20/01/2010 à 12h56

Les décontamineurs de centrales nucléaires sortent du silence

Sophie Verney-Caillat | Journaliste Rue89


Au-delà des rivalités au sommet entre Proglio et Lauvergeon, l'industrie nucléaire si chère à la France s'incarne aussi dans ces milliers de travailleurs de l'ombre, ces sous-traitants précarisés. Après un premier documentaire sur le sujet, un roman et un témoignage donnent la parole aux « décontamineurs », ceux qui nettoient les centrales nucléaires de leur radioactivité.


La couverture de « La Centrale » d'Elizabeth Filhol

Rien ne prédisposait Elisabeth Filhol à se mettre dans la peau de ces hommes (ce sont toujours des hommes), qui plongent dans le fond des réacteurs au gré des « arrêts de tranche » et colportent leur angoisse de foyer en mobile home, au gré de contrats courts.

« La Centrale » (éditions P.O.L), premier roman de cette femme de 44 ans, contrôleuse de gestion dans l'industrie, est une œuvre simple et touchante, étonnante de précision, toute en pudeur et qui ne cède jamais au pathos.

Esthétique du béton

Tout prédisposait Claude Dubout, 30 ans d'expérience dans le nucléaire, à prendre la parole. C'est le documentaire d'Alain de Halleux, « RAS, rien à signaler » diffusé en mai sur Arte, et dont il est un figurant, qui l'a décidé.

Dans un récit autobiographique  ». Ce qu'il y a derrière ces grilles » (éditions Paulo-Ramand), et sur son blog, il livre son vécu du métier.

Le « décontamineur » a lu « La Centrale » et l'a trouvé :

« Authentique et réel. C'est curieux car elle parle d'une jolie manière de la centrale. Elle nous fait passer de l'autre côté des barrières de sécurité. »

Extrait :

« Vues du ciel, ce sont deux anneaux blancs posés au sol entre la route et le fleuve -dans l'angle que font la route et la rive gauche du fleuve.

En réalité deux énormes coques cylindriques de 150 mètres de diamètre à leur base, légèrement étranglées à la taille, chacune repose sur une couronne de pilotis en béton armé, l'air extérieur pénètre entre les pilotis à l'intérieur de la tour et remonte par convection naturelle, en l'absence totale de vent -ce qui est le cas aujourd'hui-, le panache d'air chaud s'élève à la verticale dans l'atmosphère. »

Les deux livres racontent ce qu'est nettoyer la radioactivité, pourquoi on en arrive là et comment on vit avec l'angoisse de dépasser la dose et de ne plus être apte, d'être forcé à l'arrêt.

20 millisieverts, c'est l'irradiation maximale par personne et par an. Un geste maladroit et on se la prend. Dans cette lecture d'un passage de son livre, Elisabeth Filhol décrit l'angoisse du décontamineur. (Voir la vidéo des édition P.O.L.)

Un goût du risque et du nomadisme, ou simplement la nécessité de travailler poussent ces gens à s'engager dans ce drôle de métier. Extrait de « La Centrale » :

« Eux, ce qui les attire, c'est le danger, la certitude tous les jours de pouvoir se mettre en danger, qui n'est pas à la portée de n'importe quelle tâche dans une industrie quelconque.

Le nucléaire, finalement, ça leur convient, tant que le corps joue le jeu, pas d'attache, le tour de France et dans la durée quand même. »

« Je me voyais comme un sauveur de la radioactivité »


Il faut pourtant des qualifications en physique, en chimie et en radioactivité, souvent acquises dans d'autres tâches au sein des centrales. Comme Claude Dubout :

« Un jour j'ai entendu ce mot de décontamineur, et j'ai eu un flash, comme une révélation. Je me voyais comme un démineur, un sauveur de la radioactivité.

Aujourd'hui, je n'y vois plus guère d'attrait, je n'ai pas reçu tout ce que j'ai donné. »

Il a bien essayé de changer de métier, mais n'y est pas arrivé. C'est alors qu'il a réalisé combien il était invisible :

« Sur la feuille de paie c'est marqué “agent d'intervention” ou “d'assainissement”. Le mot de décontamination a été créé dans le milieu, mais personne ne le connaît. »

« S'ils se mettent à parler, c'est que la situation va vraiment mal »

Rémunéré comme n'importe quel métier de la logistique, risqué et précaire lorsqu'il faut faire le tour des centrales pour quelques semaines de boulot avec des indemnités de 60 euros par jour pour se nourrir et se loger, le métier n'attire guère.

Alors que les centrales nucléaires françaises vieillissent et ont de plus en plus besoin d'entretien, la précarité des prestataires a de quoi inquiéter, comme le souligne Alain de Halleux, le réalisateur de « RAS, rien à signaler » :

« Pendant 50 ans, les travailleurs ont fait corps avec leur industrie car leur travail avait un sens. Ils fabriquaient de l'électricité pas cher, ils tenaient à leur emploi et aimaient leur travail. S'est développé un grand secret de famille. Aujourd'hui, s'ils se mettent à parler, c'est que la situation va vraiment mal. » (Voir la bande-annonce du documentaire)

Photo : centrale nucléaire en Illinois, Etats-Unis (Bistrosavage/Flickr)

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  • klax
    klax
    RP
    • Posté à 13h32 le 20/01/2010
    • Internaute
      RP

    Je n'ai lu ni le libre de Madame Filhol, ni celui de Monsieur Dubout. Quelques extraits donnés ici me donnent l'impression qu'il y a certaines inexactitudes dans les propos. EDF limite à 16 mSv sur 12 mois glissant la dose limite, dans l'objectif d'éviter des dépassements réglementaires.

    Ensuite, divers systèmes qualité, de contrôle et gestion de la dosimétrie ont été mis en place de manière à ce que les intervenants, notamment les décontamineurs, puissent avoir une lisibilité plus prononcée des risques qu'ils encourent et de la dose qu'ils intègrent. La réglementation évolue aussi en ce sens. Il n'est pas possible par exemple de renvoyer un intervenant ayant intégré la dose maximale en quelques jours si ce dernier n'a pas fait un temps de travail minimum dans l'entreprise selon la règle du prorata.
    Et ce ne sont que quelques exemples parmi d'autres, sur ce qu'il existe actuellement.

    Je ne veux pas dénigrer le travail des décontamineurs. Les intervenants en centrales savent à quel point leur tache est ingrate mais pourtant nécessaire. Je ne commente pas non plus la précarité de certains. Je veux juste souligner qu'énormément d'initiatives sont prises, de travaux effectués, pour diminuer les risques de leurs interventions et améliorer leurs conditions de travail en chantier. Et j'espère qu'ils vont continuer à travailler avec les radioprotectionnistes, pour continuer de faire avancer les choses.

    Lien

  • survivant
    • Posté à 14h04 le 20/01/2010

    Entre le lobby d'edf et ses sectes internes, difficile pour un intérimaire de faire entendre sa voix. Dénoncer la crasse nucléaire et ses effets secondaires relève du parcours du combattant aux vues des informations filtrées. C'est la chasse gardée d'edf du pas vu pas pris, Il suffit de se remettre en mémoire « l'incident » de la centrale de Triscastin pour ne citer que celui là, les exemples sont tellement nombreux, c'est à se demander si edf ne relève pas des services secrets ? Certes, prenons le gage d'edf qu'elle ne veut pas alarmer la population. Il est tout aussi facile de se demander si edf ne cache pas ces informations pour ne pas que la population se détourne de ce poison mortel et opte pour des énergies alternatives alors que la politique actuelle ne voit que par le nucléaire et n'a surtout rien à proposer en échange qui lui ramènerait autant d'argent.

  • padiran
    padiran répond à AK47
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 14h05 le 20/01/2010
    • Internaute
      Chroniqueur Grolandais

    J'ai été DATR au Cea, puis Cogéma pendant quelques années et nous avions tous le même statut. Maintenant les interventions sont confiées à des entreprises extérieures Salvarem, Onet, Spie, ...... Les agents de ces sociétés bénéficient du même suivi médical et du même encadrement de radioprotection que les agents AREVA (nouvelle dénomination de Cogéma).
    Quant au suivi sur EDF , des collègues m'ont dit qu'effectivement le suivi des intervenants était beaucoup moins strict et plus apparenté à l'auto contrôle.

  • ombrax
    ombrax
    IDF
    • Posté à 15h21 le 20/01/2010
    • Internaute
      IDF

    Le mot « décontamination » est absent de l'industrie nucléaire tout comme le terme « infection nosocomiale » n'est jamais prononcé à l'hôpital. C'est de la novlangue ; quand on ne peut résoudre un problème, on change le mot ; )

  • Tariec
    Tariec
    « Radio Paris ment », « Radio (...)
    • Posté à 16h32 le 20/01/2010
    • Internaute
      « Radio Paris ment », « Radio (...)

    Daniel Mermet avait réalisé, il y a quelques années, une excellente émission sur les décontamineurs !
    A réécouter sur la-bas.org...

    Je me rappelle de ces salariés expliquant que le dosimétre était déposé...avant d'entrer en zone contaminée. Car au dessus d'un certain seuil , impossible de continuer à bosser. Le but étant non pas le besoin d'adrénaline (pfffff) mais le fric !
    Pour l'adrénaline (sic), il y a l'Afghanistan pour ça...houp's désolé, ça m'a échappé.

    Bref, encore des mecs qui ne dépasseront pas la cinquantaine, au mieux...

    EDIT pour le post au dessus : les effets des doses se cumulent. et ce n'est que quelques dizaines aprés que les maladies se déclarent. Au fait, j'ai bossé à la COGEMA il y a longtemps, stop aux contre vérités rassurantes. Moult ouvriers/opérateurs (et médicaux sur place) se foutent de savoir les conséquences à long terme, c'est bien pourquoi j'en suis partie !

  • jean Bidel
    jean Bidel
    jeune retraité
    • Posté à 16h02 le 21/01/2010
    • Internaute
      jeune retraité

    Après les essais nucléaires qualifiés de « propres » par tous les gouvernants de l'époque et la catastrophe (étouffée) sanitaire y consécutive - une bonne partie des « acteurs » sont déjà morts dans le déni et l'indifférence 40 ans après - voici les soutiers du nucléaire civil qui prennent la parole . Seulement Edf a pris les devants : il ne sera responsable de rien , toute cette activité est sous-traitée .
    Ce sera comme le scandale de l'amiante , tout le monde a des doutes mais les décideurs vont se repasser le bâton merdeux pendant des années .
    De plus prendre de tels risques avec sa vie pour un salaire ridicule quand on voit cette somme obscène que va se mettre en poche le futur patron d'Edf ! Ce n'est pas lui qui se risquerait à rentrer dans le cul des échangeurs .
    Quant à l'indemnisation de ces pathologies contractées pendant l'activité professionnelle il ne faut pas y compter , tout le monde se débine devant ses responsabilités à commencer par l'état .
    Ainsi de cette loi « Morin » votée en Décembre (et comme je l'avais annoncé sur un sujet précédent) qui était pourtant à minima (la France dans sa grande mansuétude reconnaissait « enfin » 18 pathologies - les américano-britanniques en ont reconnu 31) est déjà remise en question et possiblement rognée comme l'indique le communiqué ci dessous :
    COMMUNIQUE DE PRESSE du 20 janvier 2010.

    Nous avons été informés de source sûre que la réunion
    interministérielle se réunira demain à Matignon pour élaborer le
    décret d'application de la loi Morin portant sur la reconnaissance et
    l'indemnisation des vétérans des essais nucléaires.

    Il nous est précisé que la liste des maladies serait ramenée à 13 au
    lieu des 18 ou 20 promises !

    L'AVEN considère cette réduction des pathologies retenues comme un
    affront du gouvernement envers les associations et les
    parlementaires.

    Les pathologies radio-induites qui sont fatales 30 ou 40 ans après : encore des décennies de combat à venir !