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Historienne, dir. d'études à l'EPHE, Sorbonne

Plutôt qu'un débat sur l'identité, un ministère du Rêve français

A l'ère de l'Europe élargie, de la mondialisation et de l'Internet, la France serait-elle donc conduite par une sorte de code « génétique » à périodiquement replonger dans ce genre de débats, et encore plus profondément en temps de crise, pour mieux divertir des difficultés du quotidien ?

Une France qui se construit contre l'Autre, impuissante à trouver en elle-même assez de ressources pour s'inventer et se réinventer une identité qui n'est évidemment pas seulement nationale, mais pluriculturelle, fluctuante et de plus en plus européenne.

Un conservatisme persistant inclinerait-il notre pays à se convaincre de l'existence d'une identité franco-française figée, tandis que son « universalisme » clamé haut et fort resterait de principe et rarement universaliste dans la pratique ?

Comme la plupart des nationalismes, porteurs par ailleurs des plus grandes catastrophes du XXe siècle, celui de la France aime à projeter ses peurs sur ceux de ses fils qu'elle imagine pas tout à fait ou pas assez français, stigmatisant leurs travers supposés pour mieux oublier ses propres faiblesses.

Un débat national pour une burqa portée par 367 femmes seulement

Hier, on reprochait aux juifs autochtones ou immigrés leur incapacité à s'intégrer, leur défaut de patriotisme, leur cosmopolitisme. Il y a peu, on promulguait une loi contre le port de signes religieux ostensibles à l'école, en fait contre le voile, une pratique concernant au plus 1 500 jeunes filles scolarisées.

Et aujourd'hui, on glose interminablement sur une burqa qui ne serait pourtant portée que par 367 femmes. Moins de 2 000 musulmanes suffiraient donc à mettre en danger non seulement l'émancipation des femmes, mais la République et l'identité de la France !

Les journaux étrangers se moquent de nos gargarismes. On ne s'en lasse pourtant pas à gauche comme à droite tant l'imagination est à court de tous côtés.

Il y a certes un débat à mener sur l'identité comme telle d'abord, ses transformations, ses reconstructions, ses ambiguïtés, sur celle de la France réelle, ensuite, largement métissée et hétérogène. Ce débat intégrerait indéniablement la question de ces identités individuelles multiples et mouvantes qui sont les nôtres, celles de chacun de nous.

Pour cela, encore faudrait-il que nos dirigeants, Eric Besson en tête, aient la volonté de le faire pour ajuster leur politique et renoncent à resortir la vieille panoplie nationaliste, instruction civique des adultes, Marseillaise obligatoire, en fait ponctuel alibi électoral.

Et pourquoi pas des camps de rééducation ou le service militaire obligatoire pour ceux qui manqueraient a priori de patriotisme, pour ces immigrés et descendants d'immigrés en tête ?

Au XIXe siècle, les juifs n'ont pas été assimilés, ils ont été acculturés

La France a toujours souhaité assimiler ses nouveau-venus, de leur faire abdiquer leurs identités d'origine, pour qu'ils épousent sans restriction celle d'une France majestueuse et mère de toutes les vertus. Ce modèle, pourtant, largement imaginaire d'ailleurs, n'a aucune chance de fonctionner en nos temps de fortes revendications identitaires et/ou communautaires.

Qu'on les approuve ou pas, ces revendications, nos gouvernants ne pourront pas en faire indéfiniment fi. De surcroît, pourquoi ne serait-on pas à la fois un bon musulman et un bon Français, comme on est à la fois femme et française ?

La France se targue d'avoir « assimilé » les juifs au XIXe siècle. Les historiens savent pourtant qu'ils ne se sont pas « assimilés », mais acculturés, sachant, pour nombre d'entre eux, conjuguer les valeurs de la République avec celles du judaïsme.

Les revendications identitaires étaient alors certes moins vives et on optait plutôt pour une certaine discrétion. Cela n'a pas empêché l'antisémitisme de s'intensifier dans l'entre-deux-guerres, ni Vichy de dénaturaliser en 1940 ceux qui avaient obtenu la nationalité française après le 10 août 1927 ou d'abroger le décret Crémieux en Algérie qui, en 1870, y avait fait des juifs des citoyens français.

Créons un ministère du Rêve français

Caresser les instincts nationalistes est un jeu dangereux. Eric Besson et ses amis devraient y penser. Pourquoi ne pas poser, au lieu de cela, la bonne question, qui serait celle de savoir s'il existe encore un rêve français, un rêve de la France, à part les parfums, la haute couture ou la tour Eiffel ?

Il fut un temps où les juifs immigrés se disaient « heureux comme Dieu en France ». Y a-t-il beaucoup d'immigrés qui pourraient dire cela actuellement ? La France n'est plus, ne serait-ce que dans l'imaginaire, cette République des droits de l'homme et des lendemains qui chantent qu'elle était pour ceux qui, hier, la choisissaient.

Choisit-on la France parce qu'on a rêvé d'elle ? Ou n'y vient-on que pour les motifs classiques -mais rarement exclusifs- de la plupart des mouvements migratoires : trouver de meilleures opportunités économiques ou échapper à la persécution dans le pays d'origine ? Une chose est sûre, une fois arrivés en France, les immigrés, aujourd'hui, ne rêvent plus.

Or c'est de rêve que nous avons besoin. Le rêve américain, ayant drainé des millions d'immigrés, a servi d'aiguillon à leur réussite et les a incités, alors même que leur vie était difficile, à se confondre avec leur nouveau pays et à contribuer à son essor.

Et ce tout en préservant leur culture et leur religion, et même en continuant de pratiquer longtemps leur langue d'origine, parallèlement à l'anglais. C'est ce rêve américain qui fonde le patriotisme américain et qui attire là-bas non seulement les populations pauvres et/ou issues des pays en faillite démocratique, mais aussi les élites des pays dits développés.

Comment faire rêver de la France aussi bien les Français « enracinés » que les immigrés et leurs descendants ? Ce n'est pas un ministère de l'Identité nationale et de l'Immigration qu'il nous faut, mais le ministère d'une France confiante dans toutes ses forces vives, d'une France ouverte, à la fois humble et innovante, capable de se vivre et de se penser telle qu'elle est, non telle qu'elle fut ou s'imagine qu'elle fut.

Eric Besson, vous seriez le bienvenu à ce Ministère du rêve français, qu'on pourrait aussi bien implanter dans le 9-3, histoire de ne pas perdre de vue le réel. Ceci dit, tant qu'à faire, on y nommera quelqu'un d'autre, qui lui désirera cette France-là.

Esther Benbassa vient de publier Être juif après Gaza (CNRS Editions). Elle organise, les 11 et 12 décembre 2009, deux journées de rencontres internationales sur Les minorités visibles en politiques, événement dont Rue89 est partenaire.

Minorités visibles en politique. Rencontres internationales dans le cadre du Pari(s) du vivre-ensemble - Ecole normale supérieure (salle Dussane), 45, rue d'Ulm, Paris Ve - les 11 et 12 décembre.

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Portrait de palmer

à palmer Portrait de palmer De palmer

passant | 14H02 | 04/11/2009 | Permalien

erratum: "CCN publie..." (et non "oublie").

Portrait de Bardamu

à palmer Portrait de palmer De Bardamu

difficile | 16H47 | 04/11/2009 | Permalien

Ajoutez à votre erratum que Talleyrand s'écrit avec un D à la fin... Ca fait plus sérieux, quand on veut parler de culture...

Quant à Aimé césaire, dont le derner livre s'intitulait si je ne m'abuse "Nègre je suis, nègre je resterai", il ne faisait aucune difficulté pour se reconnaître une identité, celle de la "négritude".

A choisir, je préfère encore l'identité nationale.

Portrait de Brédala

De Brédala

Entraveuse entravée | 14H34 | 04/11/2009 | Permalien

"...Or c'est de rêve que nous avons besoin. Le rêve américain, ayant drainé des millions d'immigrés, a servi d'aiguillon à leur réussite et les a incités, alors même que leur vie était difficile, à se confondre avec leur nouveau pays et à contribuer à son essor..."

Il me semble qu'au contraire, il est grand temps de se réveiller!
Mme Benbassa, vous idéalisez beaucoup trop les Etats-Unis, les Etats-Unis n'ont gagné leur puissance qu'en faisant la guerre, en pillant, en manipulant, en exploitant d'autres populations...

"...Et ce tout en préservant leur culture et leur religion, et même en continuant de pratiquer longtemps leur langue d'origine, parallèlement à l'anglais. C'est ce rêve américain qui fonde le patriotisme américain et qui attire là-bas non seulement les populations pauvres et/ou issues des pays en faillite démocratique, mais aussi les élites des pays dits développés..."

Ils sont attirants comme tous les bonimenteurs!
La politique américaine n'est jamais très loin "des pays en faillite démocratique"...
Arrivés aux US, l'énorme majorité des populations pauvres le resteront et les élites le resteront aussi, chaque chose à sa place.
Vous parlez d'un rêve qui fonde le patriotisme, drôle de rêve...

Portrait de Ratfucker

à Brédala Portrait de Brédala De Ratfucker

| 17H52 | 05/11/2009 | Permalien

J'ai l'impression que vous venez de voir "Les Raisins de la Colère": cela exsude un antiaméricanisme primaire de bon aloi. Le ministère de la culture soviétique de l'époque, dans l'élan de son enthousiasme anticapitaliste, souhaitait projeter le film en URSS pour l'édification des masses laborieuses. Il fut prestemnt rappelé à la raison par les responsables du maintien de l'ordre: comment les prolétaires rouges auraient-ils réagi en voyant des chômeurs américains propriétaires de voitures automobiles manger des hamburgers?

Portrait de Ratfucker

De Ratfucker

| 18H36 | 05/11/2009 | Permalien

Mamie Benbassa est résidente en France de trop fraîche date pour connaître ses classiques. L'intégration des Juifs, présents en Gaule avant les Bretons, les Normands, les Francs, a fait l'objet d'un très long processus: admis sans trop de difficultés pendant le haut Moyen Age, en dépit de discriminations professionnelles les excluant de l'agriculture, les ennuis sérieux ont commencé lors des Croisades par une ratonnade géante perpétrée par les racailles de banlieue de l'époque, qui parties casser du Sarrazin, se sont offert les Juifs en hors d'oeuvre (100.000 morts), puis le 4° Concile de Latran a institué la ségrégation (étoile jaune comme en terre d'Islam, ghettos, interdiction de tous métiers sauf le prêt sur gage), pour finir par l'expulsion de 1309 par Philippe le Bel, suivi de massacre sur accusation d'empoisonner les puits ou de crimes rituels. Après 5 siècles d'absence, l'annexion de l'Alsace Lorraine et d'Avignon les a ramenés à l'insu de leur plein gré en France. C'est lors de la Révolution que s'est posé la question de la citoyenneté, qui en France, se confond avec la nationalité (ce que contestent les "Indigènes de la République" et autres communautaristes). Malgré la forte opposition de leurs concitoyens chrétiens, qui voyaient d'un mauvais oeil l'égalité des droits, un processus s'est mis en place pour "régénérer cette nation".
Les 2 évènements marquants furent: : 1) le décret napoléonien dit de Bayonne (20/7/1808), qui accordait à la minorité juive l’égalité des droits (fin des discriminations de résidence, vestimentaires, professionnelles, juridiques, politiques, fiscales, universitaires) en contrepartie de l’abandon du particularisme et de l’égalité des devoirs. 2) La loi de 1905 de séparation de l’Eglise et de l’Etat, renvoyant la religion à la sphère privée.
E. Besson et E. Benbassa seraient inspirés de revenir aux fondamentaux, qui ont permis à une minorité de s'intégrer parfaitement dans l'identité nationale, en dépit d'un retour de flamme de l'antisémitisme médiéval sous Vichy, sans pour autant perdre sa spécificité.
Faute de mettre au pas un néo vichysme qui avance masqué sous un discours communautariste et "antisioniste" (sirène à laquelle Benbassa est sensible), la France risque de voir ses Juifs suivre le même chemin que ceux du Maroc, ceux-ci ayant depuis 1948 une solution alternative au "Dieudoland".

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