
Mariage annulé, affaire « La Rumeur »… La France régresse !
Bruno Guigue limogé ; Hamé le rappeur du groupe La Rumeur devant la cour d'appel ; le mariage annulé de Lille…
Depuis quelques années, la France a peur et se fait peur. Est-ce la faiblesse des valeurs républicaines, de moins en moins porteuses dans un monde globalisé et sans frontières ? Ou tout simplement le ressentiment d'un ex-empire colonial toujours drapé dans son arrogance, pris de complexes face au géant américain surpuissant non seulement économiquement, mais aussi culturellement ? Sans oublier le spectre menaçant des forces montantes de la mondialisation comme la Chine ou l'Inde qui effraient la vieille Europe dont l'énergie s'essouffle et l'économie montre de sérieux signes de faiblesse.
Le 11 septembre 2001 a par ailleurs donné une justification ultime à l'obsession sécuritaire qui accompagnera toute la campagne présidentielle de 2002, ayant mené, au deuxième tour, à un face à face entre Jean-Marie Le Pen et Jacques Chirac, dont le second sortira finalement vainqueur. C'est dans les derniers mois de l'année 2001 qu'on commence à évoquer un antisémitisme galopant au sein des milieux issus de l'immigration maghrébine, lequel finit par être décrit avec des tons apocalyptiques. Nous sommes en pleine seconde Intifada. Tout concourt à faire de l'islam l'ennemi de l'Occident. C'est l'entrée dans l'ère du soupçon au carré. Le » choc des civilisations » se transforme en argument imparable dans certains cercles.
L'Etat s'acharne contre le rappeur Hamé
C'est dans cette atmosphère qu'on agite les vieux fantômes de la peur et c'est alors qu'éclate l'affaire du groupe de rap engagé La Rumeur, qui se présente comme subversif et underground. Ses figures de proue, Ekoué et Hamé, même s'ils revendiquent leur identité de fils d'immigrés et de banlieusards, échappent aux clichés habituels : tous les deux sont bardés de diplômes universitaires.
Dans un article figurant dans le fanzine accompagnant leur album de 2002, L'Ombre sur la mesure, Hamé écrit :
» Les rapports du ministère de l'Intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu'aucun des assassins n'ait été inquiété. »
Le contexte est favorable à ce que cette phrase fougeuse, devienne le motif d'un harcèlement judiciaire qui dure encore. Nicolas Sarkozy, alors Ministre de l'Intérieur, porte plainte contre l'auteur de cette phrase. En 2004, ce dernier est relaxé par le parquet qui considère que ces propos relèvent de la liberté d'expression.
En 2005, le procureur de la République fait appel de ce jugement. Hamé est de nouveau relaxé en 2006. Cette fois le ministère de l'Intérieur se pourvoit en cassation. En 2007, la Cour de cassation annule la décision de relaxe de 2006. C'est ainsi que Hamé comparaissait à nouveau le mardi 3 juin devant la cour d'appel de Versailles. A croire que l'Etat, cette immense machine, tremble devant un jeune rappeur. Franchement, on atteint un sommet de ridicule.
Les paroles polémiques de Hamé mettent-elles à tel point en danger la République et sa police ? Si c'est le cas, la République est vraiment chancelante et ses citoyens ont toutes les raisons de s'inquiéter pour leur sécurité… En fait, le syndrome sécuritaire traduirait tout simplement cette faiblesse, encourageant un zèle rageur à démontrer à tout prix qu'il revient à l'Etat de protéger les citoyens de tous ces dangers qui les guettent, dont les immigrés et leurs descendants seraient les représentants. En fait, une sorte de méthode Coué à usage politique.
Certes, le motif de la plainte contre Hamé était la » diffamation publique envers la police » . Si sa manière d'exprimer sa colère n'était pas des plus modérées, ce que dit Hamé n'est pas infondé. La critique, par essence, supporte l'excès et en présuppose la possibilité. Et la polémique sans excès ne serait pas de la polémique.
Une liberté d'expression incomplète
Des cas de jeunes tués par la police, sans raison précise, sont là pour témoigner de cette violence au quotidien qui ne fait qu'engendrer de la violence en retour au lieu de la circonscrire. Violence et contre-violence largement présentes dans ces ghettos qui rappellent l'échec des politiques d'immigration aussi bien de la gauche que de la droite. De surcroît, la police française ne s'est pas toujours distinguée, dans l'histoire du XXè siècle français, par son pacifisme et son sens du bien commun. Sans vouloir confondre les polices de toutes les époques, on ne peut pas ne pas garder à l'esprit son rôle peu glorieux dans la déportation des Juifs, ou pendant la guerre d'Algérie. Ce qui ne signifie pas qu'il n'y eut pas des policiers qui résistèrent dans ces moments sombres, mais ce n'est évidemment pas à ceux-là que s'en prenait Hamé.
Dans un pays où la liberté d'expression est soumise à la censure des prétoires, la démocratie est affaiblie. C'est le serpent qui se mord la queue. Car plus la démocratie faiblit, moins elle tolère la critique. Prenons les États-Unis, qui ont connu avec le maccarthysme leurs moments de ténèbres. Ils sont aujourd'hui le pays où la liberté d'expression est exercée comme un droit inaliénable de l'individu et du citoyen. Chez nous, la liberté d'expression, si elle n'est pas entourée de toutes les précautions rhétoriques, donc corsetée, peut se trouver assez vite sanctionnée. Hamé n'est pas la première ni la seule victime de cette situation, mais espérons que la raison et le bon sens l'emporteront sur la logique de harcèlement judiciaire qu'il subit. La liberté d'expression est le combustible vital d'une nation qui se respecte et qui est tournée vers l'avenir. Oui, d'une nation qui compte avancer.
Le cas Guigne
Il y a quelques mois, le sous-préfet Bruno Guigue était limogé de ses fonctions pour avoir écrit un texte critique, quelque peu emporté dans son expression, sur Israël sur le site d'Oumma.com, organe franco-musulman -et ce à la demande expresse de représentants d'institutions juives. Là aussi, la République a témoigné de ses faiblesses non seulement en mettant une fois de plus en péril la liberté d'expression, mais aussi en cédant aux demandes d'un groupe de pression qui considérait l'article en cause comme relevant de l'antisémitisme, lorsqu'on sait que si Bruno Guigue critique durement Israël, il n'est nullement antisémite ; il citait d'ailleurs (sans donner ses sources) des informations recueillies dans des ouvrages écrits l'un par une Israélienne et l'autre par un journaliste d'origine juive.
Le mariage annulé pour marchandise non-conforme
Un dernier exemple de défaillance de notre République, cette fois-ci, est lié à ses préjugés sur l'islam : l'annulation à Lille d'un mariage entre deux Maghrébins, à la demande du mari. La raison invoquée est que l'épouse, contrairement à ce qu'elle avait affirmé avant son mariage, n'était pas vierge. Un magistrat français a prononcé l'annulation. Est-ce qu'il l'aurait fait si le couple était français de souche, blanc et catholique ? Un mari rendait ainsi une marchandise non-conforme, et le juge, au XXIè siècle, dans un pays occidental, victime de ses propres clichés, prononçait un verdict digne d'un régime fondamentaliste musulman. Et notre Garde des Sceaux approuvait dans un premier temps ce jugement, ce qui n'est pas moins inquiétant. Etaient ainsi bafoués non seulement les acquis de la lutte des femmes, mais aussi la simple dignité des femmes en tant que femmes. Un divorce, on aurait compris, mais l'annulation…
Oui, la France des Lumières, cette France de Voltaire -mais où Voltaire, aujourd'hui, aurait sûrement eu maille à partir avec la justice-, la France de la Révolution, des droits de l'homme (et de la femme), de la Commune de Paris, des intellectuels critiques, de la liberté, cette France-là est en berne. Ses intellectuels préfèrent le confort du consensus au risque de la confrontation. La critique est démodée, vive le conformisme. Les ors de la République les éblouissent, et même si ce n'est pas tout à fait nouveau dans l'histoire de notre pays, tout de même leur silence surprend. La France, décidément, ne se ressemble plus…
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De lioe
berlin | 09H42 | 06/06/2008 |
bonjour Madame BENBASSA
Je ne peux que vous rejoindre sur votre analyse sur la situation des musulmans et de l ambiance passionnelle qui règne autour.A ceci près que ce n est pas, et loin de la, un problème Franco-Francais.
Quant a la régression dont vous parlez, je rejoindrai Manu13, et de plus la France reste quand même un pays dit démocratique par rapport a beaucoup d autres pays.
Bonne journée
De CarolineIDF
Juriste et peintre | 10H27 | 06/06/2008 |
Hélas, bien sûr que nous régressons au regard du respect de nos principes fondamentaux. Certes cela a été pire qu'aujourd'hui ; certes il est des pays, nombreux, où c'est pire. Doit-on s'en satisfaire ? Relisez des textes frondeurs et dénigrant d'il y a 25/30 ans (Renaud, Maxime Leforestier etc…) Ils n'étaient pas poursuivis en justice et ils étaient même parfois programmés. Nos anciens présidents de la V° pouvaient s'agacer face à certaines caricatures, mais ne trainait pas pour autant devant tribunaux pour un Tee-shirt !
N'est-ce pas une régression que d'entendre le garant de nos institutions privilégier les croyants comme il l'a fait dans son discours de Latran ? Pas une régression que de voir un juge trouver que la non-virginité d'une femme est suffisamment dégradante pour son mari pour considérer ce caractère comme « essentiel », plus essentiel que l'égalité en droit des citoyens, au droit des femmes de disposer de leur corps comme l'ont les hommes ? Pas une régression que d'avoir condamné à de la prison ferme des jeunes manifestants non-casseur au casier judiciaire vierge ? Pas une régression de réautoriser après 33 ans d'interdiction la séparation des filles et des garçons dans les classe ? Et j'en passe tant…
Quand on n'avance pas on recule. Hélas.
De andriouchka
13H52 | 06/06/2008 |
Madame Benbassa, vous êtes d'un parti pris qui fausse toute analyse !
« L'affaire Guigue » n'a rien à voir avec les 2 autres, car il ne concerne pas des faits de Justice, mais une sanction et non un limogeage, puisque Guigue a été obligé de changer de fonction pour non respect du devoir de réserve d'un haut fonctionnaire. Ecrire dans un journal religieux, quand on est sous-préfet, n'est pas du meilleur effet. Je préfère ne pas aborder le fond de l'article dont vous faites une analyse plus que légère.
Sur le mariage annulé, vous parlez de Maghrébins. Je regrette, mais l'ex-couple est FRANCAIS. Vous parlez aussi de « français de souche » ? pfffff qu'est-ce que ça veut dire ? Il faut remonter à combien de générations pour être « français de souche » ? D'après Me Eolas, la prodécure de faire appel au TGI, sans être courante, pour faire annuler un mariage, est nénamoins usité. LE problème, est que l'Etat, par Rachida Dati, se mêle d'une décision de justice en interjetant appel.
Le cas La Rumeur est le seul cas cité où la liberté d'expression est bafouée. Ce n'est pas la première fois que des chanteurs sont sanctionnés, cf Serge Gainsbourg et sa Marseillaise, par exemple. La différence est que maintenant, toute opinion exprimée qui n'est pas dans le moule sarkozien vaut à son auteur de se retrouver devant un tribunal.
Le cas La Rumeur est donc le cas type de régression de la liberté d'expression et on n'a pas fini d'en baver avec ce gouvernement aux ordres d'un parano.
De Genz
Curieux | 15H17 | 06/06/2008 |
A propos du mariage annulé, je voudrais juste corriger une petite contre-vérité mentionnée dans l'article, tellement récurrente dans les médias et chez les politiciens qu'on se demande s'il ne s'agit pas en fait d'une véritable campagne de désinformation : le mariage n'a pas été annulé à la demande du mari mais à la demande des deux parties. Cette petite nuance est capitale.
Toutes les grandes âmes humanistes, progressistes, féministe, de droite ou de gauche, qui veulent faire annuler la décision du tribunal (décision soit dit en passant en plein accord avec la jurisprudence) veulent donc de fait forcer cette femme à être marié à l'homme qui l'a humilié pendant sa nuit de noce. Au nom bien sur de la liberté de la femme…
P.S : tout a fait d'accord avec Deborah, il faut d'urgence expurger les livre d'histoires de la mention degradante de « pucelle » generalement accolée au nom de Jeanne D'Arc. De même, il faut interdire ce film à succès particulièrement rétrograde faisant l'apologie de la chasteté avant le mariage : « 40 ans toujours puceau ».