Le Crif doit s'ouvrir aux critiques de la politique israélienne

Richard Prasquier, conseiller du président sortant, Roger Cukierman, qui avait déjà accompli deux mandats, a été désigné pour trois ans président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) en recueillant au second tour 77 voix. L’élu, cardiologue, âgé de 62 ans, préside aujourd’hui l’association Yad Vashem France, qui représente le mémorial dédié à la transmission de la mémoire de la Shoah en Israël. Il préside également la commission de solidarité au sein de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, une institution dont le poids est croissant dans le paysage communautaire juif, d’autant qu’elle y est une importante pourvoyeuse de fonds. Symboliquement, les fonctions associatives de M. Prasquier renvoient ainsi aux deux plus forts marqueurs identitaires des juifs de France que sont la mémoire de la Shoah et Israël.
Le Crif, qui se qualifie de "voix officielle et politique" de la communauté juive, regroupe 63 associations dont les 171 délégués élisent le président et le comité directeur. Fondé en 1944 en clandestinité et rassemblant les différentes composantes de la judaïcité française, il est traversé dans les années 1950 par diverses tensions, dont celle autour de la formule à adopter quant à Israël. On se contentera finalement d’une expression de sympathie sans toutefois préciser s’il s’agit d’une sympathie agissante. Une de ses missions fut et reste le combat contre l’antisémitisme.
Les changements que connaît le judaïsme français, surtout après l’arrivée des juifs d’Afrique du Nord à partir de la fin des années 1950, marquent également petit à petit cette institution qui sort de sa réserve à l’image des nouveaux-venus qui clament haut et fort leur appartenance. Leur parentèle nombreuse en Israël renforce leur fidélité à ce pays qui se manifeste ouvertement et sans complexe.
La seconde intifada se répercute hors des frontières d’Israël, et particulièrement en France où juifs d’Afrique du Nord et Arabo-musulmans se côtoient dans les banlieues d’un pays où les deux communautés, juive et musulmane, sont les plus importantes d’Europe. Incivilités et actes antisémites se multiplient et inquiètent les juifs de France en faisant remonter à la surface les stigmates des années de guerre et ceux de l’exil des terres d’islam. Ce sont les couches les moins favorisées parmi eux qui subissent ces tensions au quotidien, tandis que le Crif, au lieu de calmer les esprits, confond la défense d’Israël et le combat contre l’antisémitisme, en 2002, à un moment où le gouvernement d’Ariel Sharon appelle les juifs de France à émigrer en Israël… Si l’antisémitisme touche les juifs, le racisme n’épargne ni les Noirs, ni les Maghrébins, ni les Français d’origine maghrébine, l’un bien sûr ne justifiant pas l’autre. Mais à la veille des élections présidentielles de 2002, la campagne de la droite surfe sur l’insécurité. L’antisémitisme s’y invite, ce qui fait basculer le vote juif à droite, d’autant qu’on reproche au gouvernement Jospin d’avoir sous-estimé l’antisémitisme montant.
Au lieu de laisser se rejouer en France le scénario proche-oriental, le Crif aurait pu créer des ponts avec les Arabo-musulmans pour endiguer l’antisémitisme, et ne pas séparer la lutte contre l’antisémitisme de la lutte contre le racisme. On peut dire la même chose en ce qui concerne le devoir de mémoire juif, qu’on a longtemps isolé des devoirs de mémoire d’autres groupes qui s’inspirent de celui des juifs pour formuler le leur. Encore aurait-il fallu pour cela ouvrir le Crif aux voix associatives plus critiques sur la politique israélienne afin de créer un équilibre qui aurait peut-être pu épargner aux juifs de France pas mal de déconvenues.
Les déclarations de Monsieur Sarkozy sur une France qui n’aurait pas commis de génocide et qui aurait colonisé pour apporter la civilisation, sur une France qui dit non à la repentance, risquent de faire paraître outrancières toutes les revendications mémorielles, et le thème montant de l’identité nationale y contribuerait largement. Espérons qu’elles resteront paroles électorales sans lendemain. Mais si c’est le contraire qui se passe, les juifs pourraient pâtir de cette situation parce que la mémoire juive occupe une place importante et qu’elle va être bousculée par celles qui ne réussissent pas à occuper le terrain.
Les juifs ont connu les ravages de l’identité nationale exaltée par Vichy et ils ne devraient pas au final se laisser enivrer par ce genre de mythologie. Ils continueront à vivre en France pour leur grande majorité et c’est à leurs dirigeants, y compris les nouveaux élus, de mettre au point les stratégies qui empêcheront de les couper du reste de la France. Convenons qu’une immense tâche attend le nouveau président du CRIF, s’il décide du moins de s’engager dans la voie de la modération et de la sagesse, qui ne fut pas toujours celle suivie par son prédécesseur.


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Erwana
09H39 14/05/2007

… ah! les juifs « honteux »… et madame Bensassa fait partie de ceux-là… affligeant.

 
Erwana
09H57 14/05/2007

Sorry pour la faute d’orthographe du nom de madame Esther Benbassa… Une « historienne » qui ne manque jamais une occasion de taper sur Israël.

 
loupblanc
14H21 13/09/2007

Paranoïa chez les fafs dieudonnistes http://antikemite.blogspot.com/

 
Sophia
02H34 14/05/2007

merci Mme Benbassa de cette opinion sensible. L’attitude de la diaspora juive est alarmante partout dans le monde pour son support inconditionnel à Israel. C’est à la fois dommageable pour les juifs dans leurs pays de résidence et pour Israel qui n’arrive pas à trouver le chemin de la paix. C’est une dynamique malsaine qui constitue le principal obstacle (pas le seul) à la paix au moyen orient.

 
Erwana
09H22 14/05/2007

 » dynamique malsaine » de soutenir Israël?.. tiens, j’ai déjà entendu ça… et bien oui, je soutiens Israël… tout en restant vigilante et critique sans être « malsaine »!!!

 
sigismund
12H48 14/05/2007

erwana : c’est exactement ce genre d’attitude, « qui n’est pas avec nous est contre nous », qui conduit aux reactions extremes… et aux courses à la victimisation. Pourquoi ce besoin de se considerer à part, même dans la souffrance ?

 
Annissa75
11H58 15/05/2007

Les Semites sont des peuples qui parlent des langues de Semitic; le groupe inclut des Arabes, Araméens, juifs, et beaucoup d’Ethiopians. Dans un sens biblique, Semites sont des peuples dont l’ascendance peut être tracée de nouveau à Shem, le fils le plus âgé de Noah. Les populations antiques de Semitic étaient des nomades pastoraux que plusieurs siècles avant l’ère chrétienne émigraient dans les grands nombres d’Arabie à Mesopotamia, les côtes de la mer méditerranéenne, et du delta de fleuve du Nil.
Le Semites le plus en avant sont aujourd’hui des Arabes et des juifs. Ils sont différents de beaucoup de manières, et ils ont absorbé une variété de traits européens par des siècles de migration et de commerce. L’origine des langues de Semitic, cependant, et de beaucoup de similitudes dans les histoires de l’Islam et du judaism reflètent une histoire antique commune.
http://mb-soft.com/believe/tfo/semites.htm
Robert Un Fernea

Voila une petite definition qui pourrait rafraichir la memoire de ce qui pensent que l’antisemitisme ne concerne que les juifs! Certains arabes sont des sémites alors l’appropriation du mot anti-semite par certains n’a aucun sens! On ne peut pas avoir le monopole de la souffrance et surtout il n’y a pas de degré dans la souffrance! Le peuple juif est bien placé pour savoir ce qu’est la souffrance pour ne pas reproduire le même schéma! le crif doit s’ouvrir et tenter de se rapprocher de la population musulmane et arabe en general cela renouerai le dialogue et permettrait de changer les choses notamment au proche orient!Ce sont 2 populations tres proches au niveau culturel, religieu et tradition alors pourquoi un tel malaise!???
Ps: denoncer la politique du crif ou d’Israel n’est pas de l’antisemitisme…c’est de la liberté d’expression tout simplement!

Une pensée pour M. Itzak Rabbin…

 
lecapitaine
15H33 15/05/2007

Il y en a toujours pour tenter de jouer a l’instituteur en blouse noir en nous rappelant l’etymologie du mot « Semite ».
Au risque de les facher, ils n’apportent pas la une information totalement inedite …
Au risque de les ulcerer, il faut admettre que le terme « antisemitisme » a pris un sens indiscociable du peuple juif.

Sinon, j’ai peut etre mal lu l’article mais le titre me semble bien plus fort et provocateur que ce qu’ecrit Mme Benbassa non ?

PS: Et Athee ne prend pas de H comme premiere lettre !

 
Annissa75
17H43 15/05/2007

« Au risque de les ulcerer, il faut admettre que le terme « antisemitisme » a pris un sens indiscociable du peuple juif. »

Pourquoi a-t-il pris ce sens indiscociable du peuple juifs ? a l’initiative de qui ? et pour quelles raisons ?

 
Popaul
01H18 22/05/2007

Richard Prasquier, élu à la tête du CRIF depuis une semaine, se présentait hélas comme le continuateur de Roger Cukierman, mais laissons lui le temps d’imprimer sa ligne.

Il y a des formules qui traversent le temps, comme les propos de Clermont-Tonnerre, avocat de l’émancipation des Juifs, à l’Assemblée Constituante le 23 décembre 1789 :
« Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout leur accorder comme individus. Il faut qu’ils ne fassent dans l’État ni un corps politique ni un ordre. Il faut qu’ils soient individuellement citoyens. » (nation est évidemment à prendre au sens de l’époque, à savoir communauté)

Le problème, depuis la formule de Clermont-Tonnerre, c’est que ce sont d’autres citoyens qui n’ont pas joué le jeu, et qui ont déliré de plus en plus face justement à l’intégration des Juifs dans la société.
Et l’antisémitisme a conduit à ce que l’on sait dans les années 30 et 40 du siècle dernier.
Né comme on sait pendant l’occupation nazie, le CRIF a assisté au lendemain de la 2ème GM à la concrétisation du projet sioniste, la création d’Israël, voulu par tout le monde occidental au décours de l’acmé antisémite que fut le génocide juif. Il a eu d’emblée un rapport particulier aux pouvoirs publics.

Seulement, maintenant, les cartes se sont considérablement brouillées avec l’enlisement du conflit israélo-palestinien.
A présent le CRIF, qui se définit comme le « porte-parole de la communauté juive de France auprès des pouvoirs publics », est devenu un lobby tellement influent que son dîner annuel compte depuis une vingtaine d’années tout le gratin des hommes politiques au pouvoir.
Et il utilise cette influence en dépit du bon sens.
Bref, nouvelle ruse de l’histoire, le CRIF est paradoxalement devenu un évident facteur objectif d’antisémitisme.

Ne parlons que du discours de Roger Cukierman, ex-président du CRIF, à l’adresse des représentants du Gouvernement français et des Chambres, physiquement présents, lors du dîner annuel du CRIF. Il y faisait régulièrement le listing de ses prescriptions géopolitiques concernant le Moyen-Orient : Israël, la Palestine, Jérusalem, le Hamas le Liban, la Syrie, et bien sûr l’Iran.
Si cela n’était pas un appel à importer dans le tissu social les conflits géopolitiques qui déchirent le monde, qu’était-ce ?
Si cela n’était pas un appel à convertir en haines inter-communautaires les guerres entre les peuples, qu’était-ce ?
Et après ça, il s’étonnait que, dans les banlieues ou ailleurs, certains aient tendance à confondre Juifs français et Israéliens.
Le CRIF a importé un conflit géopolitique à l’intérieur du débat français, et ensuite, il a reproché aux autres de confondre juifs et sionistes.
JP Sartre avait souligné dans « Réflexions sur la question juive » que c’est l’antisémite qui impose au Juif son identité.
Le Juif devrait se garder de fabriquer, par une attitude symétrique, de l’antisémite.

Autant il n’est pas question de laisser certains musulmans importer en France les conflits géopolitiques ou géoreligieux de la planète, autant il ne devrait pas l’être davantage de laisser certains Juifs le faire, surtout prétendument au nom de tous.

Certes, le CRIF peut choisir d’orienter sa « politique ». Ainsi, il y a peu de rapport entre le regretté Théo Klein (Pdt du CRIF de 1983 à 1989) et le regrettable Roger Cukierman (Pdt du CRIF de 2001 à 2007). Disons que Théo Klein est à la sagesse politique par rapport à Roger Cukierman ce que Woody Allen est à l’humour par rapport à Arthur.

Mais il y a un énorme problème : les choses sont instituées au point qu’aucun édile national ne peut courir le risque de ne pas se rendre au dîner du CRIF sans encourir le soupçon d’antisémitisme.
Par conséquent, peut-être Mme Benbassa et d’autres Juifs non communautaristes pourraient-ils, en tant que citoyens français soucieux de paix à l’intérieur de nos frontières, lancer une pétition pour l’abolition du dîner annuel du CRIF.

 
Christophe67
10H52 11/09/2007

Je remarque que, aussi bien vous, Popaul, que Mme Benbassa, utilisez les termes de « Juifs français » ou « Juifs de France ». Je suppose que vous souhaitez ainsi désigner les français de confession ou de culture judaïque.
Je pense que vos messages gagneraient en clarté, en tout cas pour le lecteur que je suis, en utilisant les mots de « Français juifs ».

En effet, si une institution peut être « juive de France », il me semble, à moi qui suit profondement laïque, qu’une personne physique se doit d’être d’abord définie par sa citoyenneté avant d’être définie par ses croyances ou son appartenance à une communauté.

Par ailleurs, j’ai beaucoup apprécié vos discours, ainsi que le courage de les avoir tenus.