
Hasankeyif, neuf mille ans d'histoire menacés par un barrage
Hasankeyif est un petit village planté sur les flancs des collines qui surplombent le Tigre, au cœur de la Mésopotamie, dans le sud-est de la Turquie. Sa particularité est d'être un véritable mille-feuille de civilisations avec ses neuf mille ans d'histoire et ses traces de passage des Assyriens, Romains, Seldjoukides, Byzantins et Ottomans. Depuis cinquante ans, ce village vit avec la menace de disparaître un jour sous les eaux du barrage Ilisu et une partie de la population est déjà partie vers les villes alentours.
« Les Arabes ont le pétrole, nous avons l'eau ! » Ce postulat du président de la République Suleyman Demirel souligne combien l'énergie hydraulique, unique énergie domestique majeure, est cruciale pour la Turquie en plein développement.
Ilisu, deuxième plus grand barrage du projet GAP (Güneydogu Anadolu Projesi [projet du Sud-Est anatolien), qui compte 22 barrages et 19 centrales électriques, est de ces ouvrages d'art qui contribuent à l'indépendance énergétique d'un pays. En l'occurrence, avec un réservoir qui atteindrait les 315 km2, pour un volume de retenue de 10 milliards de m3 d'eau, il est prévu pour produire 1200 mégawatts à partir de 2013, soit 3% de la consommation énergétique turque.
Le gouvernement affirme qu'il va contribuer au développement de la région par l'irrigation et la création de 10 000 emplois. Ces perspectives officielles seraient séduisantes si très vite n'étaient nées de nombreuses controverses.
Le relogement des 80 000 déplacés n'a pas été prévu
La mise en service du barrage d'Ilisu va nécessiter le déplacement de 55 000 à 80 000 personnes, qui n'ont pas été concertées et pour qui des indemnisations suffisantes pour se reloger dans des conditions décentes n'ont pas été prévues. De même, leurs conditions de vie (formation, pêche, agriculture) n'ont pas été assurées. Les conséquences sur la faune et la flore n'ont pas été suffisamment mesurées, et le déplacement des vestiges historiques vers les hauts de collines où sera créé un musée en plein air, avec activités nautiques et plongées sur sites archéologiques ne convainc guère.
Quant aux promesses de développement de la région… Une équipe du Financial Times s'est rendue à Belkis, à six heures de route d'Ilisu, submergé en 2000 par les eaux du barrage Birecik, qui engloutirent aussi le fameux site de Zeugma malgré l'émoi international. Les habitants de Belkis, relogés dans un ensemble de cubes de béton appelé le « nouveau Belkis » sont toujours aussi pauvres et guère enthousiastes sur leurs nouvelles conditions de vie : « Quand nous rêvons, dit l'un deux, tous nos rêves sont pour notre village d'avant. »
Enfin, de façon moins officielle mais très réelle, ce projet de barrage, en noyant les vallées difficiles d'accès et autres chemins de traverse, va fortement contribuer à ralentir les déplacements du PKK dans cette région située au cœur du pays kurde. Comme le déclare ouvertement le gouverneur de Batman, dans un article du Financial Time (« Deep divide », publié le 22 Mars 2008) « après la mise en route du barrage Atatürk, [en 1990 dans la région d'Adyaman, réservoir de 815 km2] les terroristes ne sont plus passés ».
Le barrage d'Ilisu est un peu comme un serpent de mer dans la vie politique turque. Estimé à 1,2 milliard d'euros, le projet était adossé à des crédits européens. A la fin des années 1990, la maîtrise d'ouvrage est confiée à une société anglaise qui se retire sous la pression internationale. On le pense enterré mais il ressort en 2004, soutenu cette fois par trois agences nationales de crédit à l'exportation, suisse, allemande et autrichienne qui garantissent assurances et lignes de crédit aux entreprises qui répondent à l'appel d'offre.
Ankara a 180 jours pour remplir ses obligations
En juillet 2006, le Premier ministre Recep Tayip Erdogan pose la première pierre de l'ouvrage. Toutefois, devant la mobilisation des opposants au projet, les agences de crédit demandent au gouvernement turc de satisfaire une série de 153 critères sur des sujets sociaux, environnementaux et culturels. En septembre 2008, il apparait que ces critères ne sont pas satisfaits et fin décembre, les agences de crédit suspendent leurs garanties entraînant la suspension des livraisons par les entreprises engagées sur le projet. La suspension est contractuellement fixée à 180 jours, délai qui doit permettre à Ankara de remplir ses obligations. Dans la négative, les contrats pourront être dénoncés.
Alors, Hasankeyif est-il sauvé des eaux ? Rien n'est moins sûr. En effet, en développant de manière unilatérale le projet GAP, la Turquie a réduit le débit du Tigre et de l'Euphrate et singulièrement indisposé l'Irak et la Syrie que ces deux fleuves irriguent du Nord au Sud. Longtemps source de conflits (et moyens de pression), la gestion des ressources hydrauliques de la région est maintenant source de discussions et de coopérations entre les trois voisins depuis deux ans. Or Ilisu reste une pièce majeure de la production d'énergie pour la région.
Les travaux de coopération entre les trois pays seront présentés au Forum mondial de l'eau (15 pays, 20 000 participants) qui se tiendra à Istanbul du 15 au 22 Mars 2009. Il semble que la guerre de l'eau n'aura pas lieu dans cette région mais à quel prix ? Pour sauver Hasankeyif, la vigilance et la mobilisation des opposants au projet ne devront pas se relâcher.
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De Servais-Jean 4591
alpha-béta | 17H34 | 10/02/2009 |
Ben à Paris à Lyon ou à Marseille on a fait pire en construisant la ville sur une autre ville sans aucun respect pour les prédécesseurs.
De yoruk
au fil de l'eau | 21H46 | 10/02/2009 |
Bonjour Marie Antide, et merci
● « La mise en service du barrage d'Ilisu va nécessiter le déplacement de 55 000 à 80 000 personnes, qui n'ont pas été concertées »
C'est curieux cette contradiction de la société turque, ou l'on constate dans la plus part des cas, que personne n'est laissé à l'écart ou à l'abandon. La famille et les fratries jouant un rôle social extrêmement puissant.
Et pourtant, quand il faut entreprendre, le projet prend souvent le pas sur les intérêts particuliers. Dans ce cas de figure, la brutalité de l'action peut nous surprendre, pas sûr qu'elle étonne les turcs. Surtout s'il s'agit de l'intérêt du pays, et surtout si le signe politique est fort.
En l'occurrence, on assiste peut être à la résurgence de la fierté ottomane. Ce n'est pas si vieux,et ce peuple est un peuple fier.
Et nous mordrons peut être les doigts de les avoir si mal traité au niveau de leur intégration à l'Europe…
De reveric
Rillard | 22H44 | 10/02/2009 |
Le gouvernement affirme qu'il va contribuer au développement de la région par l'irrigation et la création de 10 000 emplois ?
ils ont raison au gouvernement Turc comme EDF a eu raison sur le Rizzanèse en Corse.
La taxe professionnel et les mégawatts c'est du tout bon pour la région et les « écolos » au piquet.
Verra t on un jour des turcs bien pensant venir nous donner des leçons sur la pertinence de nos aménagement « modernes » sur le territoires français ?
J'imagine la réaction de no't bon président : ….même pas Européens les Turcs.
Nous avons fait ce que nous à voulu en France, de Serre Ponçon à l'étang de Berre e passant par l'aiguille du Midi et j'en passe.
Et bien que les Turcs mènent leurs barques comme ils l'entendent.
faut bien qu'il fasse tourner leurs clims et leurs Iphones s'il veulent rentrer u jour dans l'Europe « moderne ».
C'est comme demander aux Indiens de protéger leurs derniers tigres alors que nous avons éradiqué du territoires les loups lynxs ours renards et j'en passe en moins d'un siècles.
Faut être gonflé.
Qui voudrait d'un tigres au coin du bois près de chez soi ?
Des « étrangers » » venant me demander de protéger des loups qui infesteraient le bois derrière chez moi au nom de la « bio“diversité planétaire ? Vous n'y pensez pas quand même ?
De Tita
oiseau | 23H30 | 10/02/2009 |
En lisant cet article, je me disais que finalement, les gouvernements sont tous un peu pareils : au diable les individus, pourvu qu'il y ait le sacro-saint développement économique.
Oui, bien sûr, l'eau est nécessaire. C'est géopolitique. C'est stratégique. C'est vital au développement économique. Cependant il faudrait qu'on m'explique en quoi le fameux sacro-saint « développement économique » va changer la vie des habitants (en mieux il s'entend). Surtout qu'à vous lire, il me rappelle le barrage des trois gorges en chine et d'autres où, finalement les autochtones doivent se débrouiller et prendre acte avant d'être submergés par les eaux. C'est donc un développement économique très orienté (bourgeois ? ). De plus, il y aura donc de l'eau, mais les touristes ne vont pas voir des barrages. Il y en a chez eux. Ils vont voir ce qui fait la spécificité historique d'une région. Et cela est balayé dans la colonne perte. Quand un pays comme la Turquie, riche en histoire, en sites, en paysages, ose dire qu'elle n'a pas de ressources autre que l'eau, je me demande si le calcul est sérieux. Des pays entiers misent sur le tourisme et ils n'ont pas plus d'eau que les autres.
Bref, à cette lecture, je me souvenais des documentaires sur Zeugma et de ma tristesse à voir disparaitre à jamais des trésors incroyables.
Ce sacrifice me paraissait cependant légitime si tous les gens du pays profitent réellement et immédiatement d'une retombé du barrage. Mais si j'apprends qu'ils sont simplement priés d'aller voir ailleurs… alors c'est ignoble.
à Tita
De yoruk
au fil de l'eau | 00H01 | 11/02/2009 |
Bonsoir Tita
La dimension géopolitique de la maitrise de l'eau sur ce projet intéresse toute la mésopotamie.
La Turquie sera en mesure de couper l'eau à l'Iran et à l'Irak. Ce pourrait être le retour en force de la puissance ottomane sur cette zone.
à yoruk
De Tita
oiseau | 12H53 | 11/02/2009 |
Bonjour Yoruk
Il y a une crise alimentaire depuis près d'un an et la valeur de l'eau a toute les chances de devenir de plus en plus forte. Je comprends alors bien que les gouvernements, quel qu'il soit mais ici, en l'occurrence, turques, y trouvent une arme de grande pression pour les pays en aval.
Ce que je regrette. C'est qu'il semble qu'il y ait une prééminence de ces facteurs stratégiques et géopolitiques au détriment d'autres qui me paraissent plus rentables à long terme : le bien-être réel du peuple d'en bas.
C'est plus rentable car un peuple qui se développe ne cherche pas l'insurrection. (tandis que lorsqu'on le spolie, il garde un sentiment d'injustice et de frustration).
C'est plus rentable car avoir un moyen de pression fort sur des pays voisins, c'est aussi les soumettre (et ils n'apprécient pas forcément). Les relations peuvent donc vite être tendues.Je crois que le Danube est aussi un enjeu en cela mais aussi une source de tension parmi tous les pays traversés.
C'est plus rentable car des touristes peuvent venir voir des sites archéologiques, mais pas faire de la plongé pour aller les voir.
Etc…
Évidemment, je ne connais pas le dossier technique et tous les faits. Je n'évoque ici que mon impression sur la base du seul article ci-dessus.
De pblanc
salarié | 17H48 | 11/02/2009 |
Pour commencer, ce projet qui a été lancé il y a maintenant 45 ans ne s'est pas fait sans la consultation des pays en aval du Tigre. La question semblait alimentaire à l'époque, elle est aujourd'hui plus complexe en effet. La Turquie et l'Irak avaient signé un accord relatif au projet afin de réguler le débit du fleuve pour des questions agricoles. C'était d'ailleurs l'Irak qui s'était engagé à prendre en charge le coût des travaux. Vue la situation irakienne et turque depuis une trentaine d'années ce projet est resté en suspens. C'est finalement la Turquie qui a relancé le programme, dont la date de lancement approche à grand pas.
Le chiffre de 80 000 personnes déplacées n'est pas avéré, et il semblerait que selon les chiffres sur lesquels s'appuient les ONG, la fourchette varie entre 25 000 et 80 000 personnes (qui croire ? ). Évidement, même si l'on se base sur la fourchette basse, 25 000 personnes à majorité kurde dans un plan de déplacement/relogement représentent un sérieux défi social pour les autorités turques. Par ailleurs, le projet d'un barrage avant sa construction est soumis à différentes obligations, dont une étude d'impact environnementale mais également sociale (incluant un volet culturel). Ces études révèlent effectivement des risques importants, déplacement de population et gestion du patrimoine historique. Certains habitants sont déjà partis puisqu'ils ne croient pas pouvoir s'opposer au projet, d'ailleurs les banques rechignent à investir leur argent dans la ville d » Hasankeyf sachant qu'elle risque de disparaître d'ici 5 ans. Aux autres personnes sont proposés deux types de système de compensation. D'un côté il s'agit d'une compensation financière et les familles sont invitées à se trouver un logement dans les vastes HLM des grandes villes (comme à Diyarbakir). De l'autre côté, a été présenté en décembre 2008 la maquette des logements qui seront construits et donnés en contrepartie de l'expropriation… Lors de la présentation de la maquette des logements, certaines familles considéraient que cela leur semblait trop petit compte tenue de la taille importante de leur famille…
Le projet semble menacé depuis le mois de décembre en effet les agences de crédit à l'exportation allemande, autrichienne et suisse se sont retirées officiellement du projet de barrage d'Ilisu (voir l'article des Amis de la Terre : http://www.amisdelaterre.org/-Barrage-d-Ilisu-.html). Qui reste-t-il dans la course ? Pour féliciter les entreprises française on pourra citer Alstom pour les turbines et parmi les investisseurs on trouve la Société Générale !
A ceux qui se demandent ce qui pourrait se passer si le projet était annulé, je me permets de dresser le scénario. Développement du nucléaire civil ! Ce qui est déjà le cas d'ailleurs. On ira enfouir les déchets radioactifs dans les steppes anatoliennes et advienne que pourra ! La solution est peut-être dans l'investissement pour moderniser les infrastructures déjà existantes…
à pblanc
De yoruk
au fil de l'eau | 21H28 | 11/02/2009 |
@pblanc
Merci de votre argumentation fort documentée. J'en extrait cette petite phrase que j'adore :
« Lors de la présentation de la maquette des logements, certaines familles considéraient que cela leur semblait trop petit compte tenue de la taille importante de leur famille… »
Cà voyez vous, c'est toute la Turquie en quelques mots, et c'est aussi ce qui nous manque considérablement…
Merci
Yoruk
De yoruk
au fil de l'eau | 21H22 | 11/02/2009 |
Merci Tita
C'est tout l'intérêt de ce blog : l'approche et la connaissance de ce monde fabuleux qui a vu naître notre civilisation.
L'incroyable richesse historique de cette région, et la faiblesse des moyens mis en œuvre pour les mettre en valeur, voir les sauvegarder est aussi l'un des paradoxes de la société turque contemporaine.
Au crédit des turcs, l'obligation du développement économique, les efforts énormes déployés par trois générations depuis l'écroulement de l'empire ottoman, laissent peu de moyens à ce luxe qu'est la conservation d'un patrimoine historique.
Et puis, n'oublions pas que ce sont des fils de nomades, qu'ils en sont encore marqués, et que pour un nomade l'environnement est changeant. Sa sauvegarde ne devient plus une priorité. Ce qui compte est d'avancer… ce que font nos amis turcs.
Aidons les plutôt, comme nous l'avons fait pour le patrimoine hellénique, en Grèce…
J'ai trouvé un site très documenté sur Hasankeyf :
http://www.sauvezhasankeyf.org/fr/articles/ ? id=14
dont j'ai copié le paragraphe suivant :
la destruction du patrimoine, continue faute de contrôle : une grande partie de la ville basse de Hasankeyf a été détruite lors de la construction, en 1960, de la route moderne, d'un pont et de logements ; d'autres parties (jusqu'à 30 %) sont endommagées par des activités agricoles en cours sur le site ; des matériaux historiques sont réemployés par les habitants…
Yoruk