03/03/2010 à 17h36

Comment BASF est passée de la cassette à la patate OGM

Sophie Verney-Caillat | Journaliste Rue89

Il y a 20 ans, le groupe chimique faisait dans la VHS ; aujourd'hui, il commercialise Amflora. Histoire d'une mutation génétique.



La pomme de terre OGM Amflora (BASF/DR)

Amflora est le petit nom de la pomme de terre transgénique issue des labos de BASF et qui vient d'être autorisée par la Commission européenne. Mais qu'on ne s'y trompe pas : le chimiste n'est pas en train de se reconvertir dans l'agro-alimentaire, ni d'envahir nos assiettes, la pomme de terre en question étant, pour l'instant, destinée à un usage strictement industriel.

Ce qui intéresse dans ce tubercule, ce n'est pas sa capacité à devenir un gratin ou une frite mais son amidon, qui, génétiquement transformé, a de nouvelles vertus, selon BASF :

« L'amidon d'Amflora rend le papier plus brillant, le béton et les adhésifs plus résistants dans le temps. »

Quand on demande à BASF comment ils sont passés de la cassette à la patate, la question leur semble incongrue. « Vous connaissez très mal BASF », nous répond l'attachée de presse :

« On ne fait pas du tout de produits grand public, seulement du B to B, [business to business, soit d'entreprise à entreprise, ndlr].

La cassette est la seule exception à cette règle, presque un accident de parcours. »

Un accident de parcours ? Plutôt le moyen d'accéder à une notoriété restée « intacte » à l'image de la publicité ci-dessous. (Voir la vidéo)

Un business qui n'aurait jamais dépassé « 1% de tout BASF », affirme la firme, et sur lequel le chimiste ne s'est pas attardé :

« En 1934, Telefunken a créé le magnétophone et demandé à BASF d'inventer la bande, puis Philips à la fin des années 60 nous a demandé de faire la cassette audio et vidéo, mais on a revendu l'activité à Emtec il y a plus de dix ans et c'est toujours resté peanuts dans notre activité. »

Des peintures aux pesticides

Le groupe allemand a près de 150 ans et a été lancé par ses inventions de colorants pour textiles qui ont remplacé, à partir des années 1860, les pigments naturels, végétaux ou minéraux, très chers. Puis le chimiste s'est implanté dans les engrais, les cosmétiques et les plastiques et irrigue désormais de très nombreux domaines :

« On amène le gaz de Gazprom en Europe, on retrouve nos produits aussi bien dans les peintures automobiles que dans les cosmétiques ou les pesticides. »

Et justement, c'est par la branche « biotechnologie végétale » qu'est arrivée la pomme de terre Amflora. Son intérêt, explique un porte-parole de la société :

« La pomme de terre contient 20% d'amidon, et grâce à l'inversion d'un gêne, nous avons trouvé un moyen simple et peu coûteux de séparer l'amylose et l'amylopectine pour ne garder que ce dernier, un polymère qui sera très utile dans l'industrie, papetière et cosmétique notamment. »

Résistance à des médicaments ?

Même si elle ne sera pas commercialisée dans l'alimentation, les écologistes s'inquiètent de la première autorisation donnée à une plante OGM par Bruxelles depuis douze ans.

BASF va faire pousser ces pommes de terre sur une centaine d'hectares en 2010 en Allemagne, Suède, République tchèque et Pays-Bas. De son coté, la France va attendre l'avis du haut conseil de biotechnologies et demande le « renforcement de l'expertise communautaire ».

Car ce qui inquiète surtout les écologistes, ce sont les risques de dissémination dans l'environnement. Greenpeace souligne ainsi que cette pomme de terre, une fois disséminée, « pourrait augmenter la résistance de certaines bactéries à des médicaments, comme des traitements contre la tuberculose. »

Et la députée européenne (MoDem) Corinne Lepage de dénoncer la « déclaration de guerre [de Jose Manuel Barroso, le président de la Commission européenne] à l'égard des citoyens européens majoritairement opposés aux cultures OGM » destinée à « satisfaire les lobbies ».


Un dessin de Chimulus sur la nouvelle insulte à la mode : « patate transgénique »

  • 18641 visites
  • 106 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • kevangel
    kevangel
    Chercheur
    • Posté à 17h50 le 03/03/2010
    • Expert
      Chercheur

    Article intéressant, il ne faut effectivement pas tout confondre. Les OGM de Monsanto sont beaucoup plus dangereux à long terme car ils s'attaquent à l'indépendance alimentaire des pays en soumettant l'agriculture à son diktat. Le problème des OGMs n'est pas tant leur éventuel toxicité mais plutot leur nuisance environnementale à cause de l'utilisation accrue de pesticides et/ou la contamination des espèces existantes.
    Ce qui me pose problème dans cette affaire de patate OGM, c'est qu'on n'a pas trouvé un moyen de les produire en milieu totalement confiné. Il est évident que des cultures en plein champ vont forcément contaminer l'environnement. Donc ca ne me dérange pas dans l'absolu que ces patates puissent etre cultivées, elles peuvent surement améliorer la production industrielle et la rendre moins polluante. Mais il faut absolument trouver un moyen de garder la production dans des milieux fermés. Bien sur pour Barroso toutes ces considérations sont un peu compliquées, tout ce qui compte c'est le pognon.

  • summerpat
    summerpat
    Academique
    • Posté à 18h32 le 03/03/2010
    • Internaute
      Academique

    Premier article du jour (à ma lecture) qui decrit enfin pourquoi cette patate est OGM : un moyen de séparer l'amylose et l'amylopectine...
    Bravo pour cette breve mais existante description ; encore un petit effort de vulgarisation de ces polymeres naturels si utilisés dans tous les domaines et ce sera parfait.

  • Chimulus
    Chimulus
    Dessinateur de presse
    • Posté à 18h35 le 03/03/2010
    • Internaute
      Dessinateur de presse
  • Disciple ressucité
    • Posté à 19h49 le 03/03/2010

    Il faut dire aussi que cette patate possède un gêne de résistance aux antibiotiques. Pour quelle raison, je n'en sais rien, mais c'est comme ça. Après, savoir comment tout ce bazar va évoluer si des bactéries s'en approchent....

    L'article 22 de la directive 2001/18/CE nous dit :
    « Une attention particulière devrait être accordée à la question des gènes de résistance aux antibiotiques lors de l'évaluation des risques des OGM contenant ces gènes. »
    Lien
    Nous voilà rassurés, une attention particulière a été accordée à la question, enfin je l'espère.

  • Naldo
    Naldo répond à Reveil
    • Posté à 20h18 le 03/03/2010

    Le fait est que le risque pour la santé ET pour l'environnement sont tous deux très durs à estimer et encore plus dans les conditions économiques qui poussent à des études rapides et tranchées dans leurs conclusions.

    Ceux qui affirment que l'amélioration génétique des espèces est un phénomène similaire à celui qui se passe (spontanément et de manière plus lente) dans la nature n'ont pas tout à fait tord.
    Mais ceux qui craignent des conséquences graves sur les écosystèmes n'ont pas tord non plus.

    Après tout, nous en sommes à un point où les écologues (les scientifiques, pas les écoloGISTES) recommandent d'éviter au maximum l'introduction d'espèces exotiques dans un nouveau milieu (pour éviter les invasions biologiques que l'on ne pourrait contrôler), et où d'un autre côté, l'industrie inonde les terres cultivées d'individus génétiquement modifiés pour être plus résistants, avec comme conséquence potentielle une invasion biologique de ces individus.

    En biologie, les experts scientifiques (du moins dans la recherche publique) préconisent souvent le principe de précaution : quand on ne sait rien, on évite de toucher.
    Le problème c'est que dès qu'il y a des enjeux industriels et économiques, on considère l'absence de preuves comme la preuve d'absence (pour des raison évidentes). Grave erreur méthodologique.

  • oldmc
    oldmc
    abstentioniste volontaire
    • Posté à 23h23 le 03/03/2010
    • Internaute
      abstentioniste volontaire

    Ce qui me gêne aussi c'est le fait d'utiliser des espaces de culture pour planter des patates GM pour faire du fric pour quoi ?
    pour :
    « L'amidon d'Amflora rend le papier plus brillant, le béton et les adhésifs plus résistants dans le temps. »
    Ces espaces pourraient être utilisés de façon correcte pour nourrir la population de façon correcte.

    définition de nourriture correcte : à vous de jouer....

  • newsome
    • Posté à 00h38 le 04/03/2010
    • Internaute

    La résistance à un antibiotique est utilisée comme un marqueur. Une fraction seulement des cellules soumises aux manipulations génétiques possèdent le trait intéressant le manipulateur. => Pour sélectionner ces cellules, il associe à ce trait interessant un autre trait, le marqueur, facile à localiser. Et la résistance à un antibiotique est particulièrement facile à localiser : suffit d'exposer l'ensemble des cellules à l'antibiotique, et de récupérer celles qui prospèrent. Cf. Lien

    Le gène de résistance de BASF a été autorisé par l'AESA parce qu'il est déjà présent chez de nombreuses bactéries dans la nature et que les transferts de gènes entre plantres et bactéries n'existent pas en dehors des labos. Cf. Lien.