sur les 700 000 tonnes brûlées). (Voir la vidéo, d’abord commentée par l’attachée de presse puis par Christophe Maria, directeur de la communication du Syctom)

Ces mâchefers -la ferraille qui n’a pas fondu lors de la combustion- seront répandus ensuite en sous-couche sous les routes. Mais comme ils contiennent des métaux lourds potentiellement polluants pour les sols, il faut les surveiller de près.

C’est ce qu’affirme faire le Syctom : les mâchefers sont stockés à l’air libre pendant trois mois puis analysés avant d’être revendus aux entreprises de BTP.

Mais d’autres pays, comme la Suisse, considèrent que les mâchefers contiennent trop de polluants pour être réutilisés.

4

Faut-il continuer à incinérer autant de déchets ?

Ecologistes et riverains reprochent au projet de nouvel incinérateur, prévu sur le même site d’Ivry pour 2023, d’être surdimensionné par rapport aux exigences du Grenelle de l’environnement qui table sur une forte hausse du recyclage et une baisse des besoins en incinération.

Un collectif de riverains soupçonne notamment le Syctom d’avoir prévu trop gros, pour pouvoir fournir du chauffage à 100 000 logements.

François Dagnaud reconnaît que son syndicat incinère plus que la moyenne française, mais il se plaint de ne pas pouvoir traiter tous les déchets et d’être contraint d’en envoyer 300 000 tonnes par an en décharge.

A Claye Souilly (77) et Bouqueval (91), nos poubelles finissent dans de grands trous en béton. Ce sujet met en colère le président :

« J’estime que ce n’est pas une solution, c’est une priorité pour moi d’arrêter ça. Je ne comprends pas que les associations environnementalistes très parisiennes ne s’intéressent pas à ce qui se passe dans nos champs de betteraves. »

Voir le document

(Fichier PDF)

Rappelons tout de même que les écologistes se sont mobilisés contre le projet de nouvelle décharge à Saint-Escobille en Essonne par exemple.

Les écologistes craignent surtout que le projet du Syctom, pour Ivry en 2023, ne table que sur une progression minime de la collecte sélective : 35 kilos par an et par habitant prévus pour 2023 alors que nous sommes déjà à 32 kilos. (Télécharger le rapport du maître d’ouvrage du débat public, pages 33-36)

François Dagnaud se dit certain que « l’incinération, à terme, est
condamnée en zone urbaine, si on peut brûler le moins possible, c’est
mieux. L’avenir c’est le réemploi, le tri, la valorisation organique ».

Cette dernière méthode, la méthanisation -ou transformation en biogaz ou engrais des déchets alimentaires et fibreux- est la vraie bonne nouvelle du projet de 2023.

Ce procédé sera encore plus intéressant quand le Syctom pourra collecter les déchets des gros producteurs que sont les cantines, restaurants et hôpitaux, qui, pour l’instant, échappent à sa compétence.

Mis à jour le 24/05 à 14h43  : précision sur les mâchefers qui sont le résidu de la combustion composé de cendre et ferraille.

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  • tyrflex
    tyrflex répond à Contestatairieux
    précaire
    • Posté à 11h17 le 24/05/2010
    • Internaute 114758
      précaire

    je ne pense pas qu’il y a que « les gens » et par réduction les habitants. A Paris, plus de 30% des déchets collectés par le service public sont issus de l’activité économique, et on ne peut pas dire que le tri y soit grandement développé. Ex : on trie dans un Mc DO une pharmacie ?

  • orangevox-
    orangevox- répond à tyrflex
    Licencieuse
    • Posté à 11h26 le 24/05/2010
    • Internaute 114473
      Licencieuse

    Sur ce sujet : Au cœur de l’incinérateur de déchets d’Ivry-sur-Seine

    Il y a 3 problèmes principaux :

    1 - Le premier est la production de masse de déchets : que l’on trie ou pas, ce sont les administrés qui sont responsables de la pollution, leur mode de vie urbain est producteur de déchets : ils doivent changer leur comportement citadin.

    2 - Le recyclage des déchets est aussi quand cela est possible couteux pour le bilan carbone :
    L’énergie nécessaire pour reconvertir les déchets n’est pas gratuite !

    3 - L’incinération est un problème pour les riverains et nécessite de filtrer les fumées. Le SYCTOM est très responsabilisé à ce sujet.
    De plus l’Énergie du brulage pourrait être transformée en Énergie thermique comme énorme chaudière pour les administrés.

    Finalement ces administrés subissent les émanations des déchets qu’ils rejettent eux-mêmes dans la ville.


    Le recyclage ou le brulage sont juste une meilleure solution qu’aux décharges.

    La Solution est d’acheter des produits frais non emballés et de recycler chez eux un maximum d’objets et d’emballages.

  • näbb
    näbb
    étudiant
    • Posté à 11h33 le 24/05/2010
    • Internaute 115409
      étudiant

    En Suède, il n’y a pas un bac « recyclage » mais une poubelle par type (plastique, verre blanc, verre sombre, carton, métal...). Pourquoi ne sommes nous pas capables de faire ça en France ? Un peu de civisme, c’est trop demandé ?
    Pour ce qui reste et est incinéré, ça se passe en général dans des centrales à cogénération, qui alimentent une bonne partie de la ville en électricité et en chaleur (ou au minimum en chaleur). Pourquoi ne pas implémenter des centrales de ce type ? Au moins, les déchêts serviraient à quelque-chose...

  • Patrick desche-zizine
    • Posté à 11h37 le 24/05/2010
    • Internaute 40408

    Le vrais scandale c’est le plastique, ce produit est théoriquement recyclable à 100% mais comme il en existe presque autant que de produit, les compositions de ces plastiques ne sont pas compatibles entre eux pour être recycler. Trop de brevets pour des produits assez similaires, si les états imposaient aux industriels d’utiliser un nombre restreint de plastiques ils seraient recyclable de façon rentable. une formule de plastique mou, une autre de plastique dur, du souple et encore de l’alimentaire et point. Inutile de compter sur le civisme des citoyens, même s’il est parfois étonnant la solution est nettement moins radicale. Les états sont ils prêts à interdire des brevets et de façon concerté ?

  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 12h00 le 24/05/2010
    • Internaute 82025
      non connue

    Ça pose le problème de l’écologie en zone urbaine et rurale.
    Pas de place, c’est un tri sur moins de matériaux, pas de chaudière à bois ni à copeaux, pas ce compost...
    Inversement, la campagne, c’est plus de transport, pas d’effet collectif...

    Concernant les déchets, il faut quand même bien comprendre que le tri n’est qu’un pansement, mais que la solution est dans la Lien des produits.
    - meilleure qualité, pour une durée supérieure
    - meilleure réparabilité, pour la même raison (alors que la tendance s’inverse)
    Le tri gaspille de l’énergie, du transport, pollue, génère des concentrés de saloperies, etc. Ne nous cachons pas derrière ce petit doigt.

  • BobCat
    BobCat
    observateur
    • Posté à 12h54 le 24/05/2010
    • Internaute 71310
      observateur

    Quelques remarques sur la collecte sélective des déchets.

    * 1 . Montant « impôt ordures »

    1 . 1 . Depuis qu’on a mis en place dans notre commune le triage et l’enlèvement sélectifs des déchets, la taxe d’enlèvement des ordures coûte 2,5 fois plus chère.

    * 2 . Méthode irrationnelle - Gestion incohérente

    2 . 1 . Le triage des déchets par les habitants est très mal fait, malgré les différents rappels de la mairie car très peu pratique. Il ya bien des bacs etiquetés différemment pour « emballage » (plastique, papiers, bois ...dans le même bac ! !) et « déchets humides » : quand l’essuie-tout en papier, est souillé par de la sauce ou par la boisson renversée sur la table, est-ce un déchet humide ou du papier ? ?

    2 . 2 . Par ailleurs ce qui sert à stocker les bouteilles vides se trouve à 800 mètres de mon habitation, et certainement à plus d’un km de certains logements, et donc la tentation est grande d’envoyer aux « emballages » certains pots en verre !

    2 . 3 . Et certains résidus non recyclables (petit électroménagers, batterie et piles, huiles de vidange...) sont à déposer à la décheterie à 5km de l’extrêmité de la ville ! ! !

    * 3 . Bénéfice

    3 . 1 . J’ignore si la communauté des communes réalise un bénéfice sur la valorisation des déchets réellement recyclables, en trop petite quantité à mon avis, mais je pense que c’est tout de même cher pour les contribuable.

    3 . 2 . Il y en a quelques uns qui tirent un profit financier du tri actuel et ce sont par exemple le ferrailleur du coin, les recycleurs d’huiles, d’électroménagers etc..., qui n’ont rien à faire que venire avec leurs camions quand le préposé à la décheterie leur passe un coup de fil.

    3 . 3 . Le profit non chiffrable pour l’instant, est sans doute dans le sens de la conscientisation de la population à l’environnement, et dans le sens du ralentissement de la pollution par la dérivation de la part recyclée des déchets, vers leur ré-emploi.

    3 . 4 . Mais à quant une véritable planète propre, à mon humble avis, il s’échappera encore beaucoup de fumées (contaminées de dioxyne) des cheminées de l’incinérateur d’Ivry-sur-Seine, avant que nos arrière arrière ... petits enfants n’en profitent (sans doute hors de l’hexagone).

  • campannella
    campannella
    étudiant
    • Posté à 13h29 le 24/05/2010
    • Internaute 86544
      étudiant

    Pour ajouter un témoignage à cet article.
    J’ai habité pendant un an dans une résidence étudiante qui se trouve juste à côté de l’incinérateur d’Ivry.
    Effectivement vu de l’extérieur ça a un air très haute technologie, voire même très propre.
    En revanche vous ne parlez pas des nuisances sonores d’une usine qui fonctionne jour et nuit. Les bruits métalliques continuels sont très pénibles à supporter quand on vit à côté.

    Quant aux odeurs soi disant « étonnament supportables », vous devriez essayer d’aller y faire un tour un jour de pleine chaleur. Comme il fait rapidement très chaud dans ces petits studios on est obligé d’ouvrir les fenêtres pour avoir un peu « d’air frais ». Et là ça devient invivable. Dès qu’il a commencé à faire chaud j’avais l’impression de vivre en permanence dans un air vicié.
    Dès que j’ai pu trouver un autre endroit où me loger je suis parti.

    J’apprécie beaucoup votre volonté d’aborder des sujets parfois négligés par d’autres médias. Mais pourquoi ne pas aller demander aux gens qui vivent tous les jours avec l’incinérateur ce qu’ils en pensent ?

  • Hirongel
    Hirongel
    Citoyen en culotte courte
    • Posté à 13h31 le 24/05/2010
    • Internaute 94402
      Citoyen en culotte courte

    J’aimerai juste débattre d’un autre point de vue.
    Je ne suis pas le chantre du recyclage à tout prix. Parfois, les analyses de cycles de vie nous donnent d’étranges surprise notamment sur le papier.
    Mieux vaut un emballage papier, plastique ou en bois pour vos fraises d’été ?
    Dans l’ordre ça serait le bois, puis le...plastique et oui ! Car le papier n’est pas si avantageux : en plus d’avoir un pouvoir calorifique faible par rapport au plastique (donc une faible valorisation énergétique en incinération), il demande des ressources importantes pour son traitement (son fameux recyclage) notamment beaucoup d’eau et d’énergie pour chauffer cette eau !
    La question n’est donc pas si facile...
    Mais on est tous d’accord, si déjà on réduisait le sur-emballage, on ne serait pas là à se poser ce type de question.

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