07/04/2010 à 11h25

L'obstination d'un militant anti-nucléaire devant la justice

Sophie Verney-Caillat | Journaliste Rue89


Capture d'écran de la vidéo La Qualité de Vie, février 2009 (DR).

Michel Guéritte est une grande gueule. Un activiste organisé, imaginatif et efficace. Il comparait ce mercredi 7 avril devant le tribunal correctionnel de Troyes pour menaces de mort envers deux élus. Ce jeune retraité, communicant audiovisuel, a le sens de la formule. Il me lance en cours d'entretien : « Si vous faites un mauvais article, je fous le feu sur Rue89 ».

Mais après un rapide échange, je comprends que son humour n'a d'égal que sa passion pour la cause : lutter contre les « poubelles nucléaires » qui sont pour lui des « crimes contre l'humanité ».

Alors qu'il risque jusqu'à cinq ans de prison et 75 000 euros d'amende, il dénonce un « procès politique » et prévient : « Ils peuvent me mettre en prison, j'irai jusqu'au bout. »

Retour sur les faits. L'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) qui a déjà implanté deux sites de stockage dans l'Aube, l'un pour les déchets à très faible activité et l'autre pour ceux à faible et moyenne activité, a besoin d'un centre de stockage pour ceux dits « faible activité vie longue ».

Sur la base de critères géologiques, quelque 3 115 communes sont contactées en juin 2008. A elles ensuite de dire si elles sont intéressées par le projet d'enfouir sur leur sol, entre 15 mètres et 200 mètres, des déchets nucléaires.

« Les études sont menées en vue de la mise en service du centre à l'horizon 2019, sous réserve de son autorisation par le gouvernement », précise l'Andra. Une quarantaine de communes se portent candidates, majoritairement dans l'Aube, « là où ils connaissent les centres de stockage de l'Andra et voient que ça se passe bien », précise-t-on à la communication de l'agence publique.

« J'ai craqué, c'est ce qu'il cherchait »

Apprenant la nouvelle, Michel Guéritte décide de mettre la pression sur les élus. Il appelle la maire de Pars-lès-Chavanges, Joëlle Pesme :

« On discute une demi-heure, je lui dis “Est-ce qu'il faudra un jour mettre le feu aux 21 mairies de la communauté de communes pour arrêter ça ? ” Elle me répond “Oh, je vous en prie, commencez par la mienne, j'ai pas de budget pour la refaire ! ” »

C'est ce qui vaut, entre autres, au militant d'être aujourd'hui poursuivi pour « menaces de mort et d'incendie de lieu public ». Joëlle Pesme a refusé de répondre à Rue89. Mais l'autre élu qui a porté plainte, l'ex-maire d'Auxon, est très remonté. Jean-Louis Caillet précise :

« J'avais déjà porté plainte pour menaces de mort par téléphone, mais ça a été classée sans suite. Ce procès ne prend en compte que deux points, l'accusation de faux en écriture -il m'a accusé de falsifier un compte-rendu de conseil municipal que je n'avais pas fait-, et insultes -il a envoyé des mails me traitant de “stupide cupide”. »

En plus, ma maison a été assaillie de manifestants, il a diffusé mon numéro de portable sur Internet en disant de m'appeler jour et nuit... Suite à tout cela, j'ai démissionné de mon mandat. J'ai craqué, c'est ce qu'il cherchait. »

Les enjeux de l'affaire dépassent l'Aube et le « soldat Guéritte »


Portrait de Michel Guéritte sur Villesurterre.com (DR)

Le militant a en effet réussi à mobiliser les citoyens localement et du coup, les conseils municipaux des deux communes ont finalement renoncé à se porter candidats. Un modèle du genre, reconnait Stéphane Lhomme, ancien porte-parole du réseau Sortir du nucléaire :

« Il met les élus devant leurs responsabilités, c'est bien, il faudrait le faire plus souvent. Là, il y a un risque de blocage total de la filière nucléaire qui tient à une seule personne : cette affaire peut remettre en cause toute la filière nucléaire française. S'il n'y a pas de chiottes pour faire disparaitre les merdes, il faut arrêter d'aller aux toilettes. »

Le combat de Michel Guéritte a fait tache d'huile au-delà de l'Aube : le projet de centre de stockage pour les déchets les plus radioactifs, à Bure dans la Meuse, a déjà rencontré l'opposition de la mairie de Bonnet, qui a voté « non » au nom du principe de précaution.

Ce ne serait pas une pure coïncidence si c'est après cet épisode que le parquet a décidé de poursuivre Guéritte. Ce qui fait dire à Benoit Buisson que « dans cette affaire, il y a autre chose que ce qu'on veut nous dire ». Comprendre : les enjeux dépassent l'Aube et le « soldat Guéritte ».

« Le parquet a décidé de poursuivre par crainte d'un succès des anti-nucléaire sur le projet de Bure. Il n'est jamais sorti de son rôle de militant et même s'il ne fait pas l'unanimité, il n'y a pas de quoi aller au pénal. »

« Il n'est jamais sorti de son rôle de militant »

L'avocat rappelle qu'il n'y a jamais eu de violences physiques, que le prévenu est « équilibré mais atypique », qu'il n'est « jamais sorti de son rôle de militant ». D'ailleurs, il existe une jurisprudence protectrice de la liberté d'expression, selon laquelle :

« Quand il s'agit de sujets d'intérêt général ayant trait à la protection de la santé et de l'environnement, on peut utiliser des propos excessifs voire outranciers. »

Si Michel Guéritte était condamné à de la prison avec sursis, estime l'avocat, « cela équivaudrait à un carton jaune, un avertissement. C'est une manière de faire pression sur des militants qui refusent des projets du gouvernement. »

Le procureur a requis un mois de prison avec sursis et mis l'affaire en délibéré au 18 mai.

La carte Pearltrees des articles sur le nucléaire en France :

La France et nucléaire

Mis à jour le 7/04 à 17h05. Bure est situé dans le département de la Meuse.

Mis à jour le 8/04 à 11h13 avec les réquisitions du procureur.

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  • ecor1
    ecor1
    sur le fil
    • Posté à 11h58 le 07/04/2010
    • Internaute
      sur le fil

    Ou comment un grain de sable peut...

    Souvent on sombre dans un sentiment d'impuissance face au monde, on se dit qu'on est seul et qu'on peut rien changer. Resignation.
    Bin en fait non, un type seul peut faire pas mal de dégats et surtout gripper la machine. C'est un bel exemple.

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 12h16 le 07/04/2010
    • Internaute
      délinquante avérée

    Maintenant, il n'est donc pas besoin de passer à l'acte pour être jugé ?

    « menaces de mort et d'incendie de lieu public »

    c'est vraiment un procès pour faire taire les opposants au nucléaire. Mais c'est aussi la preuve de la dérive judiciaire dans tous les domaines d'une opposition citoyenne active.
    Si le gouv croit qu'on va la fermer, il se goure.
    Bonne chance à Michel Guéritte.

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 12h54 le 07/04/2010
    • Internaute
      Chroniqueur Grolandais

    La génération de déchets nucléaires ne s'arrêtera pas parce qu'un citoyen habité par les meilleurs intentions du monde se met dans l'idée de livrer une bataille titanesque contre le système.
    Chapeau bas M. Guéritte, mais votre combat contre l'enfouissement des résidus de la filière nucléaire est inutile, voir dangereux.
    La réorganisation de la filière nucléaire par F. Roussely, avec le démantèlement programmé d'AREVA et la tutelle d'EDF sur l'ensemble des outils de production et de construction, amènera progressivement l'État à se désengager au profit du privé. Dans cette perspective, la rentabilité immédiate et la réduction des coûts peut amener des dérives graves sur la gestion des déchets nucléaires. Il est plus que nécessaire de trouver rapidement des solutions pérennes à ceux ci avant que le marché et le profit ne leur trouvent des destinations Low Cost plus exotiques les unes que les autres.

  • Hulk
    • Posté à 13h47 le 07/04/2010

    « En plus, ma maison a été assaillie de manifestants, il a diffusé mon numéro de portable sur Internet en disant de m'appeler jour et nuit… Suite à tout cela, j'ai démissionné de mon mandat. J'ai craqué, c'est ce qu'il cherchait. »

    Ce seraient des militants anti-avortement, ou des intégristes islamistes, qui se comporteraient comme cela pour défendre leur cause, tout le monde trouverait que ce sont des méthodes inacceptables et condamnables, à juste titre.

    C'est toujours le même problème avec les fous-furieux obnubilés par la seule et unique Grande Cause de leur vie, quelle que soit la cause. Ils peuvent faire beaucoup de dégâts auprès des gens ordinaires tout en étant convaincus de leur bon droit et de la noblesse de leur cause.

    Il ne faut pas se laisser faire et rendre coup sur coup.

  • zaichonok
    zaichonok
    bobo bio
    • Posté à 14h36 le 07/04/2010
    • Internaute
      bobo bio

    on peut critiquer les méthodes... n'empêche : si les citoyens de ces communes se retournent si facilement contre leur élus avec le remue-ménage d'un seul homme, c'est surement qu'ils étaient beaucoup trop peu informés. Etaient-ils seulement au courant des projets de leurs mairies ?

    Si les gens sont mécontents après coup en plus c'est pas comme si il suffisait de voter pour quelqu'un d'autre à la prochaine municipale pour déplacer la décharge une fois qu'elle est là... ce sont des projets qui engagent des responsabilités au très long terme !

    Donc si les élus avaient fait leur boulot d'information correctement dès le début, ils n'auraient peut être pas ces problèmes là. Peut-être qu'ils avaient peur qu'en informant les gens sur un projet lié au nucléaire les gens refusent de toute manière, mais ça ne les autorise pas à passer par dessus leur consentement.