
Le Premier ministre turc Erdogan claque la porte de Davos
L'incident s'est produit jeudi dernier lors d'un débat public sur l'intervention israélienne à Gaza : le Premier Ministre turc Recep Tayip Erdogan demande un droit de réponse au modérateur du débat après une longue intervention de Shimon Peres. David Ignatius, éditorialiste au Washington Post et romancier américain d'origine arménienne, lui accorde une minute avant de libérer les intervenants pour le dîner. Recep Tayip Erdogan déborde sur le temps imparti et David Ignatius lui coupe plusieurs fois la parole.
Furieux d'être interrompu, Recep Tayip Erdogan se met en colère et quitte le podium après avoir promis de ne plus revenir à Davos. Dans une conférence de presse donnée peu de temps après l'incident, il explique que le modérateur ne lui a accordé que 12 mn de temps de parole contre 25 mn à Shimon Peres.
Les colères de Recep Tayip Erdogan sont assez fréquentes et il est réputé pour son agressivité et son impatience. Mais le contexte particulier dans lequel se situe ce mouvement d'humeur lui donne un relief particulier.
L'intervention à Gaza en travers de la gorge
Le premier ministre avait été très contrarié de n'avoir pas été tenu informé par son homologue israélien de l'offensive sur Gaza alors qu'Ehoud Olmert était à Ankara une semaine avant le déclenchement de l'opération Plomb durci et que la diplomatie turque déploie depuis huit mois une grande énergie pour favoriser la reprise du dialogue entre la Syrie et Israël, gelé depuis 2000, sur le retrait israélien du plateau du Golan.
La Turquie est le premier Etat musulman à avoir reconnu l'Etat juif en 1949. Si la République turque soutient la cause palestinienne à partir des années soixante, les relations économiques entre les deux pays se développent ainsi que la coopération militaire : en 1996 est signé un accord cadre pour l'échange de technologies et d'informations ainsi que l'autorisation pour les pilotes israéliens d'utiliser l'espace aérien turc pour leurs entrainements. De plus, en août 2002, la Turquie s'engage à livrer par tanker 50 millions de m3 d'eau douce par an à Israël pendant vingt ans. Ces accords n'ont pas été remis en cause par l'arrivée de l'AKP au pouvoir.
Fort de ses bonnes relations avec Israël (qui ne reconnait pas le génocide arménien) et des pays arabes, la Turquie s'est progressivement imposée comme un acteur et interlocuteur crédible pour la recherche de la paix au Moyen-Orient. La diplomatie turque fait aussi « valoir sa position de pays candidat à l'UE, son engagement dans l'Otan, ses convergences nouvelles avec la Russie et d'autres puissances régionales tel l'Iran » (Jean Marcou, OVIPOT). La violence de l'intervention israélienne l'a prise de court. Recep Tayip Erdogan et son émissaire Ahmet Davutoglu ont sillonné la région à la recherche d'un consensus pour une trêve.
Sur le plan intérieur, de manifestations pro-palestiniennes ont eu lieu dans tout le pays et ont été l'occasion de slogans tel « vous ne pouvez être les fils de Moïse » qui par « leur tonalité religieuse peuvent susciter l'antisémitisme ». Recep Tayip Erdogan n'a pas ménagé ses critiques face au nombre des victimes et l'ampleur de destructions dans Gaza, qu'il a qualifiés de « sauvagerie ».
Or, si elles s'adressaient à son électorat (les élections municipales auront lieu en Mars et l'AKP n'est pas en aussi bonne posture), les déclarations du Premier ministre ont mis très mal à l'aise la communauté juive de Turquie, forte de 25 000 âmes, résidant à Istanbul dans sa grande majorité et qui entretient une relation complexe avec la République laïque de Turquie.
En effet, les juifs turcs sont des descendants des juifs d'Espagne et du Portugal chassés par l'Inquisition en 1492 et accueilli par le Sultan Beyazit II. Si le mythe veut qu'ils vécurent heureux et en paix dans l'Empire Ottoman, leur réalité fut celle des minorités non musulmanes : citoyen de troisième classe après les Grecs et les Arméniens, ils sont tolérés à condition de payer un impôt. Atatürk instaure une République laïque où musulmans et non musulmans ont les mêmes droits mais cette réalité est écornée pendant la Seconde Guerre mondiale (impôt sur la fortune discriminatoire sur les minorités).
Une intégration relevant de la tolérance plus que de la citoyenneté
Les drames du Salvador et du Struma, deux navires transportant des juifs fuyant le nazisme et auxquels la Turquie refusa son aide battent en brèche un autre mythe, celui que des diplomates turcs auraient sauvé des milliers de juifs du nazisme, même si certains sont cités parmi les Justes de Yad Vashem. Enfin, quand en 1955, des boutiques tenues par des minoritaires sont détruites et quelques-uns massacrés suite à de fausses rumeurs sur l'incendie de la maison d'Atatürk à Thessalonique, les juifs de Turquie, immigrent alors en masse vers Israël. Aujourd'hui, ils sentent que « leur intégration relèvent plus de la tolérance que d'une citoyenneté vécue au sens plein du terme » (Semih Vaner, Cahiers d'Etudes numéro 28). Or « la tolérance implique un tolérant et un toléré, ne laissant aucune place à l'égalité ».
L'agressivité des discours de Tayip Recep Erdogan a aussi fortement indisposé les puissantes associations juives américaines. Dans une lettre publiée par le journal Radikal (édition du 23 janvier), celles-ci appellent à plus de retenue sous peine d'assister à la recrudescence d'actes antisémites. En lisant entre les lignes, on comprend aussi qu'elles pourraient être beaucoup moins actives auprès du Congrès américain pour continuer à bloquer une loi de reconnaissance du génocide arménien, reconnaissance qui avait la faveur du candidat Obama.
En attendant, Abdullah Gül et Ali Babacan, président de la République et ministre des Affaires étrangères se sont employés à rassurer et calmer les tensions suscitées par le mouvement d'humeur d'Erdogan à Davos. Quant à Shimon Peres, il a déclaré l'incident clos.
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De Tofraziel
Orwellien | 10H34 | 02/02/2009 |
Les Kurdes ont dû rire (jaune) en voyant la colère d'Erdogan vis-à-vis des massacres d'Israël…
Et même si on peut comprendre cette colère (quand même très bien jouée), on aurait aimé que le Premier Ministre turc réponde à la question de Peres : que ferait-il si, par exemple, les Kurdes bombardaient quotidiennement certaines de ses villes ?
Mais on le sait déjà, les avions turcs vont même jusqu'en Irak pour bombarder les Kurdes…
De Umit
11H12 | 02/02/2009 |
Votre résumé est à peu près exact. Mais le rapport que vous faite entre le problème Arménien et la Soha est tendencieux dans le contexte de DAVOS ! C'est certe une accroche intéressante mais vous êtes pratiquement le seul journaliste européen à avoir fait un tel lien ! Vous sortez des évènements de Davos et extrapolez sur la reconnaissance du génocide arménien par Obama qui ne sera plus barrée par la ligue Juive Américaine (Ce qu'elle avait déjà dit il y a 2 ans). Erdogan leur à d'ailleurs adressé un message : « Vous nous indisposez ! »…
En outre la véhémence de Peres lors du débat et ses questions directes et « criantes » à Erdogan ont obligé ce dernier à réagir. La forme est peut-être discutable mais pas le fond.
En Turquie, la majorité écrasante des journalistes. éditorialistes et autres analystes sont d'accord avec Erdogan : « il fallait réagir ». Même Deniz Baykal, le leader de l'opposition (CHP), à laissé de côté son animosité particulière envers le chef de l'AKP en lui donnant raison ! La principale divergence porte en fait sur la forme et la suite à donner à ce coup d'éclat. Celà a été relevé par divers diplomates et anciens ambasadeurs retraités.
Paradoxalement Israël n'est pas tellement gêné par cette mise au point qui vise surtout les dirigeants arabes inaudibles et qui permet de clarifier toutes les positions. Dimanche, Abdullah Gül, le président turc, a critiqué le Hamas et leur a demandé de se transformer en réel parti politique et d'abandonner leur réflexe terroriste !
Il semble que la médiation turque vise à court-circuiter l'Iran et l'Egypte en se présentant comme vrai défenseur des palestiniens et grand-frère du Hamas sans oublier sa position d'allié/partenaire d'Israël. Cette mise au point permettra peut-être d'éliminer les intermédiaires nuisibles aux pouparlers tout en se plaçant en « facilitateur ». En fait, la République Turque retrouve ses racines et se repositionne dans la continuité de l'empire Ottoman.
Salutations
Ümit Pehlivan
PS : avez-vous lu le livre de Murat Bardakçi « le journal personnel de Talat pasa » ? Très précis, les chiffres morbides et autres décisions prises par Talat en 1915 y sont… Ce livre apporte une autre vision du problème Arménien en Turquie et va à l'encontre des « anciennes » thèses officielles. Le rapprochement avec l'Arménie et la rencontre entre Sarkissian et Erdogan à Davos ainsi que les excuses des intellectuels aux arméniens sont aussi le signe d'un changement qui prendra sûrement toute sa dimension après les élections de Mars. Avez -vous connaissance de ce que prépare la diaspora Arménienne d'Australie et qui va dans le sens des excuses turques (Baskin Oran sur Habertürk le 31.01.09)
De Umit
11H30 | 02/02/2009 |
Je vois que beaucoup n'ont pas vraiment suivit le débat voici un compte rendu fidèle de l'altercation que j'ai suivie toute la nuit en direct :
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Davos, 29.01.2009
Recep Tayyip Erdogan, premier ministre turc, a quité avec éclat une conférence sur le Proche-Orient dans le cadre du Forum Économique de Davos, après une altercation verbale l'opposant au président Israélien Shimon Peres et l'animateur du débat, le journaliste du « Washington Post » David Ignatius.
Shimon Peres exhalté dans un discours justifiant l'opération isarélienne à Gazza et pointant du doigt le premier ministre turc Tayyip Erdogan, lui a dit : „Abbas est de notre côté et connaît sans doute la situation aussi bien que vous…Vous avez choisi de défendre le Hamas..c'est eux les responsables du désastre…Qu'auriez -vous fait si Istanbul était bombardée jour et nuit ? »…
Dans la foulée, Tayyip Erdogan demande un droit de réponse que l'animateur rechigne à lui donner. Le premier ministre turc prend alors la parole : « Il est innaceptable d'applaudir quelqu'un qui justifie des aassassinats »…il est interrompu… « une minute, une minute… Vous êtes plus agé que moi, c'est pourquoi je n'hausserais pas le ton comme vous l'avez fait, vous criez parce que vous vous sentez coupable, je vous connais depuis longtemps, Pour tuer les gens vous êtes qualifié (NDA : vous=les Israéliens), les enfants tués sur les plages en sont la preuve. » David Ignatus lui coupe la parole, Erdogan s'emporte et continue : « dans la Torra, paragraphe 6, il est écrit „tu ne dois pas tuer“, ici il y a meurtre ! Je connais des ministres israéliens qui m'ont dit se sentir heureux en entrant en Palestine sur des tanks, s'il y a des curieux, je vous donnerais les noms. Je considère qu'il n'est pas adéquat d'applaudir ce que M. Peres a dit. Il est indécent d'applaudir des assassinats, c'est en son genre une sorte de crime contre l'humanité ! Le journaliste empêche le premier ministre de continuer prétextant l'heure du repas ! Tayyip Erdogan passablement énervé par l'animateur lui demande encore une minute : ‘Ne me coupez pas, Avi Shalom a dit au journal anglais The Guardian ….’ inaudible car interrompu par Ignatus qui lui tapotte l‘épaule. Ensuite Erdogan s'est plaint du temps de parole inégal donné aux participants lors du débat où Peres a eu droit à 25 minutes et lui même seulement à 12. Il continua néanmoins à essayer de répondre aux attaques du président israélien mais l'insistance du jounaliste américain ne le permit pas. Erdogan quitte la conférence en ces termes : et bien je vois que cela n'est pas possible, vous m'empêcher de parler…Davos ce n'est pas cela…merci merci merci….je ne pense pas que je ne reviendrais à Davos dans ces conditions, ce nest pas possible ! ’
Erdogan à fait une mise au point dans la soirée lors d‘une conférence de presse : Nous n'avons jamais pris position pour qui que ce soit, ni pour le Hamas, ni pour Israël… Nous ne sommes pas contre Israël, les israéliens ou le peuple juif, l'antisémitisme est un crime contre l'humanité ! Je ne visais pas M. Peres personellement mais j'évoquais le drame de Gaza et les erreurs distillés à propos de notre position et du Hamas. Il est aussi clair que la plateforme de débat et la façon de nos couper la parole, de nous empêcher de parler est innacceptable… M. Erdogan a critiqué devant des journalistes le ton employé par le président israélien. M. Peres ne s'adresse pas à un chef de tribu. Il doit apprendre comment parler à un Premier ministre de la République de Turquie’
Shimon Peres aurait téléphoné un peu plus tard à Erdogan pour faire une mise au point amicale et constructive.
Amicalement
Umit
De BILOU
11H40 | 02/02/2009 |
La Turquie, depuis plusieurs années, est devenu un acteur majeur dans la diplomatie du Moyen Orient de par sa position géostratégique et de par son histoire.
Le coup de sang d'erdogan est un double coup :
1/ Agacement vis-à-vis d'Israël qui sape, par son opération Plomb durci, les efforts turques pour faire renouer le dialogue entre la Syrie et Israël.
2/ Permet de resserrer les rangs de son parti avant les municipales de mars.
Mais, les consèquences peuvent être désastreuses pour lui, en effet, Erdogan a donné des raisons supplémentaires aux adversaires de l'AKP. Je ne serais pas surpri que le génocide arménien, la question kurde ou celle des minorités reviennent sur le devant de la scène au cours de ces prochains mois.
Le proverbe de la paille et de la poutre constitue bien le retour de bâton suite à sa colère - justifié à mes yeux - ; Erdogan se prépare des jours longs et difficiles.
De lioe
berlin | 12H06 | 02/02/2009 |
Bonjour
Il me semble que cet incident est asse symptomatique du decalage de traitement de l information lorsqu il sagit du probleme israelo-Palestinien !
La reaction du premier ministre Turc n est que le fruit d une double provocation de Peres et d Ignatrus, somme toute legitime ! Quel poid et quelle legitimite aupres du monde Musulman aurait eut la Turquie en tant qu intermediaire dans un procesus de Paix, si celui ci etait rete silencieux face a la propagande de Peres ?
C est d ailleurs une technique tres Israelienne de discrediter ses Interlocuteurs avec lesquels il est cense faire la Paix !
La Turquie est en pleine mutation, elle est sur la voie d une « democratisation », certes tres imparfaite mais force est de constater que ces efforts sont reconuus par beaucoup de specialistes ! Et il me semble que la presence de la Turquie est tres importante pour la realisation d un procesus de paix ! Procesus dont l evolution dependait de la « bonne volonte » des Syriens ou des Egyptiens qui utilisent ce conflit au gres de leurs besoins ! Ce qui bien evidemment arrange les affaires d Israel qui pendant ce temps continuent a developper des colonies sur les Terres Palestiniennes !
De plus j, Marie ANTIDES, je m etonne de la reference que vous faites au drame du Salvador et du Struma ainsi que des boutiques brulees sans citer le massacre de Sabra et Shatila ainsi que les habitationsde palestiniens detruites a coup de tank ! Qui sont dans les fait comparables !
Un processus de Paix Israelo-Palestinien n est pas seulement l affaire de quelques grands de ce monde, il nous concernne tous et en premier lieu les journalistes ! Fouiller dans les poubelles de l histoire pour designer un pays comme antisemite est irresponsable et injuste ! L Histoire de l Europe ( de l Allemagne et de la France en particulier) aurait du pouvoir moderer vos insinuations, mais malheureusement les memoires se font de plus en plus courtes
De dulconte
Mordu par un fachogarou | 13H03 | 02/02/2009 |
Vous êtes affolant, si vous lisiez plus régulièrement ce blog vous verrez que c'est un des rares blogs vraiment intéressant sur la Turquie que vous trouverez sur le web. Écrit par une personne ayant un amour profond pour ce magnifique pays.
Mais bien sur il faut que vous rameniez tout à ce niveau du caniveau en mettant en cause l'auteur pour l'unique raison qu'elle n'écrit pas ce que vous voulez entendre.
Affligeant !
La Palestine n'a pas besoin de fanatiques quelque soit leur bord et ça me gonfle d'autant plus de vous lire que nous défendons la même cause celle des palestiniens.
De Keloglan
14H24 | 02/02/2009 |
En coulisse : selon le journaliste Meral Tamer (Milliyet), le débat aurait dû, selon l'habitude, être animé par Kalus Schwab, fondateur de Davos. Sans explication, Schwab s'est désisté deux jours avant l'événement. Les conseillers d'Erdoğan n'ont pas vu d'objection à ce que Ignatius remplace Schwab.
Ce qu'on peut supposer : Schwab a bien compris que Erdoğan n'avait pas accepté (et certains disent même souhaité) débattre avec Peres pour soudain se dégonfler et se montrer conciliant. Schwab a préféré se tenir à bonne distance du ring.
Peres et Erdogan sont deux habitués des débats publics. Peres savait qu'il avait intérêt à parler longuement., ce qui réduisait d'autant le temps de réplique de son interlocuteur. Mais Erdogan aussi connaît la musique. Il ne s'est donc pas laissé faire. Interpellé nommé ! ment par Péres, il devait luıi répondre. Obligé de faire court, il devait faire fort.
Partial ou maladroit, Ignatius a fait deux fautes : tenter le couper Erdoğan et le toucher à plusieurs reprises au point que Erdoğan à son tour a étendu le bras pour l'arrêter. J'ai cru un instant que cela allait tourner au pugilat. C'est peut-être aussi la raison profonde de l'éclat d'Erdoğan - s'être trouvé devant deux adversaires au lieu d'un.