Le Tadjikistan, une voie majeure du trafic de drogues

Près de 1  800 tonnes d'héroïne et d'opium y transitent chaque année. La lutte anti-drogue, soutenue par l'ONU, reste dérisoire.

L'opium d'Afghanistan transite en bonne partie par le Tadjikistan (A. Masood/Reuters).

(De Douchanbe, Tadjikistan) Plongée dans l’univers du Tadjikistan, carrefour de tous les trafics de drogue en Asie centrale. Elle commence le 15 avril à Douchanbe, capitale de ce petit Etat asiatique, par une incursion dans un lieu clos, où règne une odeur douceâtre, vaguement vinaigrée. Elle émane des sacs entassés sur les étagères : par dizaines de kilos, de l’opium, de l’héroïne.

Nous sommes dans le local où sont entreposées avant destruction les plus récentes prise de l’Agence tadjike pour le contrôle des drogues, relevant directement de la présidence de la République du Tadjikistan.

« Nous avons saisi 1,7 tonne de drogue dure »

Non sans fierté, le directeur de l’Agence, le général Roustan Nazarov affiche avec complaisance ses exploits :

« Pour les trois premiers mois de 2008, nous avons saisi 1,7 tonne de drogue dure, soit 28% d’augmentation par rapport à la même période de l’an passé, année au cours de laquelle les prises d’opium et d’héroïne avaient dépassé quatre tonnes, plus une tonne de haschisch.

Au total, 27 tonnes depuis 2001. A raison de deux grammes par dose consommée, cela représente 13  500  000 doses. Nos compatriotes tadjiks sont d’ailleurs les premières victimes : le nombre des toxicomanes a augmenté de 60%, celui des séropositifs a explosé, passant de 10 en 2000 à 700 en 2007. »

Des sacs d'opium et d'héroïne stockés à l’Agence avant destruction (P. Madelin).

Des exploits tout relatifs

Pourquoi le général pratique-t-il cette transparence brutale dans un pays réputé pour ses obscurités ? Simplement parce qu'il est en service commandé, il doit démontrer son efficacité à son commanditaire l’UNODC –United Nations Office on Drugs and Crime– relayant en l’occurrence une aide massive des Etats-Unis.

En vérité, le général Nazarov ne peut ignorer que ces exploits sont relatifs. Selon une source diplomatique française, les prises opérées par les garde-frontières représentent moins de 4% des chargements qui transitent par le Tadjikistan, estimés à 1  800 tonnes par an, un tiers de la production afghane.

La drogue entre à 2  500 dollars le kilo, elle en sort à 4  500 dollars. Soit un revenu net estimé à 3,6 milliards de dollars par an, un pactole et une bénédiction dans ce pays d’une rare pauvreté, dont la seule ressource d’exportation est un coton de médiocre qualité qui culmine à 400 millions de dollars par an : dix fois moins. Cette manne est même miraculeuse pour une économie qui survit sous perfusion grâce aux aides diverses des pays occidentaux.

En témoigne l’étalage dans les rues de Douchanbe de luxueux 4x4 de fabrication occidentale ou japonaise, et les villas somptueuses en construction. Sans compter les insolents bureaux des banques locales, et les commerces aux vitrines pleines d'éclat malgré l'absence de clients.

Une barrière infranchissable, sauf pour la drogue

Sur la route de la soie, enclavée entre l’Afghanistan, la Chine et les anciennes républiques soviétiques, le Tadjikistan, a toujours été une zone de transit commercial, la soie, les épices, la peste. Il est aujourd’hui la première route de la drogue et du trafic d’hommes.

Depuis le début des opérations de la « coalition » en Afghanistan et l’effondrement du système social rigide imposé par les Talibans, la culture du pavot et sa transformation en héroïne a explosé en Afghanistan, on estime que la production atteint a minima 6  000 tonnes par an, soit les deux tiers du tonnage mondial.

Le trafic suit. Comme la route d’Irak est fermée par la guerre, celle du Pakistan close par les obstacles à la sortie du pays, voici le Tadjikistan plus que jamais en première ligne. Le général Nazarov le constate :

« L’Afghanistan, est à la source de tous nos problèmes, les stupéfiants viennent tous de là, nos problèmes prennent racine dans cette situation très complexe. »

La plus grande part de l’opium et de l’héroïne pénètre au Tadjikistan à travers des montagnes, culminant parfois à plus de 7  000 mètres, barrent la frontière sud. Pour franchir la frontière par des cols tous situés entre 2  500 et 4  500 mètres, il faut passer par un pays sauvage, désert, quasiment impossible à surveiller. Infranchissable, sauf pour les camions transporteurs de drogue.

Les routes de la drogue identifiées par l'Agence (P. Madelin).

L'Etat tadjik, autoritaire… et d'une grande faiblesse

Né d’une indépendance hâtive en 1991, par la suite ravagé par une guerre civile terrible, 100  000 morts et 1 million de personnes déplacées pour 7 millions d’habitants, le Tadjikistan est à la fois un Etat surautoritaire, notoirement corrompu, et d’une très grande faiblesse, son administration reste balbutiante. Par exemple le contrôle fiscal est embryonnaire.

On ne peut donc être surpris que le blanchiment de l’argent généré par la drogue ne semble pas rencontrer le moindre obstacle. Un blanchiment au demeurant sommaire faute d’un système bancaire élaboré, un blanchiment passant pour l’essentiel dans des achats de consommation, dans l’immobilier, dans le commerce.

Des situations diplomatiques complexes

Face à ce gouffre noir en grande partie ouvert par la crise afghane, la France considère, par la voix de son ambassadeur Olivier Maitland Pelen, que son implantation au Tadjikistan est stratégiquement capitale pour suivre les événements. Pour prendre la mesure du trafic de drogue et du transit de groupes terroristes islamistes.

Pour affirmer cette présence, Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, est venu inaugurer la nouvelle chancellerie de l’ambassade le 11 avril. Sans s’opposer au retrait de l’attaché de police français, qui était justement chargé de suivre le trafic de drogue et éventuellement de conseiller les autorités locales.

Quant au général Roustan Nazarov, il oublie de mentionner que son prédécesseur direct, l'ex-général Ghaffor Mirzoyev, n’a tenu cette fonction que quelques mois avant d’être arrêté en août 2004. Il a été jugé et condamné à quarante ans de prison pour meurtre, corruption et tentative de coup d'Etat.

Un observateur très averti me confie :

« Ancien chef de la garde présidentielle, influent, Mirzoyev était en fait soupçonné de pouvoir un jour s'opposer au président de la République du Tadjikistan. C’est un exemple typique des liens qui existaient, et qui doivent encore perdurer, entre les structures de pouvoir et les milieux mafieux. »

Ainsi la lutte contre le trafic de drogue massif masque des situations diplomatiques pour le moins complexes. Et les conséquences de la « guerre au terrorisme » menée par la coalition en Afghanistan n’en finissent pas de bouleverser l’Asie centrale.


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Par Grums
22H30    26/04/2008

Raisonnement à l’emporte pièce:
Si l’on dépénalise les drogues, les cours s’éffondrent donc plus de trafiquants et de délinquance liée à ce fleau.
Si l’on est capable de mettre en place une bonne pédagogie informative et préventive.
Y aurait-il plus de consommateurs?
L’alccol est en vente libre y a t-il vraiment plus d’alcoolique?
Aujourd’hui celui qui veux se droguer peut le faire sans problèmes, très facilement, quelle que soit la repression et les riques pénaux encourus.
On sait que beaucoup de ceux qui ont sombrés dans le drogue ont présentés avant des difficultés sociales ou psychlogiques.
N’est ce pas de ce coté qu’il faudrait commencer à refléchir?

 
Par mammia mia
23H22    26/04/2008

Les plus grands consommateurs de ces substances sont les européens.

Il faut signaler en première ligne les TRAIDERS…Sans cette substance ,ils n’auraient pas la capacité « humaine normale » ni l’agilité mentale,ni la rapidité pour réagir au cours de la bourse.C’est comme pour les cyclistes.Il leur faut des anabolisants.
Alors quelle hypocrisie!
L’Afghanistan est leur meilleure alliée ,leur nounou ,leur nourrice . Ces pauvres esclaves du capitalisme financier(souvent très doués et très jeunes) sont logés à la City (London City).

 
Par Phil2922
07H51    27/04/2008

En Europe, l’héroïne se démocratise et touche de plus en plus de jeunes. Avant, c’était surtout les intellectuels, les vedettes qui en consommaient. Le marché est donc en augmentation, d’où l’intérêt de rester amis avec les pays producteurs et passeurs. D’ailleurs les forces militaires de la « coalition » ont pour principale mission de former les militaires afghans pour se battre contre les Talibans qui sont plus durs contre les producteurs de pavot. Il faudrait une grande campagne de communication pour montrer dans quel état peut mettre une trop importante consommation d’héroïne: Par exemple en affichant partout le portrait de Doc Gynéco et le montrer « chanter » sur scène…!!

http://phil195829.overblog.com

 
Par Jean-Jacques Louis
11H34    27/04/2008

C’est un très vieux problème: de tous temps, l’Asie Centrale en général mais, c’est vrai, un peu plus le Tadjikistan, a toujours été la route de tous les trafics. Pas seulement la drogue mais aussi les denrées alimentaires, les armes et les vêtements. Et, plus grave, des fourrures d’espèces en voie d’extinction vendues en toute liberté sur le marché de Kashgar.

Du temps des Soviets, la route M41 qui longe la frontière avec la Chine et l’Afghanistan avait déjà très mauvaise réputation et ni le KGB ni les douanes n’étaient parvenus à la contrôler. Avec l’effondrement de l’URSS, la situation s’est encore considérablement dégradée. La partie Est du Kazakhstan était un véritable cimetière d’armes nucléaires périmées mais dont la matière fissile pouvait être reconcentrée à un coût inférieur à ce que cela coûtait en partant de zéro. Il s’en est écoulé des quantités considérables dans de nombreuses directions et dans des conditions de transport qui ont souvent coûté la vie aux passeurs.

La porosité des frontières de l’ancien bloc communiste a été un souci majeur du programme TACIS qui y a d’ailleurs consacré pas mal d’argent. Selon moi, beaucoup trop; il y avait dans ces pays des problèmes encore beaucoup plus graves que les problèmes douaniers, notamment les problèmes environnementaux et l’approvisionnement de la population en eau potable.

Des douaniers payés soixante euro par mois, la guerre civile qui a fait rage pendant plusieurs années, des montagnes de plus de 4.500 m. où seuls des locaux expérimentés savent circuler, … tout cela ne peut que faciliter la libre circulation des personnes et de toutes les marchandises imaginables sur la M41. Le long de la partie de la route entre le lac Kara et le Pont de l’Amitié, on a même posé des milliers de mines. Cela a à peine ralenti les différents commerces.

Cette région est et restera incontrôlable. C’est ce qui fait son danger mais peut-être aussi son charme.