Une pétition turque pour demander pardon aux Arméniens

Portrait de l'écrivain turc d'origine arménienne Hrant Dink sur le lieu de son assassinat à Istanbul (Ahmet Ada/Reuters).

Deux cents intellectuels turcs ont lancé une pétition sur Internet pour demander pardon aux Arméniens pour le silence qui a suivi les massacres de centaines de milliers de personnes en 1915.

« Ma conscience ne peut accepter que l'on reste indifférent à la Grande catastrophe que les Arméniens ottomans ont subie en 1915 et qu'on la nie. Je regrette cette injustice, et pour ma part, je partage les sentiments et les peines de mes frères et sœurs arméniens et je leur demande pardon. »

Cette pétition est en ligne depuis le 15 décembre sur le site Ozur Diliyoruz. Elle a été initiée par quatre intellectuels turcs, soutenue par deux cents personnalités, majoritairement universitaires, journalistes, écrivains.

Démarche individuelle, cette initiative n'équivaut pas à une reconnaissance du génocide, terme que les auteurs de la pétition ont pris soin de ne pas utiliser, préférant se référer au terme arménien de « Medz Yeghern » (Grande catastrophe) pour plusieurs raisons : l'Etat turc rejette le caractère génocidaire des massacres, cette qualification est de l'autorité des historiens, l'utilisation de ce terme aurait nuit à l'impact de cette pétition.

Mettre fin au silence qui entoure les déportations et massacres

Cette initiative est à mettre dans la perspective de rapprochement entre la Turquie et l'Arménie, officiellement amorcé lors de la visite du président de la République turque Abdullah Gül en Arménie à l'occasion d'une rencontre amicale entre les équipes de football des deux pays.

Elle vise à mettre le doigt sur le silence qui entoure les déportations et massacres autour de 1915, en premier lieu dans le système éducatif, à porter le sujet sur la place publique pour que l'opinion s'en empare et que le débat s'organise.

Comme attendu, les réactions ont été très vives. D'un côté, les condamnations de l'armée, qui qualifie la pétition de « mauvaise initiative », la virulente opposition du Premier ministre Recep Tayip Erdogan qui a déclaré :

« Si un tel crime a eu lieu, celui qui l'a commis peut s'excuser. Mais ce n'est pas mon cas, ni celui de mon pays ni de ma nation. »

Ajouter à cela les très nombreuses critiques de personnalités politiques sur cette initiative de « soi-disant intellectuels », la contre-pétition de soixante diplomates, souvent en retraite, à la mémoire de leurs collègues morts sous les bombes de l »Asala, l'Armée secrète arménienne de libération de l'Arménie, dans les années 70, et le silence réprobateur de tous les opposants anonymes.

De l'autre, les 20 000 signataires de la pétition à ce jour et le soutien silencieux de tous les partisans anonymes.

Au risque de réveiller la bête immonde ?

Au milieu… le président de la République Abdullah Gül qui déclare sobrement que chacun doit pouvoir s'exprimer librement, se démarquant par ces quelques mots de la colère exprimée par son Premier ministre.

Et en dessous… la bête immonde… ce nationalisme rigide et haineux qui rêve de pureté ethnique et n'avait pas hésité à abattre Hrant Dink, journaliste turc d'origine arménienne, assassiné en janvier 2007 pour une métaphore mal comprise, celle « du sang impur du Turc qui circule dans vos veines ». Et cette fois, cette bête, réagira-t-elle ? Et comment ? Nul ne le sait.

Cette pétition est donc aussi un acte de courage de la part des quatre intellectuels à l'origine de l'appel, Ahmet Insel, Cengiz Aktar, Ali Bayramoglu et Baskin Oran.

Voilà, c'est sur cette action que je clos l'année 2008 de Paristanbul, année riche mais qui parait bien calme au regard de ce qui est pressenti pour 2009.

Je présente aux Riverains de Rue89 mes meilleurs vœux de santé et sérénité… et je formule celui d'avoir le plaisir de continuer à vous lire.

Photo : portrait de l'écrivain turc d'origine arménienne Hrant Dink sur le lieu de son assassinat en janvier 2007 à Istanbul (Ahmet Ada/Reuters).

10 commentaires sélectionnés

Portrait de yoruk

De yoruk

au fil de l'eau | 18H46 | 26/12/2008 | Permalien

Voilà çà bouge…
Laisser du temps au temps…
Ne pas jeter d'huile sur le feu…
La Turquie est un grand pays…
L'Arménie est un vrai vieux pays…
Nous avons montré avec l'allemagne que l'on pouvait se comprendre… Et vivre ensemble…

Au nom du ciel…
Au nom des tous les cieux…
Ne jetez pas d'huile sur le feu…

Portrait de Irfan

De Irfan

18H59 | 26/12/2008 | Permalien

Il me semble que ce furent 1 200 000 Arméniens qui furent tués, selon la plupart des manuels qui abordent le sujet. Un million deux cent mille Arméniens tués : c'est mieux de le rappeler en chiffres que d'écrire « des centaines de milliers de personnes ».

L'article est intéressant, utile, mais manque quand même de recul : qu'en est-il des pétitions précédentes, des oppositions fortes au Parlement, entre historiens ? De la position de l'AKP ? Des partisans de la laïcité ? Des différences régionales ?

« les très nombreuses critiques de personnalités politiques », c'est bien de les évoquer, mais peut-être mieux de les développer, que l'on sache le poids que celles-ci ont…

Mais c'est toujours bien de rappeler l'existence de cette pétition et ce qui l'entoure.

(pour « blablablaetblablabli », parler de génocide français pendant la Guerre de Libération algérienne me semble vraiment faux, ou bien on n'a pas la même idée de ce qu'est un génocide…)

Portrait de bifteack

De bifteack

pierreux | 19H27 | 26/12/2008 | Permalien

C'est un premier pas ( assez courageux car punis par le code pénal turc ) encore faut -il arriver a reconnaître le caractère génocidaire du massacre . Maintenant c'est au peuple et au gouvernement de déclaré et d » accepter le faite . Malheureusement , qu'elle probabilité y a-t-il qu'une nation ouvre la boite a pandore d'agissement coloniaux immoral, la particularité turc étant que ces agissements ce son effectuer sur son territoire dit national.

Portrait de DBL8

De DBL8

Retraité | 19H54 | 26/12/2008 | Permalien

Il ne faut pas oublier les raisons de ses massacres ; les Turques craignaient d'être pris à revers par les Arméniens car les Russes leurs avaient fait la promesse de leurs donner un territoire pour avoir un pays libre !
Les Grecques, vers Izmir (Smyrne), idem, car eux aussi ont subis ses massacres !
J'ai connu une personne qui l'a vécu, et ça faisait froid dans le dos de l'écouter.

Portrait de Marie Antide

De Marie Antide (auteur)

Cadre en entreprise | 21H24 | 26/12/2008 | Permalien

Bonjour Irfan,

Pour plus de contexte sur la question arménienne, n'hésitez pas à vous référer à un article précédent de Paristanbul :

http://www.rue89.com/paristanbul/reponses-a-ceux-qui-ne-veulent-pas-de-la-turquie-en-europe-24

Amicalement, Marie

 

 

Portrait de Tinhinane

De Tinhinane

Médiatrice scientifique | 23H49 | 26/12/2008 | Permalien

« Je présente aux Riverains de Rue89 mes meilleurs vœux de santé et sérénité… et je formule celui d'avoir le plaisir de continuer à vous lire. »

Reçus 5/5, le nombre de billes que je colorent toujours sous vos contributions.

J'espère que nous aurons le plaisir de continuer à vous lire en 2009 et que les nouvelles que vous partagerez avec nous contrediront les « pessimistes » : que les hautes valeurs (démocratie, laïcité, Droits de l'homme..) vers lesquelles nous tendons soient les ponts qui réunissent et unissent un maximum d'humains quels que soient les territoires où ils vivent.

Portrait de Ce que Jacques a oublié de dire

De Ce que Jacques a oublié de dire

| 02H41 | 27/12/2008 | Permalien

Bravo à nos amis turcs et turques qui prennent position pour la justice.

Je vais profiter de cet article pour évoquer une chose peu connue, des assyro-chaldéens (250.000)* ont trouvé la mort dans ce malheur :

« À la suite des défaites militaires subies sur le front caucasien, les autorités ottomanes prétextent un complot des Arméniens contre l'Empire, dans le but de légitimer la déportation et l'extermination de ceux-ci. Toujours dans cette optique d'épuration ethnique et religieuse, des massacres d'Assyro-Chaldéens sont déclenchés à la même période.

Les Syriaques/Assyriens furent considérés comme une cinquième colonne par les fanatiques politiques qui déterminèrent la politique ottomane au tournant des XIXe et XXe siècles.

Tout comme les Arméniens, les Assyriens eux aussi ont été déportés et massacrés à grande échelle par les Ottomans et leurs sous-fifres locaux. Les Assyriens de l'empire perse ont aussi été massacrés par les troupes ottomanes/turques en territoire perse, après que leurs corélégionnaires du Hakkari ont été pratiquement anéantis. »

Source et suite : http://fr.wikipedia.org/wiki/Massacre_des_Assyriens

« Jusqu'en juin 2001, date à laquelle le Premier ministre de l'époque, M. Bülent Ecevit, a placé, dans une circulaire, les Assyro-Chaldéens sous la protection de l'Etat turc en cas de retour dans les villages, afin de montrer aux Européens que la Turquie considérait ses chrétiens comme la prunelle de ses yeux, les membres de ce peuple historique n'ont pas cessé de faire l'objet d'une intense politique d'assimilation avec notamment impossibilité d'accès à la fonction publique et à la carrière militaire, mention de la religion sur les cartes nationales d'identité, cours théoriques et pratiques de religion musulmane obligatoires jusqu'au début des années 1990, demandes de conversion à l'islam au cours du service national, interdiction ou limitation de l'enseignement de la langue araméenne et de la formation du clergé. Nous faisons bien sûr abstraction du déni de leur identité et de leur mémoire : la Turquie n'a jamais fait mention du génocide (ni même, ne serait-ce que de massacres) des Assyro-Chaldéens. »

« Aujourd'hui, la Turquie, qui a entamé les négociations d'adhésion à l'Union européenne, multiplie expositions et livres sur l'histoire des précieux Assyro-Chaldéens de Turquie, qu'elle espère de retour dans quelques années. Ils représentent désormais un atout non négligeable pour le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, et pour le ministre des Affaires étrangères, Abdullah Gül, sur le chemin de l'adhésion. Incontestablement, la République turque fait des efforts pour ses minorités chrétiennes. (…) De réelles avancées doivent être marquées en matière de libertés fondamentales et religieuses ainsi que de respect des droits de l'homme et des minorités. »

En lire plus :
http://www.agoravox.fr/article.php3 ? id_article=14718

En France la communauté assyro-chaldéene commémore encore ce triste événement (Sarcelles notamment).

Un espoir.
Bonne fêtes de fins d'années à toutes et tous.

Portrait de sayfam

De sayfam

03H26 | 27/12/2008 | Permalien

Je crois malheureusement que vous avez traité le sujet d'une façon trop arbitraire, c'est pourquoi je vais m'efforcer de faire contrepoids et de poser les bonnes questions .

Il est vrai que la Turquie a un petit problème avec sa fierté, mais elle se protège. Je m'explique.

Lancer une pétition juste avant les élections tombe un peu comme un poil sur la soupe, puis l'effet CHP et les médailles aux femmes voilé ( ayant protesté au passage sur le port du voile dans les universités. ) ; oui je sais c'est pas normal mais si car les élections approches… ça fait un peu beaucoup.

Le fond du site ?
Le contenu du site ( hors ligne ) est vraiment trop léger, aucune explication n'est donnée. Oui, VOTER , car nous savons ce qui c'est réellement passé, faite nous confiance, les arméniens on soufferts ( et les turcs aussi ).

Qui vote ?
Évidement que tous les arméniens se sont rués sur cette pétition, ce qui fausse d'autant le message adressé normalement aux turcs d'origines. Évidement ceux qui on fait de graves erreurs ne peuvent plus s'excuser et nous, braves gens héritons une culpabilité mensongère.

Pourquoi s'excuser maintenant ? Et quel est l'effet recherché ?
L'excuse est une attitude de profonde remise en question, inconsciemment, elle force le sujet à regretter et par la même occasion à accepter une étape, un évènement, un sentiment qui, dans certains cas, ne l'appartient pas. Ici on s'excuse d'un évènement qui pour la plus part des gens concerne la mère, le père, et les grands-<>s, culpabiliser notre moitié ou une partie d'un être est impardonnable d'où mon rejet de cette action.

Je lirais toujours autant avec surprise la crédulité de certains commentateurs ignares.

Et si les pétitions avaient raison alors la campagne ( je ne m'excuse pas ) http://www.ozurdilemiyorum.net/ avec ses 57070 aurait gagné. N'est ce pas ?

Portrait de JoTak

De JoTak

12H11 | 27/12/2008 | Permalien

On ne peut pas exiger tout, tout de suite. Il faut prendre en compte l'état actuel de la société turque : avant les actions de l'ASALA, les turcs ne savaient même pas que leur pays héritait d'une accusation de crime contre l'humanité, les évènements de 1915 n'étaient même pas abordés dans les programmes scolaires. Après l'ASALA, c'est devenu pire : on est entré dans la négation, et dans la confrontation avec les historiens et actes politiques de l'ouest. Quand un historien occidental soutient qu'il y a eu 1.200.000 morts Arméniens, ça ne va pas souvent stimuler la curiosité côté turc, mais ce sera surtout perçu comme une agression contre la Nation. Donc ce n'est pas le genre de chose qui risque de débloquer la situation.
Comme le pensait Hrant Dink, la situation ne peut se débloquer que par des initiatives turques, et non pas lorsque l'extérieur tente d'imposer un état de fait. Or en Turquie, si un intellectuel veut être écouté, il ne peut pas commencer son discours en disant que 1.200.000 Arméniens ont été tués (d'ailleurs, le chiffre est encore discuté), ni en disant qu'il y a eu un génocide. Le changement ne peut se faire qu'en douceur, la vérité ne pourra pas être digérée d'un coup. C'est pourquoi cette pétition me parait très bonne.

Portrait de Freddasse_Terre

De Freddasse_Terre

touche à tout | 14H32 | 29/12/2008 | Permalien

La récente rencontre de football entre Turquie et Arménie n'était pas « amicale », mais « officielle », et comptant pour les Qualifications à la prochaine Coupe du Monde. Ca peut paraître un détail insignifiant, mais en fait, il a son importance.

En effet, un match amical entre deux nations est organisé A L'INITIATIVE DES PAYS CONCERNES (ou du moins de leurs fédérations de football respectives). Ce qui veut dire que s'il s'était agi d'un match amical, il y aurait donc eu UN PREMIER PAS vers la réconciliation DU FAIT MEME DE L'ORGANISATION DE CE MATCH. Ce qui aurait été très peu probable.

Au contraire, c'est le « hasard » (du tirage au sort des groupes de qualification) qui a joué le rôle de premier pas, emboîté par le Président arménien qui a invité son homologue turc, et par ce dernier qui a accepté l'invitation. A moins qu'il faille y voir la « diplomatie du football » (la FIFA aime beaucoup se mêler de politique), qui aurait « orienté » le tirage au sort en vue de se faire rencontrer les deux pays.

Juste pour rappel, lors des derniers éliminatoires (pour l'Euro 2008), l'Arménie s'était retrouvé dans le même groupe que… l'Azerbaïdjan. Autre « ennemi », plus actuel qu'historique (le conflit autour du Karabagh n'étant toujours pas résolu), et surtout allié de la Turquie et autre peuple « türk » (au sens large). Mais une telle initiative de rapprochement n'avait pas été réussie, l'organisation des 2 matches tournant même au fiasco et débouchant sur l'annulation pure et simple des matches par l'UEFA, faute de « bonne volonté » des deux parties…

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