
Ayaan Hirsi Ali, sainte et martyre moderne de l'Occident

La France a trouvé son martyre, ou presque. Il s'agit d'Ayaan Hirsi Ali, ex-députée du parti libéral néerlandais, devenue en 2004 la cible des musulmans extrémistes, qui n'avaient pas vraiment apprécié sa participation au film-pamphlet du douteux Théo Van Gogh, où elle dénonçait la condition de la femme dans l'islam.
Certes, Théo Van Gogh ne s'y distinguait pas par la sophistication de son propos. Il est tragiquement assassiné par un islamiste radical. Le meurtrier laisse sur le cadavre une lettre dans laquelle il menace de mort Ayaan Hirsi Ali. Celle-ci, au lendemain du 11 septembre, s'était déjà fait remarquer par son reniement de l'islam. En 2006, un documentaire révèle qu'elle avait menti sur son passé, notamment qu'elle ne venait pas de Somalie mais du Kenya et d'Allemagne lorsqu'elle demanda asile à la Hollande en 1992. Son âge, son identité et même son mariage forcé seraient faux. Mais quel demandeur d'asile ne triche pas un peu ? Du jour au lendemain, celle qui avait été érigée en pasionaria du combat mené contre un islam radical par le monde occidental est vouée aux gémonies. La ministre de l'Intégration, la femme à poigne Rita Verdonk, appartenant au même parti qu'elle, demande qu'elle soit déchue de sa nationalité et expulsée. Dans un pays de tradition calviniste comme les Pays-Bas, le mensonge est une faute majeure, et cette affaire prend une tournure disproportionnée.
La Ministre n'est certes pas suivie, mais Ayaan Hirsi Ali est traînée devant les tribunaux par ses voisins en raison de la nuisance qu'aurait provoquée la garde rapprochée dont elle bénéficiait depuis l'affaire Van Gogh. Finalement, ils l'emportent en appel et elle gagne les Etats-Unis, où elle est employée dans un think tank néo-conservateur proche de Bush.
Le gouvernement néerlandais lui retire sa garde rapprochée sous prétexte qu'elle ne séjourne plus aux Pays-Bas. Ce qui n'est nullement incompréhensible. La voilà en France, à qui elle demande une protection, et pour cela la naturalisation, quand des milliers de sans-papiers et de réfugiés non régularisés risquent l'expulsion à chaque moment et vivent dans des conditions infiniment plus dramatiques que celle qu'on qualifie sans doute un peu vite de Voltaire noire.
« Shoah », Simone de Beauvoir,lutte contre le radicalisme islamique…
De pasionaria à martyre (en puissance), le chemin est court. Ayaan Hirsi Ali reçoit dimanche soir le prix Simone de Beauvoir des mains de Claude Lanzmann, auteur du film « Shoah ». Caroline Fourest, grande prêtresse de l'anti-islamisme, et ceci au nom de la cause des femmes, illustre auteur d'un pamphlet contre Tariq Ramadan et de propos enflammés lors de l'affaire des caricatures, notre Voltaire féminin local, guidée par la sagesse, en la matière, de Charlie-Hebdo, reprend du service pour soutenir Ayaan Hirsi Ali lors d'un meeting à l'Ecole normale supérieure. Bernard-Henry Lévy, parfait dans son rôle d'humaniste au grand cœur, se pose en chef d'orchestre de ce soutien dont les médias se font les échos vibrants.
La symbolique, on le voit, est forte : « Shoah », Simone de Beauvoir, lutte contre le radicalisme islamique et, derrière tout cela, en filigrane, le conflit israélo-palestinien et le spectre du Hamas, dont on redoute, pas tout à fait à tort, le pire.
Tous les ingrédients sont réunis pour faire d'Ayaan Hirsi Ali notre martyre, celle d'une cause noble, en un temps où les causes justes se font rares, en effet, nos idéologies défuntes n'étant plus là pour nous fournir des repères clairs. L'Occident a besoin de martyres qui donnent un sens à la lutte contre un islam dont les franges fondamentalistes nourrissent les craintes les plus farfelues comme les plus fondées. Nous sombrons dans tout ce qui peut occulter les failles de nos pays civilisés qui préfèrent attaquer que guérir.
Au lieu de partir en croisade et de faire des amalgames entre problèmes de natures et de portées différentes, ne serait-il pas justement préférable de sérier les questions ? Et ceci sans pour autant cacher les déviations qui le menacent, ni les instrumentalisations dont il est l'objet de la part des politiciens musulmans eux-mêmes, à des fins qui le dépassent, en laissant à l'islam d'Occident le temps de se repenser lui-même.
S'il pouvait œuvrer dans la sérénité, cet islam-là aurait des chances de se réformer pour s'adapter à son contexte d'implantation, et ce de bien des façons. Il est urgent de se mettre à la tâche, qui n'est pas des plus simples. Sous le feu des attaques, il ne pourra que se radicaliser, au lieu de servir à terme de modèle ailleurs, en terre musulmane même. Cette agitation autour de l'islam jette l'opprobre sur tous ceux qui le professent ou en sont issus, qui le vivent tranquillement comme culture ou comme religion. Et elle ne peut que renforcer les comportements discriminatoires qui les visent.
Sarkozy au côté « des femmes martyrisées dans le monde »
Ayaan Hirsi Ali n'est certes pas la première cible de l'islam fondamentaliste. Avant elle, il y avait eu Salman Rushdie et Taslima Nasreen. Mais elle n'a pas le même profil que ses prédécesseurs. Exiger que la France la protège lorsqu'elle habite les Etats-Unis, où elle bénéficie de revenus confortables, et ceci parce que Nicolas Sarkozy affirmait le soir de son élection qu'il serait du côté des « femmes martyrisées dans le monde » ressemble à une mise en scène un peu grotesque.
Notre Président-Robin-des-Bois pourrait trouver là un nouveau rôle à sa mesure, courant au secours de la victime de l'islam, dans un pays dont il s'évertue à rappeler les racines chrétiennes… Voilà un bon montage qui satisfera tout le monde et bien sûr les bien-pensants qui ont, ces jours-ci, besoin de baume au cœur. La gauche de tendance laïcarde et championne des droits de l'homme (pardon, de la femme) est enfin sortie de ses torpeurs… L'espace de quelques jours, pour pallier son incapacité à produire de véritables projets de société.
Esther Benbassa, universitaire, a reçu en 2007 le Prix Françoise Seligmann contre le racisme, l'injustice et l'intolérance. Elle organise, avec J.-C. Attias, Le Pari(s) du Vivre-Ensemble, qui aura pour thème cette année « L'Ecole à la rencontre de la pluralité culturelle » (www.parisduvivreensemble.org). Avec le soutien de Rue89
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De Pierre Haski 9
Rue89 | 10H32 | 11/02/2008 |
Chère Esther,
vous me permettrez, pour une fois, d'être en désaccord avec vous. Certes, je partage votre agacement devant la sainte alliance des intellos parisiens et du sarkozysme qui vole au secours d'Ayaan Hirsi Ali. Mais vous évacuez tout de même un peu vite le fait que celle-ci pose un problème moral à l'Europe. Vous n'êtes pas d'accord avec son discours radical anti-islam, mais que faites vous de la maxime de Voltaire « je ne suis pas d'accord avec vos idées, mais je suis prêt à mourir pour que vous puissiez les exprimer » ? Je me trouve dans cet état d'esprit vis-à-vis d'Ayaan Hirsi Ali : je ne suis pas d'accord avec tout ce qu'elle dit, mais je trouve insupportable qu'elle soit obligée d'aller vivre aux Etats-Unis pour le dire. La mise en scène franco-française m'agace, mais l'attitude des Pays-Bas m'énerve beaucoup plus et m'inquiète.
Une anecdote : au moment de l'affaire des caricatures de Mahomet, j'étais encore à Libération. Nous avons reçu un soir la visite de cinq islamistes qui se sont présentés comme citoyens français choqués par la publication des caricatures. Puis ils sont passés à la menace en disant que si Libération les publiait aussi, ils ne répondaient plus de rien. Je leur ai dit qu'ils pouvaient aller devant les tribunaux, il y a des lois sur la presse. La réponse a fusé : « les lois on s'en fout, la seule loi qui compte c'est celle de Dieu ».
Ayaan Hirsi Ali n'a rien dit qui la ferait condamner devant un tribunal dans quelque pays que ce soit en Europe, et pourtant elle craint pour sa vie (lisez la scène de l'assassinat de Théo Van Gogh rappelée dans le livre de Ian Buruma « On a tué Théo Van Gogh » : le tueur a planté un poignard dans son coeur avec un message à destination d'Ayaan, suivante sur la liste). La rejeter d'un revers de la main avec quelques arguments du genre « elle a menti sur le droit d'asile » ou « elle travaille pour un think-tank neo-con » me parait léger.
Rue89 avait organisé en octobre dernier un débat entre les internautes et elle. Nous lui donnerons de nouveau la parole même si nous ne nous sommes pas associés à la mise en scène de dimanche.
De Esther Benbassa (auteur)
Historienne, dir. d'études à l'EPHE... | 12H24 | 11/02/2008 |
Cher Pierre Haski,
Je me réjouis de pouvoir débattre avec vous, ne serait-ce que par écran interposé. Je suis la première à dire qu'il faut protéger Ayaan Hirsi Ali contre ces islamistes qui croient pouvoir gagner par la menace. Surtout lorsqu'on sait que ces menaces mettent tout autant en danger l'islam lui-même et ceux qui le pratiquent sans bruit ni rage. Quant au mensonges d'Ayaan Hirsi Ali, je le dis dans mon papier : Quel demandeur d'asile ne triche pas ? C'est humain et nécessaire parfois pour la survie. Quant au think tank qui l'emploie, je n'ai pas de raison d'éprouver de la sympathie pour lui, mais c'est son affaire à elle. Et je peux comprendre qu'on ne négocie pas son gagne-pain quant on en a besoin. Reste que cette mise en scène autour d'elle, dans un concert de consensus droite-gauche, est de fort mauvais goût et vous savez quelles en sont les raisons, je ne vous apprendrai rien sur ce sujet. Les médias se déconsidèrent en peoplisant tout ce qui leur tombe sous la main. Que les Pays-Bas ne veuillent pas protéger Ayaan Hirsi Ali qui vit aux Etats-Unis n'a rien de choquant. Qu'on demande que la France la protège reste un peu surprenant. En revanche, je serai la dernière à soutenir ces fous d'Allah qui font la loi à qui ne diffuse pas leur parole ou met en cause leur lecture du Coran. Je ne peux toutefois me reconnaître dans des dogmatiques laïcardes à la Caroline Fourest qui font autant la loi, sans employer, fort heureusement, les mêmes méthodes. Quant à la liberté de parole - exercice fort périlleux comme vous le savez - subissant moi-même la censure de ma propre « communauté », je ne peux que me placer aux côtés d'Ayaan Hirsi Ali, mais ceci à condition d'éviter les récupérations médiatico-politiques de ce genre. Merci encore de me donner la parole sur votre site, Rue89 étant par ailleurs notre partenaire pour la 2e édition du Pari(s) du Vivre-Ensemble, consacré cette année à l'école et l'immigration, l'école et la diversité. Nous partageons les mêmes valeurs, continuons à les diffuser ensemble. Et si je dévie, n'oubliez pas de me le rappeler avec votre bienveillance habituelle. Esther Benbassa
De Pierre Haski 9
Rue89 | 15H09 | 11/02/2008 |
« je ne peux que me placer aux côtés d'Ayaan Hirsi Ali, mais ceci à condition d'éviter les récupérations médiatico-politiques de ce genre ».
Esther, merci de votre réponse. Nous pouvons assurément nous retrouver sur cette phrase citée ci-dessus. Et à bientôt à « vivre ensemble ».
amitiés. Pierre.