L'Occident découvre les écrivains turcs… grâce au français

Dessin: Charb.

Orhan Pamuk, le prix Nobel de littérature, Nazim Hikmet, le poète maudit, Yasar Kemal, le romancier des paysans d'Anatolie, Elif Safak, la turque américaine… pouvez-vous citer d'autres auteurs de la littérature turque contemporaine ?

Exposition à Istanbul Modern, temple de l’art contemporain à Istanbul (DR)

LIVRE n. m. Pièce constituée de feuilles de papier imprimées qui sert à caler les meubles dans le Ve arrondissement de Paris.

Connaissez-vous Ahmet Hamdi Tanpinar, fabuleux romancier et essayiste du milieu du XXe siècle, à l'écriture ample et aux intrigues complexes ? Ahmet Altan, adepte du roman historique attaché à relire la fin de l'Empire ottoman ? Enis Batur, polygraphe génial qui s'est engagé dans une oeuvre romanesqueet autobiographique d'ampleur ? Asli Erdogan, romancière rebelle et subversive ? Sema Kaygusuz, dernière venue en littérature, symboliste et baroque, à l'écriture volubile ? Peu de lecteurs ont en effet lu les œuvres de ces derniers. « Problème de traduction », pouvez-vous objecter ! En effet, mais pas uniquement.

En Turquie, la littérature a été très liée à l'idéologie et à la proximité d'un auteur avec un courant politique : deux facteurs clefs dans la promotion et la diffusion des œuvres. Ainsi, Yasar Kemal a toujours été considéré comme le romancier du petit peuple anatolien et a souvent été dans la ligne de mire des nationalistes. Inversement, les oeuvres de Nazim Hikmet ont été interdites jusqu'au milieu des années 1990 et la diffusion de ses œuvres complètes n'est entreprise que depuis à peine dix ans…

De plus, la diffusion de la littérature contemporaine reste confinée à une élite urbaine, dans les cercles privés ou dans les bibliothèques de grandes universités. Cet accès restreint est renforcé par des tirages limités et des rééditions lentes voire inexistantes.

Enfin, être écrivain ou écrivaine, avec ce que cela comporte d'originalité voire de marginalité, est mal toléré par une société conservatrice dans sa grande majorité et peu familière avec l'esprit critique. Des profils atypiques comme Asli Erdogan, militante des Droits de l'homme ou de toutes les questions qui « fâchent », romancière subversive au ton poétique, Metin Kacan, ex-voyou devenu romancier, constamment en porte-à-faux avec le pouvoir ou encore Murathan Mongan, écrivain d'origine kurde, homosexuel, ont été mis à l'écart et sont loin de partager l'aura des auteurs de best-sellers consensuels.

Ces contraintes n'empêchent toutefois pas la scène littéraire turque d'être bouillonnante et féconde en genres : poésie, essais, romans historiques… jusqu'au roman policier avec « Le Pantin (Kugla) », d'Ahmet Umit, qui s'inspire des dérives de l'Etat profond, cette alliance toujours actuelle entre mafia, sphère politique et haute administration.

Reste ensuite à trier le bon grain de l'ivraie. Cette responsabilité, Timour Muhidine l'a endossée en prenant la direction de la collection « Lettres turques » d'Actes Sud.

Pour la grande majorité des œuvres turques, une traduction en français est le sésame qui ouvre l'accès au lecteur occidental. Réalisées par des Français turcophiles, les versions françaises sont ensuite reprises par les éditeurs anglais, espagnols, italiens qui n'iront pas forcément lire le texte dans sa langue maternelle… mais le feront néanmoins traduire de l'original ! Une fois traduite « en langue occidentale », la littérature turque doit surmonter un autre obstacle. A l'inverse des littératures anglo-saxonne, arabe, italienne ou autres, elle ne bénéficie par d'un environnement culturel préexistant : pas ou peu de livres sur l'architecture moderne, la philosophie, les arts, la peinture pour entourer, accompagner ou situer dans un courant ou une époque le livre et son auteur.

A la tête de cette collection, Timour Muhidine s'est donc engagé sur quelques actions de longue haleine :

- Promouvoir l'œuvre d'Ahmet Hamdi Tanpinar comme la référence, le socle de la littérature turque contemporaine et établir en France l'image d'un auteur appelé à incarner le passage de l'époque ottomane au monde contemporain, dans son style aussi…

- Publier une œuvre par trimestre, représentative de la littérature du moment, ancrée dans un contexte local, qui présente une nouveauté dans l'écriture et s'inscrive de préférence dans la continuité du travail de production de l'écrivain afin de pouvoir mener une politique d'auteur.

Ainsi en Novembre 2007, Actes Sud publiait-il l'un des plus grands romans d'Ahmet Hamdi Tanpinar, « L'Institut de remise à l'heure des montres », féroce satire de la bureaucratie de la jeune Turquie des années 30. Toujours actuelle parce qu'universelle ! Dessin : Charb

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Portrait de Spartel

De Spartel

Sur son île | 05H54 | 28/03/2008 | Permalien

Il était temps.
Les textes de Pamuk et les poèmes d'Hikmet sont d'une telle beauté, d'une mélancolie et d'une force telle, que l'on en sort difficillement sans penser à Istambul, aux terres sèches et rugueuses d'Anatolie et aux strates civilationnelles de ce pays ; pays qui demeure si francophile et dont la m éconnaissance présente en fait un bouc émissaire si commode.
C'est époustouflant ; c'est grand ; c'est beau.
Et cela nous fait sortir du nombrilisme ambiant et de la douleur insoutenable due à un café froid ou à une mèche rebelle.

Portrait de V comme vendetta

De V comme vendetta

Ecrivain | 09H11 | 28/03/2008 | Permalien

Bel article, merci, des découvertes en perspective.
J'avoue que je n'ai lu que Orhan Pamuk, et encore, que Neige. Je l'ai lu en grande partie grâce à son prix Nobel, et ses déboires politiques et son exil aux USA. La curiosité.
Neige est un très grand livre. Qui m'a donné envie d'en lire plus.

Portrait de Albufera

De Albufera

Observateur. | 09H21 | 28/03/2008 | Permalien

Formidables éditions Actes Sud ! Une observation « de terrain » qui montre que la littérature turque -la Turquie ? - n'est pas très connue des lecteurs mais également des libraires français : très souvent, les écrits turcs sont rangés au rayon littérature… arabe… sans doute par manque de place et non de considération ou de curiosité… Au passage : le livre de Pamuk sur Istanbul a d » abord été traduit en anglais un an avant d » être disponible en français dans une édition de meilleure qualité s » agissant de la reproduction des photos alors que Gallimard nous a livré une version honteusement cheap.

Portrait de Keloglan

De Keloglan

11H50 | 28/03/2008 | Permalien

Ne jamais oublier que l'imprimerie en Turquie n'a atteint son stade industriel qu'au tout début du 19ème siècle ! Avant, les oeuvres de qualité ou qui suscitaient le débat n'étaient reproduites que pas des copistes et en conséquence d'une diffusion restreinte. Donc, rien de semblable aux grands débats comme en ont suscités Descartes, Pascal, Montesquieu, Voltaire, Rousseau… Se souvenir aussi qu'à l'époque de la première Guerre mondiale, il y avait 90% d'illetrés.

Se souvenir aussi qu'en imposant l'usage des caractères latins à la place des caractères arabes à la fin des années 20, Mustafa Kemal a tout bousculé et tout remis à plat. Y compris la découverte par les Turcs de tout la production littéraire et politique du reste du monde ! Car le mouvement en cours se passe dans les deux sens. Les best-sellers mondiaux, anciens et nouveaux, sont mieux diffusés en Turquie que les auteurs locaux. Je connais des familles de province où on trouve Victor Hugo, Tolstoï et Harry Potter mais ni Nedim Gürsel ni Latife Tekin ni même l'humoriste Aziz Nesin.

Portrait de le soudanais

De le soudanais

ici et là | 12H44 | 28/03/2008 | Permalien

Concernant Elif Safak, il est regretable que la traduction française de « La bâtarde d'Istanbul » ait été faite depuis l'Anglais et non le Turc ! Le résultat est un texte manquant parfois de fluidité, ce qui n'enleve rien à la force de l'histoire, mais est tout de même decevant, les traducteurs du Français en Turc ne manquant pas. Jean-François P. s'y était même collé pour certains textes de Pamuk, qui à mon humble avis a reçu son nobel plus pour des raisons politiques que littéraire, ce qui n'enlève rien à la beauté d'un texte comme Kar (Neige).

J'en profite pour recommender le dernier receuil d'articles de Hrant Dink « Être Arménien en Turquie » publié par Fradet (Traduit du turc pour le coup ! ). Garder son souvenir vivant est un des rares moyens d'aider la Turquie et les citoyens Turcs à aller dans le bon sens. Littérature et journalisme sont la bas plus que jamais très politiques !

La littérature Turque est encore en France largement ignorée. Saluons toutes les initiatives qui tendent à inverser la tendance.

Pour finir, les Parisiens peuvent toujours se rendre au 19 rue de l'échiquier dans le 10ème (surprenant) à la librairie Ozgul pour avoir des textes en Français ou en Turc. On y trouve même des ouvrages de Alexandre Del Valle, c'est pour dire leur ouverture d'esprit… ! A ne pas confondre avec la librairie religieuse/soufie qui se situe sur le trottoir d'en face : )

Portrait de Keloglan

De Keloglan

13H20 | 29/03/2008 | Permalien

Petite précision : la photo illustrant l'article avec des livres qui semblent planer ou voler a été prise au centre de documentation du Musée d'Art moderne d'Istanbul. Une initiative privée due à Oya Eczacibasi et qui vaut le détour. En venant du vieil Istanbul, traverser le pont qui franchi la Corne d'Or, tourner à droite et marcher un peu. Le Musée d'Art moderne se trouve sur la rive même du Bosphore, dans d'anciens entrepôts, tout à côté d'une série de cafés tous branchés wi-fi où on trouve des fumeurs de pipe à eau,des joueurs de tavla et, bien sûr, des fondus d'Internet qui titillent leur portable.

Portrait de Marie Antide

De Marie Antide (auteur)

Cadre en entreprise | 15H12 | 29/03/2008 | Permalien

C'est aussi un ancien entrepôt en bord du Bosphore : après la visite des expos dans un espace fantastique, belle détente en terrasse face à la Corne d'Or, le Bosphore à vos pieds, les paquebots à portée de mains (j'exagère juste un chouillat : -) !

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